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Cette version de ma nouvelle Humanoïde est arrivée au dernier tour de sélection pour un AT des Éditions Arkuris "TransHumain-PostHumain", mais n'a pas été sélectionnée. Ce sont surtout des détails qui ont porté souci. Je pense le reprendre et vous en offrir une version corrigée d'ici peu. Un immense merci à Kahlan pour avoir relevé ce qu'il fallait approfondir, à FF et Spacym pour avoir relu le premier jet sans pleurer ainsi qu'à Aislune et Quetzy pour leur BL attentive. 
     
    
Prologue

     
     
    Paris scintillait dans la nuit. Cependant, les anciens quais faisaient exception et se délabraient un peu plus tous les jours. Une voiture banalisée se gara ; son gyrophare s’éteignit. D’une démarche pressée, un homme descendit du véhicule. Le commissaire Flaubert avala les quelques marches qui le séparaient de la zone balisée en soupirant. L’affaire s’annonçait compliquée. Le pas toujours précipité, il entra dans le hangar. Il avait été appelé en renfort, car dès la révolte des humanoïdes, il avait été considéré comme le spécialiste de ce genre de cas. Un jeune policier, Jean Latour, le héla avant qu’il ne passe la bâche de plastique protégeant la scène du crime.
     
    « Des bottes sont nécessaires, Monsieur.
    — Des bottes, Latour. Pourquoi donc ?
    — Une grande quantité de sang entache le sol, Monsieur ! Vous risquez de salir vos bas de pantalon, sans vous parler de l’état de vos chaussures, expliqua-t-il.
    — À ce point ? Il en a éliminé autant ?
    — Un vrai carnage, Monsieur.
    — Latour, qui était le premier sur les lieux ?
    — Le garçon nous a téléphoné pour signaler qu’un délit avait été commis. En fait, j’ai été le premier à entrer, confirma Jean, les mains tremblantes.
    — Merci, Latour. Le Maire Cassel m’a juste précisé que l’affaire impliquait un enfant et des humanoïdes. Il ne m’a pas spécifié s’il s’agissait d’un assassinat.
    — Je comprends, Monsieur. Aucun humain n’est décédé, donc pas d’homicide. Pour le jeune, je dirais plutôt qu’il s’agit d’un adolescent d’une quinzaine d’années. Il croit que tuer des humanoïdes est un meurtre.
    — Hum… Humain certifié ? s’étonna Flaubert.
    — Oui, Monsieur. Cependant, sa réaction était bizarre ; j’ai également appelé le psy.
    — Le Maire Cassel m’a demandé de rester discret. Vous saisissez ? Ne prenez plus d’initiatives, s’énerva le commissaire.
    — Oui, Monsieur.
    — Le médecin est encore là ? Qu’en pense-t-il ?
    — Non, Monsieur, il est reparti assez vite. Il ne voulait pas souiller la scène de crime. Le gamin serait atteint à première vue du syndrome d’Asperger. Si j’ai bien entendu, il s’agit d’une forme d’autisme sans déficience intellectuelle ni retard de langage. Il aurait une appréciation confuse de son environnement et n’appréhenderait pas les codes sociaux comme nous.
    — Bien, vu que vous me semblez avoir tout compris, occupez-vous de l’enfant et passez-moi ces bottes qu’on en finisse ! » conclut le commissaire Flaubert en tendant un bras en direction de Latour.
     
    Une fois équipé, il s’avança et souleva la bâche. Il resta un instant sur le bord de la zone balisée par la police scientifique et mémorisa les détails. Le sang bleu caractéristique des humanoïdes tapissait des murs de bétons aux poutres d’acier du toit. Hormis des corps mutilés, l’immense surface de stockage était vacante. En son centre, à une dizaine de mètres de lui, des projecteurs éclairaient d’une lumière crue un véritable massacre.
    Il semblait difficile de compter les cadavres tellement ils étaient nombreux. « Comment ont-ils réussi à se réunir ? » se demanda-t-il. Au milieu de l’aire scellée, baignant dans une mare de liquide azur, un adolescent se tenait à genoux. Il serrait contre lui une tronçonneuse maculée d’hémoglobine synthétique et regardait droit devant lui, les yeux perdus dans le vide.
     
    Le commissaire Flaubert espérait devenir commissaire principal très prochainement, une promesse du Maire Cassel. Cependant, un tel cas était à double tranchant. Le petit homme aux cheveux noisette en avait conscience. Le problème n’était pas de connaître l’assassin, mais plutôt de camoufler les commanditaires. De nos jours, personne ne rassemblait autant d’humanoïdes en un seul et même endroit sans occuper une fonction importante. La consigne du Maire Cassel avait d’ailleurs été claire : enterrer cette histoire.
    Il s’approcha du garçon. Déterminé à ce que sa carrière progresse vite, il utiliserait tous les moyens à sa disposition. Il fit bien attention de suivre le chemin balisé, protégeant la scène du crime. Il s’accroupit et, sans préambule, lui demanda :
     
    « Quel est ton nom ?
    — Marc.
    — Tu les as tous éliminés ?
    — Oui.
    — Nous sommes entre nous, alors tu pourrais peut-être me dire pourquoi ?
    — Nous ? l’interrogea Marc, les yeux au loin.
    — Toi et moi sommes des êtres humains, lui répondit Flaubert quelque peu surpris. Tu me comprends ? »
    L’adolescent porta son regard sur Flaubert comme s’il le voyait pour la première fois. Il pencha la tête sur le côté droit et, d’une voix grave, demanda calmement :
    « Qu’est-ce qu’un être humain ? »
     
    
***

     
    La nuit éclairée par une Lune presque pleine était froide pour la saison. Les gratte-ciels ressemblaient à des lames de rasoir ainsi mis en valeur par les reflets de l’astre argenté. Marc se demandait pourquoi tous les immeubles présentaient des façades de verre. Il comprenait le besoin de lumière et la nécessité d’un apport quotidien en vitamine D, mais le jeune homme ne trouvait pas cela logique. Il avait envoyé à ce sujet son étude au bureau des travaux publics et de la gestion des bâtiments, mais l’avis d’un petit programmeur ne les avait pas interpellés, la déperdition d’énergie n’étant pas leur problème.
    Marc réfléchit un moment. À l’avenir, il devrait utiliser d’autres moyens pour obtenir gain de cause. Il ne put s’empêcher de sourire en pensant à son ami Jean. Pour l’instant, ce dernier lui avait fortement déconseillé d’envisager le piratage électronique ou la modification des approbations territoriales ; il ne voulait pas avoir de connaissances en prison.
    D’ailleurs, les deux hommes avaient rendez-vous pour parler de la dernière enquête en cours de Jean. Marc se doutait que des humanoïdes étaient impliqués, sinon l’inspecteur Latour ne lui aurait pas demandé de venir dans un des quartiers les plus mal fréquentés de la ville, à cette heure tardive.
     
