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Autour de la Ville-Cercle, une mer nuageuse et crasseuse s’étendait vers l’horizon, nébuleux et cahoteux sous le vent des hauteurs. Des nuances verdâtres peignaient sa surface à chaque remous effilé, à chaque vague cotonneuse provoqué par le cahot des brises aériennes. La pollution s’y déversait, s’écoulait en torrent tout autour de la cité flottante, nourrissait la chape ouatée d’impuretés et d’immondices. Les déchets s’y languissaient çà et là, s’amoncelant dans les ports à Zeppelin, ou dérivant vers le lointain, emportés par les forces venteuses à l’odeur douteuse.
    Naü-Ja, la cyrène des ciels, avait élu domicile à l’est du Cercle, nageant dans les étendues acides par la force de sa lourde queue. Son corps humain s’arrêtait au buste, et se terminait en un tentacule d’acier orné par deux nageoires métalliques. Les coquillèges et crustaciels s’y accrochaient au grès du temps, véritable collier sauvage qu’elle entretenait comme un trésor inestimable. La petite cyrène s’amusait à les compter jour après jour, les caresser, les bichonner pour ne point s’ennuyer. De temps à autres, elle peignait sa chevelure emmêlée de cet étrange instrument denté trouvé au creux d’un récif de barils et frottait allègrement sa peau cuivrée de la substance contenue par un flacon transparent nommé « parfiüm ». A l’odeur qu’il dégageait, à la fois piquante suave, il ne pouvait s’agir que d’un produit agréable destiné à embellir son être.
    
    — Tu cocottes, lui annonça Geert en ajustant ses lourds carreaux sur son nez empâté. Ach, tu te prends pour une vraie fraüme du monde, meine lieblisch Cyrene !
    
    Le vieil homme s’afférait à ranger sa carlingue, reste d’une vieille épave qu’il appelait « aviün » et qui flottait sur la surface vaporeuse à l’aide de ballon gonflé à l’hélium. Elle n’avait jamais compris la particularité de cette énonciation faite par le vieillard ; il lui tenait compagnie, voilà bien ce qui importait à Naü-Ja. Geert était différent d’elle. Il parlait beaucoup, claudiquait sur ces drôles de choses qu’il nommait « jambes » et râlait chaque matin dans sa barbe blanche qui lui couvrait la bouche.
    
    — Tu ne comptes quand même pas aller vers la Cité ?
    
    La cité. Elle l’observait parfois, dans la lueur du soir, déchirant le ciel de ses courbes irrégulières et prétentieuses. Elle devinait la magnificence de cette construction, les habitats étriqués amassés les uns sur les autres, la foule condensée accrochée à ses fameuses « jambes » qu’elle n’avait pas, le bruit provoqué par cette population étrange que Geert décrivait comme vile, dépravée, alcoolisée… Et tout ce qu’il pouvait baragouiner sans qu’elle n’en retienne la signification.
    Pourtant, il parlait de ces bars clandestins dans les sous-sols de la ville, de ces chanteuses froufroutées à la voix svelte, de cette vie voluptueuse qui faisait briller, à chaque fois, une petite étincelle d’excitation au fond de ses prunelles opaques.
    
    — N… Non, professeur Geert, non.
    — Gut ! Il n’y a rien pour toi là-bas, je te le dis. Et tu me crois.
    — O… oui, professeur Geert.
    — Alors va dormir.
    
    Elle s’exécuta, car le Docteur la protégeait, la surveillait et avait toujours raison. Effectivement. Naü-Ja s’enfonça dans les profondeurs du coton pollué, s’enroula sur une plaque rouillée à l’abandon, nourrissant l’espoir incertain de découvrir la Ville-Cercle de ses propres yeux.
    Au petit matin, l’envie occupait encore ses pensées. D’une brasse, elle s’éloigna de son nid et, sans prendre la peine d’en avertir Geert, se dirigea vers les fondations de la ville. De là, elle trouverait peut-être une jolie citerne échouée dans des filets abandonnés sur laquelle elle pourrait épier ce qui lui était interdit. Geert désapprouverait, elle en était certaine, mais après tout, il devait enjoliver quelque peu ses propos pour la protéger. Elle ne risquerait rien à regarder d’un peu plus prêt.
    Elle se hissa sur son perchoir, heureuse d’en avoir trouvé un suffisamment haut et stable pour observer. Sa queue crissa lorsqu’elle s’échoua à l’air libre et, dans cet élan de liberté, elle dégagea sa petite poitrine couverte de sa chevelure blanche. Le buste droit, elle apprécia enfin voir avec plus de précision cette fameuse Ville-Cercle. Les tours s’amoncelaient les unes sur les autres, dans un désordre harmonieux, composées de briques rouges, de cheminées fumantes, posant des virgules dans le ciel sans couleur. Elle s’abreuva de cette merveille chaotique aux détails exubérants, de ces couleurs criardes placardées contre les murs, de ces amas de métal entrelacés ici et là. Enfin elle le vit, avec son sourire ravageur et ses cheveux luisants. Son visage tourné vers elle. Cette figure en forme de cœur. Il était grand et beau, à l’observer de loin de la sorte, sans bouger, immobile comme hypnotisé. Attiré par elle ? Non, elle ne pouvait pas le croire ; il continuait malgré tout, sans ciller dans la brise fraiche de la matinée.
    