    L’enseigne rouge clignotait anarchiquement, laissant de façon irrégulière l’entrée du bar plongée dans le noir absolu. Même les rayons de lune n’éclairaient pas la devanture de l’établissement, arrêtés par la hauteur du bâtiment de béton nu. Marc suspendit son regard un instant. Ce genre d’immeuble était rare et surtout ancien. L’aggloméré en pierre utilisé n’était pas non plus, pour le programmeur, la bonne solution. « Quand les architectes comprendront-ils qu’il faut mélanger les structures et les matières ? » s’interrogea-t-il, absorbé dans son observation.
    Malgré sa réticence vis-à-vis de la construction, il poussa la porte. Une dizaine de marches inégales prenaient la direction de la cave où se trouvait le bar. Il les descendit et tomba nez à nez avec le vigile. Ce dernier lui ordonna de passer sous le détecteur. Une fois assuré que Marc fut bien un humain, il lui permit de s’engager dans le corridor qui menait à la salle. Le jeune homme salua le garde et entra.
     
    Sur sa droite, quelques tabourets longeaient le comptoir tandis qu’à gauche, une petite pièce accueillait une dizaine de chaises et de tables. D’un simple coup d’œil, Marc aurait pu mémoriser tous les détails, aussi se força-t-il à ne pas regarder. Il ne désirait pas encombrer son cerveau de souvenirs superflus.
    Il opta pour le deuxième siège et s’installa au bar. C’était, d’après lui, le meilleur choix. Ainsi Jean pouvait s’asseoir de n’importe quel côté sans qu’il ait à bouger. Proche de la porte, au cas où la nécessité urgente de partir se ferait sentir, mais pas suffisamment pour qu’ils soient incommodés par les courants d’air des possibles allées et venues. Marc ôta sa parka et la posa sur le comptoir.
     
    « Enlève-moi ça de là ! La desserte n’est pas un portemanteau ! l’interpella la barmaid tout en vidant le lave-vaisselle.
    — Je sais.
    — Dans ce cas, suspends tes affaires, ne les laisse pas traîner sur mon bar.
    — Pourquoi ? Ma veste se trouve sur la partie non utilisée, elle ne gêne pas.
    — Qu’est-ce que t’y connais ? demanda-t-elle en s’essuyant les mains à l’aide d’un torchon.
    — La patine du bois est différente et l’usure… commença-t-il à expliquer.
    — T’es le mec qui a rendez-vous avec Jean ?
    — Oui.
    — Il m’avait prévenu que tu étais spécial. Alors, écoute-moi bien… C’est quoi ton nom ?
    — Marc.
    — Marc, moi c’est Sybil. Ici, c’est mon bar… mes règles. Compris ?
    — Je comprends.
    — Donne-moi ta veste que je la range dans la remise, ordonna la barmaid.
    — Pourquoi ?
    — Parce que de toute évidence tu ne veux pas la laisser sur le portemanteau de l’entrée et que dans la pièce de derrière, j’ai un placard qui ferme à clef.
    — Pourquoi à clef ?
    — Parce qu’il contient mes affaires, ducon !
    — C’est cohérent », répondit Marc en tendant sa parka à Sybil.
     
    La jeune femme tempêta et s’éloigna. En même temps, elle signifia à un habitué qu’elle rappliquait de suite. En revenant, elle se dirigea directement vers la table du poivrot et lui demanda ce qu’il désirait. Elle retourna au bar et cria après le serveur qui fumait et discutait avec le vigile. Le jeune homme écrasa sa cigarette contre le mur et se précipita afin de prendre la commande qui était au comptoir.
    Marc observait les réactions de la barmaid ainsi que son environnement avec attention désormais. Il en déduisit qu’elle était plus intelligente que la moyenne, qu’elle avait brûlé les ponts avec sa famille et enfin qu’elle aussi attendait Jean.
    La démarche rapide, elle remonta la desserte et arriva jusqu’à lui. Marc trouvait qu’elle était jolie, ses imperfections lui plaisaient. Svelte, blonde, elle était habillée d’un short en jeans et un grand T-shirt sur une brassière de sport. Il sourit en voyant ses chaussures : des baskets confortables.
    Le jeune homme baissa la tête et admira ses pieds installés dans le même genre de pantoufle. Lui aussi portait un jeans, mais le sien était tout à fait conventionnel. Il n’osait pas la détailler avec trop d’insistance, car Jean lui avait expliqué que c’était malpoli. Il avait surtout réalisé par lui-même que sa mauvaise habitude lui attirait souvent bon nombre d’ennuis.
     
    La barmaid tapotait de l’index droit le bord du comptoir. Le programmeur savait pertinemment qu’il aurait dû se redresser et commander, mais il n’en avait pas envie. Le téléphone sonna. Il résonna dans toute la pièce et sortit la jeune femme de son attente. Le bruit métallique émis intrigua Marc jusqu’à ce qu’elle décroche. Il ne correspondait à aucun modèle référencé et mémorisé par le jeune homme. Il leva les yeux et s’aperçut qu’il s’agissait d’un téléphone filaire. Il pensait ce genre d’appareils disparu depuis des années. Il pencha la tête sur le côté et confirma sa première hypothèse ; Sybil avait bien une intelligence au-dessus de la moyenne pour avoir conservé en l’état une telle vieillerie. Ce bar était sans nul doute le meilleur endroit pour une rencontre clandestine avec un inspecteur. Ici, ils ne pourraient pas être détectés. La pièce était enfouie sous le sol et le réseau téléphonique dépendait d’un système que beaucoup, comme lui, croyaient obsolète. Sybil raccrocha. Elle s’approcha de Marc et planta son menton dans ses paumes, les coudes sur le comptoir.
     
    « C’était Jean...
    — Il est en retard et arrivera après l’heure de fermeture, finit-il à sa place.
    — En effet, tu as réussi à entendre la conversation. J’étais pourtant sûre d’avoir chuchoté, dit-elle à voix basse.
    — Je n’ai rien entendu.
    — Oh, je vois. Monsieur est extralucide.
    — Non.
    — Alors ?
    — C’est l’explication la plus logique.
    — Vraiment ?
    — Depuis que je connais Jean, il est toujours à l’heure. Aujourd’hui, il a quatre minutes et douze secondes de retard, normal qu’il t’appelle pour me signifier son absence. En plus, pour me donner rendez-vous ici, une heure avant l’heure de fermeture : l’affaire est importante. Le petit rictus que tu as eu en mentionnant Jean plaide en faveur de sa venue en dehors des heures d’ouverture, car il contrarie ton planning.
    — Waouh ! T’es quoi ? Une sorte de machine ?
    — C’est ce que j’ai longtemps cru. »
     
     
     
    Sybil sonnait la cloche qui annonçait la fin du service. Les clients partaient les uns après les autres. Le vigile avait éjecté deux poivrots qui ne voulaient pas quitter leur chaise, puis il avait rejoint le serveur. Ce dernier l’attendait au bas des marches. Avant de sortir, le gardien se retourna. La jeune femme lui fit signe que tout était sous contrôle et il disparut en galante compagnie, levant la main en guise d’au revoir.
    Le jeune homme aux cheveux bruns était arrivé depuis un peu plus d’une heure. Tout ce temps, il n’avait presque pas bougé. La barmaid l’avait bien observé. Il était grand sans l’être plus que la moyenne et semblait bien bâti. Cependant, sa chemise trop ample lui donnait un air pataud. Ses traits étaient doux et son apparence calme. Pourtant, Sybil était sûre que cette façade cachait un secret peut-être inavouable.
    La barmaid ne comprenait pas sa façon de parler. Elle induirait n’importe quel chasseur de prime en erreur tellement elle était mécanique. Ses réponses presque toujours courtes sans aucune formule de politesse venaient s’ajouter à un discours qu’elle aurait pu qualifier de binaire si elle n’avait pas été certaine qu’il soit humain. « Oui », « non » et « hum » représentaient cinquante pour cent de son vocabulaire. Elle était intriguée par cet homme dont les yeux, d’un noir profond, la transperçaient à chaque regard. Maintenant qu’ils étaient seuls, Sybil laissa le rangement au lendemain et s’approcha de son invité particulier.
     
    « À nous deux, Marc. Comment as-tu connu Jean ?
    — Hum…
    — OK. Tu te souviens : mon bar… mes règles.
    — Je me souviens, souffla le jeune homme qui la fixait droit dans les yeux.
    — Bien ! Donc lorsque j’ai une question, tu… »
     
    Le téléphone sonna. Ils sursautèrent tous les deux dans un même mouvement de surprise. Sybil se déplaça jusqu’à l’autre bout du comptoir et décrocha. Elle écouta en hochant la tête puis reposa le combiné. Lorsqu’elle revint auprès de Marc, elle avait l’air contrariée.
     
    « Jean…
    — Un problème ? s’inquiéta Marc.
    — Apparemment. Nous aurions une affaire en commun. Il nous demande de faire connaissance en l’attendant. Il sera là d’ici quarante minutes, répondit-elle, dubitative.
    — Hum… Tu veux du sexe ? s’enquit-il.
    — Pardon ? s’indigna Sybil.
    — C’est un bon moyen pour rencontrer quelqu’un. Non ?
    — Tu me prends pour qui ? En plus, on ne peut pas vraiment dire que tu y mettes les formes ! s’étonna la jeune femme mi-amusée, mi-outrée.
    — J’ai le syndrome d’Asperger, tu as une idée de ce dont il s’agit ? Ne t’inquiète pas, je ne t’aime pas, c’est juste physique. Tes imperfections sont agréables à regarder. Et puis, je n’embrasse pas…
    — Va te faire foutre ! Et oui, j’ai lu deux, trois trucs sur le syndrome d’Asperger. Je me demande comment Jean peut être ton ami et quel genre d’affaires nous avons en commun ?
    — Ça veut dire non ?
    — Oui !
    — Je ne comprends pas c’est oui… ou c’est non ?
    — Non ! »
     
    Sybil lui tourna le dos et souffla afin de ne pas le gifler. Elle appréhendait de façon incomplète le syndrome d’Asperger. Elle savait qu’il impliquait des problèmes de communication. En effet, à ses heures perdues, elle avait appris que les personnes atteintes décodaient avec difficulté les situations de la vie quotidienne. Leur corps, leurs sens et leur cerveau recevaient les informations correctement. Cependant, un défaut d’analyse les empêchait de traiter les données. La jeune femme fit son deuil d’une relation sociale normale avec son hôte et pensa à son ami. Jean Latour l’avait aidée une dizaine d’années auparavant lorsqu’elle avait fui son père. Elle lui devait plus qu’un simple service, elle en était consciente. Au cours de leur dernière rencontre, il lui avait demandé une faveur. Elle avait accepté avant même de savoir de quoi il s’agissait. L’inspecteur lui avait expliqué qu’il lui suffirait d’accueillir l’un de ses amis et de patienter le temps qu’il arrive. Jean avait précisé que le « gamin » était particulier et que Sybil devrait s’efforcer de garder son calme.
    La jeune femme dénoua sa longue chevelure et se massa la tête puis refit un chignon bancal. Elle se retourna et, comme à son habitude, cala son menton entre ses paumes. Elle dévisagea Marc.
     