    — Que se passe-t-il dans ta petite tête ?
    
    Le Professeur la fixait avec ses yeux fatigués. Elle n’osait lui avouer, de peur de sa réaction, de crainte de décevoir son seul ami. Mais l’autre… L’autre l’obsédait sans cesse avec son rictus adorable et sa bienveillance lointaine. Les jours passaient, fades et douloureux lorsqu’elle s’éloignait de son bien-aimé à l’éternel rire. Parfois il changeait de position, haussait un sourcil, se recoiffait, ou encore semblait lui dire quelque chose. Souffrait-il aussi de cette situation ? Avait-il mal à son cœur lorsqu’il ses pensées dérivées vers la Cyrène ?
    
    — Meine liebliesch, was passiert ? Je ne t’ai jamais vu dans un tel état. Que se passe-t-il ?
    — Geert…
    
    Elle pleura. Longuement. Sans bruit. Puis elle confessa l’inavouable à son Docteur, resté impassible tout au long de son aveu.
    
    — Naü-Ja, tu es amoureuse. Et j’ai beau m’opposer fermement à cette idée, tu continueras à n’en faire qu’à ta tête, pas vrai ?
    Elle hocha la tête, ne sachant quoi répondre.
    — Je peux peut-être t’aider, ma petite Fraüme. Je peux te donner… des jambes, si tu le veux ? Mais ça ne peut pas se faire sans un sacrifice.
    — Le… Lequel ?
    — Ta langue, Naü-Ja. Je peux te donner des jambes en échange de ta langue.
    — Pour… pourquoi ?
    — Car jamais tu ne devras dévoiler notre présence, jamais tu ne devras parler de moi ou de ta queue, jamais tu ne devras trahir tout ce pourquoi j’ai travaillé jusqu’à aujourd’hui. Le souhaites-tu ?
    — Mais… comment vas-t-il savoir que c’est moi si je ne lui dis pas ? Si je ne lui parle pas ?
    — Si tu l’aimes, s’il t’aime, un simple regard suffira.
    
    Elle accepta sans réfléchir, l’esprit rivé sur son bonheur à venir, sur la possibilité de rejoindre celui qui hantait ses rêves. Geert s’empara d’un couteau, qu’il passa sur une flamme bleu. Naü-Ja dût tirée la langue et…
    
    Lorsqu’elle se réveilla, une douleur intense entravée sa bouche. Un goût cuivré chatouillait son palais, mais les mots refusaient de quitter ses lèvres. Elle cligna longuement des paupières, s’accoutumant peu à peu à la clarté retrouvé et put enfin voir où elle se trouvait. Allongée sur le pavé, ses cheveux emmêlés autour de ses épaules, Naü-Ja s’aperçut que sa queue avait disparu. Une paire de jambes métallique remplaçait son appendice, recouverte de ce que Geert appelait une jupe. Non sans mal, elle se mit debout, s’aidant de ses bras pour redresser son torse sur ses nouveaux membres. L’ancienne Cyrène trébucha à plusieurs reprises, manqua de retomber sur le sol humide et trouva finalement son équilibre.
    Nul besoin de chercher plus loin. Elle était à l’endroit même où son amour la guettait chaque matin sans bouger. Il n’était pas devant. Pas sur le côté. Pas derrière. Peut-être… au-dessus ? Elle leva les yeux au ciel et le vit, grand et beau. Immense même. Placardé sur un mur de l’immeuble vide, à embrasser une autre femme qu’elle.
    Son cœur se déchira. Se brisa, se consuma, s’éclata. Ne l’avait-il donc jamais attendu ? Debout dans son grand cadre, toujours aussi beau, à rester coller à la bouche de cette fille qui n’était pas elle. Et dans ce désespoir naissant, elle ne put lui adresser un seul mot, juste des larmes amères et cruelles dévalant ses joues.
    
    Pourquoi ? Pourquoi moi ? Ne suis-je pas une parfaite petite Fraüme ? Ne suis-je pas une lieblisch ?
    
    Poussée par les ailes de son chagrin, elle s’avança vers le bord, là où la mer nuageuse frappait violemment la digue de sa fureur empoisonnée. Jamais elle ne redeviendrait Cyrène, jamais elle ne retrouverait le confort de son ancienne vie. Geert le lui avait dit. Si elle n’avait plus sa place auprès de lui, si elle ne la trouverait jamais auprès des hommes, alors… où ? Un pas vers l’avant lui fut fatal. Son corps dégringola et fut emporté par les vagues déchaînées, dans lesquelles il s’enfonça, tourbillonnant dans les abysses jusqu’à mourir. Seule.

Texte publié par Jérôme M. Keller, 14 février 2016 à 16h35
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