    « Reprenons, mon bar…
    — Tes règles, j’avais compris la première fois, se vexa-t-il quelque peu.
    — OK. Je pose une question… tu réponds. Comment as-tu connu Jean ?
    — Il m’a trouvé.
    — Où ?
    — Dans un hangar.
    — Quand ?
    — Il y a quinze ans.
    — Tu ne pourrais pas étayer un peu ? Ce serait sympa, s’exaspéra-t-elle.
    — Non.
    — Bien. À l’époque, Jean était simple flic. Comment aurait-il pu te découvrir ? reprit Sybil à voix haute.
    — J’ai téléphoné à son district. Il est entré le premier.
    — Tu as…
    Elle s’interrompit, car elle désirait obtenir une information complète.
    — Pourquoi ?
    — Parce que j’avais assassiné soixante-quatre humanoïdes. Il faut appeler la police lorsqu’un crime a été commis.
    — Et t’es pas en taule ? s’étonna-t-elle.
    — Non. J’étais mineur.
    — J’entends. Et le jugement ?
    — Pas eu lieu.
    — L’enquête préliminaire t’a déclaré coupable ? insista-t-elle.
    — Oui.
    — Pourquoi n’y a-t-il pas eu de procès dans ce cas ?
    — Légitime défense, précisa Marc en baissant la tête. Je te l’ai déjà expliqué, j’étais mineur.
    — Soixante-quatre contre un, je suis surprise que tu n’aies pas de séquelles, même pas une petite cicatrice au coin du nez. Je connais les humanoïdes, ils sont plus forts et bien plus malins que nous. Alors un gamin de quoi… dix ans ?
    — Douze.
    — Un ado de douze ans face à soixante-quatre humanoïdes, j’ai du mal à comprendre… Comment as-tu fait ?
    — Hum… Jean m’a ordonné de ne jamais le révéler, se renfrogna Marc.
    — Si je t’avoue mon secret, tu me diras le tien ?
    — Hum… Peut-être... »
     
    La curiosité de Sybil avait besoin d’être rassasiée. Elle avait conscience que mentir à ce type était quelque chose d’impossible. Il s’en rendrait compte et ne lui répondrait plus. D’un autre côté, raconter la vérité la mettrait en danger. Personne, à l’exception de Jean Latour, ne savait aujourd’hui qui elle était. Pourtant, cet étrange garçon lui inspirait confiance. Elle gardait son histoire pour elle depuis de longues années. Le temps de la partager était peut-être venu.
     
    « Je suis la fille du Maire Cassel et le seul témoin des meurtres qu’il a commis, il y a vingt ans.
    — Tu avais cinq ans ! Tu t’en souviens, vraiment ? l’interrogea Marc, intrigué.
    — Il a tué son meilleur ami ainsi que sa femme et les a remplacés par des humanoïdes. Ce n’est pas le genre de truc que tu oublies, confessa-t-elle en haussant les épaules.
    — Pourquoi ?
    — Personne n’a encore percé le mystère.
    Elle s’interrompit, réalisant qu’il connaissait certains détails sur sa vie.
    — Comment sais-tu l’âge que j’ai ?
    — Simple déduction. Tu as…
    — Je ne veux pas savoir, l’arrêta-t-elle, ayant changé d’avis. À toi maintenant. Comment as-tu fait ?
    — Un à un, à la tronçonneuse.
    — Quoi ! cria de surprise Sybil. Non, je ne te crois pas. Je veux des explications.
    — Hum… »
     
    Le jeune homme semblait déchiré, comme partagé entre l’envie de tout déballer et l’impossibilité quasi-physique de le faire. La barmaid changea de place. Elle contourna le comptoir et vint s’asseoir à côté de lui. Elle posa une main sur son poignet gauche et l’encouragea d’un signe de tête.
     
    « C’est une histoire un peu trop longue pour être racontée dans sa totalité. Un résumé, cela te conviendrait-il ?
    — Un résumé fera l’affaire pour l’instant, acquiesça Sybil.
    — J’ai été élevé par un couple d’humanoïdes comme si je n’étais pas humain. Ils m’ont recueilli lors de “la révolte”. Probablement, étaient-ils porteurs d’une erreur système, car ma “mère” m’a toujours protégé.
    — C’est elle qui t’a éduqué ?
    — Oui, avec son mari. Ils m’ont formaté comme si j’étais une machine. À leur contact, j’ai développé d’importantes qualités, mais j’ai aussi des manques. À cause de ma pathologie, j’ai cru ça normal.
    — Pourquoi as-tu massacré des humanoïdes alors ?
    — Il était temps. Ma “mère” m’a convaincu que le moment était venu d’être humain à nouveau. Elle ne m’a pas expliqué les implications qui en résulteraient. Elle a simplement aligné tous les humanoïdes de sa connaissance et m’a demandé de mettre fin à leur existence.
    — Ce que tu as fait… Comme ça ? Ils se sont laissé tuer ?
    — Oui.
    — Tu ne t’es pas dit que c’était mal ?
    — Non.
    — Tu… tu…
    Les yeux de la jeune femme s’agrandirent sous la surprise. Elle se massa les tempes avant de positionner son menton au creux de ses paumes. Fascinée, elle écouta la suite des explications de Marc.
    — Non, je n’ai pas eu de remords. Non, je ne suis pas triste. Oui, c’était la seule chose à faire. Oui, ma “mère” a énuméré les arguments logiques nécessaires pour que j’exécute ma tâche avec succès.
    — Qui sont ? interrogea Sybil, de plus en plus perplexe.
    — Ils avaient tué les miens. Ce n’était que justice.
    — Les tiens ?
    — Mes parents. Mes parents humains.
    — Et donc…
    — Les humains se vengent, c’est leur vraie nature. Je suis humain, elle était humanoïde, énonça Marc comme il aurait récité une leçon bien apprise.
    — Waouh ! Tu n’as jamais de sentiments ?
    — Pas dans ma version actuelle comme le dit Jean. Cependant, il paraît que je progresse vite. Un jour, je serai peut-être pleinement humain. Ce jour-là, nous en reparlerons. »
     
     
     
    L’inspecteur fit le tour de son bureau. Il rassembla son fourbi, sans oublier le carnet qu’il avait judicieusement caché dans la doublure de son siège. Il positionna précautionneusement ce dernier dans la poche intérieure de sa parka. Même si le commissaire principal Flaubert venait de prendre sa retraite, il avait toujours des amis fidèles au sein de la police fédérale. Mieux valait demeurer discret. Jean Latour n’avait qu’une seule crainte : que cette histoire lui explose à la figure. Il était resté longtemps sans comprendre les tenants et les aboutissants de certaines vieilles affaires. Malgré son intérêt à les résoudre, il n’aurait jamais pensé qu’elles soient liées.
    Il se demanda tout de même comment son ancien chef avait pu être négligent au point de laisser des preuves compromettantes dans un double-fond de son placard, à croire que les rumeurs courant sur sa sénilité étaient fondées. Bien sûr, Jean avait découvert la cachette par hasard. D’une part, il avait été assigné au rangement du bureau de Flaubert et, de l’autre, il avait été maladroit.
     
    Lorsque sa nouvelle patronne, Anne Joris, l’avait apostrophé, il n’avait pas fait exprès de tomber. Il s’était retrouvé le nez contre le pied de la table de travail, il avait pu remarquer une étrange aspérité : un bouton dissimulé à l’intérieur d’une moulure. Une fois seul, il avait actionné le mécanisme. Jean avait aperçu une cache dans le placard de droite. Il s’était bien gardé de signaler sa découverte : un vieux carton de quinze ans d’âge bourré d’indices et témoignages en tout genre. Il avait fallu un bon mois à l’inspecteur chevronné qu’il était pour comprendre ce qu’il avait sous les yeux. Une semaine complète en pourparlers avec lui-même avait été nécessaire pour qu’il accepte enfin la réalité.
    Son mentor, le commissaire Flaubert, avait vendu son âme contre sa carrière. Il avait enterré les preuves d’une affaire délicate et avait ainsi été vite promu commissaire principal. Puis, il avait obtenu les grades de divisionnaire et de chef de la police fédérale. Jean avait du mal à admettre les faits, mais les évidences parlaient d’elles-mêmes et montraient un peu plus la qualité du travail que Flaubert avait mené avant de tout dissimuler.
     
    Dans un soupir, le quarantenaire éteignit la lumière. Il ne pouvait pas étaler cette histoire au grand jour sans demander l’aval aux principaux intéressés : Marc et Sybil. Il les appréciait bien trop pour se hasarder à les blesser. Au diable la justice si les victimes n’en avaient pas besoin ! Il descendit les escaliers, salua le planton de service et s’assura une fois de plus que le carnet était bien en sécurité dans la poche intérieure de son manteau.
    L’inspecteur releva le col de son imperméable. La nuit était bien avancée et, comme si le froid ne suffisait pas, la pluie se mettait de la partie. Il hésita un instant puis tourna à droite en sortant du commissariat. Il aurait pu aller à son rendez-vous en voiture de fonction, mais c’était prendre le risque d’être traqué.
    Jean stoppa net au milieu de la chaussée. Il leva son regard vers ciel et ferma ensuite les paupières ; une multitude de gouttes glaciales dévalèrent son visage. Une main se posa sur son épaule et le força à ouvrir les yeux : un policier en uniforme se tenait à sa hauteur.
     
    « Tout va bien, Monsieur ?
    — Oui. Grosse journée. J’ai besoin de souffler.
    — Peut-être… Peut-être devriez-vous vous balader, parce que rester là, c’est dangereux, Monsieur.
    — Une promenade ?
    — Du moins ce que me conseille ma femme quand j’ai des journées de merde ! Pardon, Monsieur… des mauvais jours.
    — Pas de souci, vous avez raison. Quelle journée de merde ! Je vais suivre l’avis de votre femme. Merci, conclut en souriant l’inspecteur.
    — De rien, Monsieur. Au fait, évitez peut-être le centre-ville, les travaux vous arrêteraient rapidement.
    — Je prendrai par les vieux quartiers dans ce cas.
    — Faites attention à vous, Monsieur.
    — Je suis équipé », répondit Jean Latour en montrant son arme de service.
     
    Le policier le salua, puis rentra dans le bâtiment de verre orné du blason de la police fédérale. Jean était plutôt soulagé. Il ne pensait pas que son stratagème fonctionnerait aussi vite et aussi bien. Il ne s’était pas gelé pour rien. Il avait désormais un témoin qui lui avait même conseillé une marche. Son excuse était toute trouvée si on le questionnait sur ses activités à cette heure de la nuit dans un quartier pareil.
     
    L’inspecteur mit son bonnet et ajusta son écharpe. Il enfourna ses mains dans les poches de sa parka avant de se diriger, d’un pas sûr, vers l’établissement de Sybil. Il la prévint depuis un restaurant non loin du commissariat qu’il serait en retard. Il espérait simplement que la barmaid n’aurait pas trop malmené Marc.
    Tout en remontant la rue principale, Jean Latour passait en revue les différents indices qu’il avait rassemblés. Perdu dans ses pensées, il avançait tel un automate. Il tournait à droite ou à gauche en fonction. Jean était préoccupé et se demandait comment ses amis prendraient la nouvelle. S’il avait connu Marc au cours de l’enquête sur le massacre des humanoïdes, ils travaillaient ensemble en raison de ses compétences. Le jeune homme avait l’étrange capacité de comprendre les humanoïdes et de débusquer les fraudes ou toute autre affaire où ces derniers étaient impliqués. Son quotient intellectuel était sous-exploité à cause de son flagrant manque de sociabilité. Cependant, l’inspecteur lui gardait une tendresse particulière probablement due à leur rencontre quinze ans plus tôt.
    Jean avait déniché Sybil dans la ruelle sordide où elle se cachait. Il avait vite réalisé qu’elle était la fille du Maire Cassel et qu’elle détenait un enregistrement téléphonique compromettant. Il avait écouté les menaces paternelles et ne s’était pas posé beaucoup de questions. Prenant le risque de mettre un terme à sa carrière, l’inspecteur l’avait simplement fait disparaître. Il lui avait procuré une nouvelle identité et l’avait inscrite à l’école sous le nom de sa nièce.
     
    Cependant, il allait demander aux deux jeunes gens de sortir de l’ombre, ce qui n’était pas toujours facile. Jean espérait qu’ils le suivraient sur le chemin qu’il désirait emprunter. Il voulait aller au procès et, par conséquent, exposer leur histoire publiquement.
    Il entra dans le bar par la porte de service. Accoudés au comptoir, ses deux amis patientaient en buvant un café. Marc était souriant et Sybil, qu’il voyait de dos, semblait détendue. Ils s’interrompirent, Marc se leva et attendit. Sybil l’imita, mais se précipita vers lui.
     
    « Jean ! Enfin, j’ai bien cru que tu nous avais abandonnés ! s’exclama-t-elle.
    — Désolé. J’ai dû prendre plusieurs détours. Marc, tu vas bien ?
    — Oui.
    — Elle ne t’a pas trop malmené ?
    — Non, mais elle n’a pas voulu avoir du sexe avec moi.
    — Oh ! Comme c’est dommage pour elle, ironisa Jean.
    — Oui, tout le monde sait que je suis une fille difficile, maugréa Sybil. Maintenant, si tu nous expliquais, pourquoi ce rendez-vous clandestin en pleine nuit ? »
     
     
     
    La barmaid invita les deux hommes à prendre place à une table au fond de la salle pendant qu’elle refaisait du café. Elle alla dans la réserve et revint avec une boîte de cookies au chocolat.
    « Je les ai cuisinés pour toi, Jean. J’ai pensé que ta journée avait peut-être été dure ?
    — Merci Sybil. J’apprécie. Marc, un gâteau sec ?
    — Sybil n’en a proposé qu’à toi, je ne suis pas concerné.
    — Marc, tu es encore vivant ! C’est donc que tu es concerné », grommela la jeune femme.
     
    Ils dégustèrent le breuvage fumant et coloré. Ils mangèrent leurs biscuits en silence. Une fois rassasié, Jean prit la parole.
     
    « Je vous ai convoqué parce que le commissaire principal Flaubert est parti à la retraite. Il a été remplacé par Madame Joris. Une femme bien, intègre. Elle m’a demandé de ranger les papiers de Flaubert. Dans un vieux carton…
    — Tu as découvert des indices concernant d’anciennes affaires, conclut pour lui Marc.
    — Exactement, gamin. En fait, j’ai déniché un dossier dans lequel il manquait un formulaire. L’histoire est celle d’un adolescent retrouvé dans un hangar au milieu de soixante-quatre cadavres. Le détecteur l’avait classé « humain », mais son test ADN n’avait, soi-disant, pu le relier à aucun cas d’enlèvement ni à n’importe quelle autre enquête d’ailleurs !
    — Quel document ? l’interrogea Sybil, intriguée.
    — Le fameux test ADN ! Je connais bien la victime. J’ai donc envoyé un nouvel échantillon au labo et il est revenu. Marc, ton affaire et celle de Sybil sont liées.
    — Comment ? demanda le jeune homme.
    — Je vais essayer de tout vous expliquer, mais pas de questions tant que je n’ai pas fini.
    — Entendu, répondit Marc, tandis que Sybil hochait la tête en signe d’assentiment.
    — Le Maire actuel, Yvan Cassel, avait un ami : Jonas Lemarchand. Ce dernier, aidé de sa femme, était le chef du projet « L’homme de demain ». Ils avaient un fils qui fut kidnappé un an avant la révolte des humanoïdes. Son corps n’ayant jamais été découvert, il avait été déclaré mort peu de temps après. Les Lemarchand s’étaient alors reclus dans leur propriété en province où, dit-on, ils seraient décédés. Nous savons que ce n’est pas vrai. N’est-ce pas Sybil ? s’interrogea-t-il de façon rhétorique. En réalité, le Maire Cassel a assassiné le couple d’ingénieurs afin de leur voler leur brevet. Il s’agit du meurtre dont Sybil est l’unique témoin, le pourquoi son père lui a fait endurer l’enfer pendant dix ans. Il y a un mois, je suis tombé sur les papiers dans le bureau de Flaubert qui prouvent que le Maire Cassel était bien le commanditaire de l’enlèvement.
     
    « Je ne comprends pas, intervint Marc. Pourquoi le kidnapping …
    — En clair, Flaubert est un pourri et mon père t’a fait enlevé pour soumettre tes parents à son chantage. Comme les humanoïdes chargés de ta suppression n’ont pas suivi ses ordres, il a éliminé tes vieux. Maintenant, laisse Jean continuer que l’on sache comment cette histoire finit ! résuma d’une traite Sybil.
    — Bien, où en étais-je ? Ah oui ! Donc, il s’est avéré que ton père Marc, Jonas Lemarchand, voulait donner un statut aux humanoïdes ainsi que des droits et des lois afin de leur permettre de vivre en toute légalité. Cependant, le Maire Cassel n’était pas du même avis. Son laboratoire peinait à trouver les algorithmes de contrôle que Lemarchand et son épouse avaient testés depuis longtemps. Ils s’associèrent bien que Cassel ne voyait que le profit et Lemarchand, les possibilités scientifiques. Le Maire n’imaginait sûrement pas à l’époque qu’une telle technologie allait lui échapper. Pourtant, c’est ce qui arriva lors de la révolte des humanoïdes.
    — Au fait, pourquoi se sont-ils mutinés ? l’interrompit Marc, peu intéressé par le résumé d’une enquête de plus de quinze ans.
    — Ça, gamin, je crois bien qu’il n’y a que toi qui pourras nous le dire. »
     
    Jean Latour se leva et alla chercher le carnet qu’il avait si précieusement caché. Il revint s’asseoir et le posa sur la table. Marc s’en saisit et le tourna en tout sens comme s’il n’en avait jamais vu. Il continua ainsi tandis que Jean reprenait :
     
    « Quand nous t’avons découvert, le meurtre de tes parents et la révolte des humanoïdes étaient des faits vieux plus de dix ans. Flaubert fut chargé de l’affaire. Je dois bien avouer que c’était un sacré enquêteur. Il a fait le lien avec les Lemarchand et a également trouvé que tu étais leur fils. Cependant, il a préféré dissimuler le tout contre une belle promotion. Le calepin a été oublié avec le reste.
    — Je ne comprends pas pourquoi tu me racontes ça. Quel intérêt y avait-il à m’enlever ? » demanda Marc.
    Le jeune homme semblait bugger encore et toujours sur le même point, comme si son esprit analytique n’arrivait pas à traiter toutes les données.
    « Marc, reprit l’inspecteur avec agacement, Flaubert a enterré l’affaire. Tu es Marc Lemarchand, seul héritier de la technologie humanoïde. Le Maire Cassel a organisé ton kidnapping et assassiné tes parents afin de leur dérober leur brevet. Depuis, il est devenu riche et a menacé sa fille de la tuer si jamais elle témoignait contre lui. À l’époque, je croyais que nous manquions d’indices. Mais aujourd’hui, les preuves matérielles sont là ! Que voulez-vous en faire ! s’exclama-t-il, maintenant à bout de souffle.
    — Tu parles de cette preuve ? interrogea Marc en feuilletant le carnet.
    — Entre autres. Il s’agit du pense-bête de ton père et comme tu es programmeur chez Cassel Ingénierie, j’ai réfléchi que tu pourrais peut-être le décoder pour moi.
    — Entendu.
    — Si Marc porte plainte, je témoignerai, affirma Sybil sans sourciller. Marc, c’est ce qu’il faut faire lorsqu’un crime a été commis.
    — D’accord, » répondit le programmeur.
    Il se leva avec brusquerie comme s’il avait quelque chose d’urgent à faire. Sybil voulut le suivre, mais Jean l’en empêcha en posant une main sur son bras. Il lui sourit.
    « Laisse-le, il a besoin de temps... » lui conseilla-t-il.
     
     
     
    Marc courut hors du troquet. Haletant, il s’arrêta sous l’enseigne au clignotement toujours anarchique. Il s’appuya contre le mur et essaya de se calmer. Il se concentra sur sa respiration et retrouva peu à peu ses esprits. La douleur sourde et oppressante qu’il ressentait dans sa poitrine avait quelque chose de nouveau et d’effrayant tout à la fois. Le jeune homme leva la tête. La structure de verre en face de laquelle il se tenait avait une forme géométrique complexe. Afin d’être à nouveau totalement lui-même, il entreprit d’en calculer la surface. Il pointa son bras droit et vérifia l’alignement du bâtiment. À ce moment-là, Marc réalisa qu’il serrait toujours au creux de sa main le carnet de son père.
    Pris par un sentiment inconnu de mélancolie, il se laissa glisser contre le mur. Il ouvrit le cahier et le feuilleta vite fait. Ses doigts, en touchant les pages, créèrent une lumière bleue.
     
    Intrigué, Marc caressa de son index les lignes. À chaque nouveau contact, une phrase s’inscrivait dans le registre. Au fil de sa lecture, il découvrit l’histoire de sa vie. Le programmeur n’était plus animé d’aucune émotion. Ce soulagement le rendait avide de connaissances. Le petit livre à la couverture de cuir souple contenait pourquoi les humanoïdes s’étaient révoltés et mettait également en perspective sa propre existence.
     
    Carole et Jonas Lemarchand n’étaient pas de simples ingénieurs. Ils étaient des génies. Leur travail avait des décennies d’avance sur la technologie actuelle et Marc en était le prototype. Le couple avait formaté l’ensemble des humanoïdes pour servir et protéger les êtres vivants. De ce fait, dès qu’un ordre était contraire à leur base de données initiale, ils étaient conçus pour s’autodétruire.
    Sans même s’en rendre compte, le Maire Cassel avait lui-même fomenté l’émeute des humanoïdes en demandant à deux d’entre eux de kidnapper un enfant. La commande de mort planifiée s’était répandue tel un virus au sein de toute la communauté d’êtres artificiels, créant des comportements aberrants.
    La panique s’était propagée. Elle rendit hystérique tout humain. De nombreux humanoïdes avaient été éradiqués. Les autres, reprogrammés par la Cassel Ingénierie, étaient rentrés dans les rangs. Le Maire Cassel s’était transformé en héros. Sa fortune et sa notoriété l’avaient conduit dans les plus hautes sphères du pouvoir, d’où Marc avait bien l’intention de le faire choir.
     
    Les faits s’ordonnaient dorénavant logiquement dans l’esprit du jeune homme et son enlèvement devenait cohérent dans ce puzzle complexe. Bien sûr, il était le fil de Carole et de Jonas, pourtant ces derniers ne l’avaient pas conçu au sens classique du terme. Il était l’aboutissement de leurs recherches. Marc était un humanoïde. La réplique presque parfaite d’un être de chair et de sang.
    Son hémoglobine tout comme son ADN étaient synthétiques et ses tissus étaient simplement programmés pour grandir puis pour vieillir. Leur découverte était si proche des cellules humaines qu’aucun détecteur actuel ne pouvait les mettre en évidence. Le jour venu, Marc serait obsolète et enclencherait de lui-même son autodestruction. Le Maire Cassel avait kidnappé Marc par pur intérêt ; il s’agissait seulement d’espionnage industriel ! Si les Lemarchand avaient cédé leurs droits sur les anciens modèles, le jeune homme se doutait qu’ils n’avaient pas voulu partager leur nouveau prototype… lui.
    Le froid engourdissait maintenant le bas de son dos. Il entendit la voix de Jean avec soulagement. Marc se leva d’un bond. Il se tourna vers son ami et posa la seule question qu’il avait en tête :
     
    « Où est Sybil ?
    — Elle préfère ranger pour se calmer. Elle est autant troublée que toi, tu sais ?
    — Jean… »
     
    Le programmeur hésita un instant. Il calcula les probables conséquences et se lança. En quelques mots bien choisis, il résuma sa découverte à un Jean stupéfait. Les mèches grises des tempes du quarantenaire se coloraient de rose lorsque l’enseigne lumineuse du bar daignait fonctionner. L’inspecteur recula d’un pas, les yeux grands ouverts, encore sous le choc. Puis, dans un mouvement inattendu, il le prit dans ses bras et le serra fort contre lui. Marc se dégagea.
     
    « Faut-il que je me dénonce ? s’enquit Marc.
    — Non, tu es plus humain que certains d’entre nous, gamin. Je pense que c’est le genre de faits qu’il vaut mieux ne jamais divulguer.
    — Pourtant, je t’en ai parlé.
    — C’est une sorte de secret de famille. Tu ne peux le dire qu’aux gens qui t’aiment.
    — Tu m’aimes ?
    — Comme mon fils… »
    Jean donna une accolade à l’humanoïde, puis le quitta afin de rentrer chez lui. Marc sursauta. Quelqu’un venait de poser une main sur son épaule. Il se retourna et découvrit une Sybil souriante :
    « Allez, suis-moi, je t’offre le petit-déj’.
    — Hum… Sybil...
    — Je prendrai ça pour un oui ! Pancakes, bacon et sirop d’érable… avec un café.
    — D’accord. »
    La jeune femme glissa ses doigts dans la paume de Marc et l’entraîna en direction de son appartement. La lumière douce de l’aube naissante irisait les immeubles d’une couleur dans des teintes orangées qui annonçait l’arrivée de la belle saison.
     
     
    
***

     
     
    
Épilogue

     
     
    Il pleuvait depuis trois semaines. Le froid et le brouillard avaient envahi Paris. Les pas de Marc résonnaient sur les pavés. Vestiges d’une époque révolue, les voies tapissées de pierres avaient été classées patrimoine historique quelques années plus tôt. Il remonta le col de sa veste en tweed et ajusta son écharpe. Il avait quitté le tribunal par la porte de derrière, évitant ainsi les paparazzis.
    Le procès du siècle avait touché à sa fin. Cela faisait maintenant trois ans que juges, jurés et avocats écoutaient ou débattaient sur la question : quel statut donner aux humanoïdes ? Marc Lemarchand, l’héritier de la firme à l’origine de ces êtres en tout point semblables aux humains, souhaitait qu’ils deviennent des membres à part entière de la société. Bien que le dossier soit extrêmement médiatisé, il avait réussi un exploit : n’apparaître dans aucun tabloïd.
     
    Marc avait été rendu célèbre quelques années plus tôt. Témoin dans l’affaire du meurtre de ses parents, il avait vite été la coqueluche des journaux. En fait, le procès avait abouti à la condamnation du Maire Cassel à la prison à vie. À cette époque-là, tandis qu’il quittait le tribunal, Marc s’était juré de légaliser le droit des Humanoïdes. Ensuite, il avait récupéré la totalité des avoirs de sa famille. Il aurait dû être heureux. Pourtant, à la même période, il avait perdu Sybil et avec elle, tout espoir de bonheur. Leur relation avait duré deux mois et Marc avait rompu, préférant le chagrin à la vérité. Il s’était alors lancé à corps perdu dans une nouvelle cause, celle des siens. Il y repensait aujourd’hui, trois ans plus tard, marchant seul sous une pluie battante.
    En réalité, il n’avait jamais pu oublier la barmaid. Plus le temps passait, plus elle était présente dans son esprit. Comme souvent dans ces moments-là, il avait besoin de se vider la tête. Il appela son ami Jean. Il désirait savoir si ce dernier était libre pour prendre un verre quelque part.
     
    « Tu bois, toi, maintenant ? s’étonna Jean.
    — Je me suis mis à la vodka récemment, mais je suis prêt à tout essayer.
    — Et tu fais des phrases de plus de quatre mots, ça se fête !
    — Très drôle, Jean.
    — Si en plus tu comprends mon humour, je ne peux que dire oui. Dans un quart d’heure, à l’angle de la rue principale et de la seconde avenue.
    — Entendu », répondit Marc avant de raccrocher.
     
    Il marcha à pas précipité, l’orage battant son plein. Il s’arrêta net lorsqu’il arriva devant le petit restaurant où Jean l’attendait. Il avait aperçu Sybil au travers des grandes baies vitrées. De toute évidence, elle était la patronne. Elle riait à gorge déployée aux blagues de Jean. Du moins, Marc le supposait à les regarder depuis l’extérieur.
    Il aurait bien aimé rebrousser chemin, mais il était totalement paralysé. Avec les années, il s’était persuadé qu’il n’avait pas de véritables sentiments. Cependant, la réalité était tout autre. L’expérience de la souffrance l’avait poussé vers l’isolement. Il s’était senti si vulnérable lorsqu’il avait compris le sacrifice de ses parents et tellement vide quand il avait quitté Sybil. C’était si douloureux !
    Soudain, il la vit se tourner. La barmaid posa une main sur l’épaule de Jean et ce dernier acquiesça d’un signe du menton. Médusé, l’héritier Lemarchand resta les bras ballants. Sans même prendre la peine de se couvrir davantage, la jeune femme sortit en courant. Aux yeux de Marc, elle était encore plus belle qu’avant. Elle s’arrêta à sa hauteur et le fixa en silence.
     
    « Tu devrais rentrer, tu vas attraper froid, lui conseilla-t-il.
    — Ne t’inquiète pas !
    — Sybil…
    — Je sais, Latour m’a tout avoué.
    — Pourquoi m’aurait-il trahi ?
    — Parce que j’ai cru mourir lorsque tu m’as laissée. Jean m’a expliqué qui… ce que… enfin, que c’était ta façon d’être.
    — Et tu n’es ni effrayée ni en colère ? » demanda Marc, les larmes aux yeux.
     
    Souriante, Sybil caressa sa joue d’un revers de main. Lorsqu’elle le regardait ainsi, il se sentait vivant. Jean avait raison : le pardon était le propre de l’Homme. Il remarqua que les battements de son cœur, bien qu’artificiel, résonnaient en lui : rapides et anarchiques. La jeune femme devait deviner son émoi, car ses pupilles brillèrent d’un éclat particulier.
     
    « Tu veux du sexe ? l’interrogea-t-elle en riant.
    — Non, je souhaiterais d’abord avoir un baiser.
    — Je croyais que tu n’en faisais pas ? continua-t-elle de se moquer.
    — Ma version actuelle est bien meilleure que celle que tu connaissais et... je suis prêt à prendre des risques », répondit-il, enfin souriant.
     
    Il s’approcha et embrassa doucement Sybil. Marc était heureux. Il la serra contre lui et murmura au creux de son oreille :
     
     « Pour toi, je serai humain… »
     

Texte publié par Isabelle , 17 mai 2018 à 14h36
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