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Tome 1, Chapitre 1 « Princesse Fürsthinde » Tome 1, Chapitre 1
Il était une fois, car c’est ainsi que débute toute histoire, un roi et une reine qui se désespérait de ne point avoir d’enfant.
    Remarquez-vous comme souvent le désir de descendance se conjugue avec l’espoir d’une résurrection de ce sentiment injustement délaissé que l’on nomme amour. L’amour se cultive, s’entretient et meurt si l’on l’oublie ou le réduit à une simple envie.
    Mais tel n’était point là la vérité à leur sujet. Que non, car cet enfant ils souhaitaient choisir le moment pour le concevoir ! Celui où leur royaume connaîtrait enfin la paix. Ainsi demeuraient amants, roi et reine, aimants et stoïques, face aux remontrances de leurs conseillers et de ce frère qui leur murmuraient sans cesse que tout royaume devait posséder son héritier, s’ils ne désiraient point le voir réduit en lambeaux.
    D’un geste lent, la main referma le livre. Les pages tombaient avec un bruit de papier vieilli et s’échappaient de l’ouvrage comme une légère odeur de moisi. Assise dans son fauteuil, presque face à la cheminée dans laquelle se mourrait un feu, la silhouette ombrageuse contemplait d’un air las le miroir suspendu au-dessus du foyer.
    De l’autre côté, une ombre marchait, puis s’arrêtait devant une porte. Hélas, comme tant d’autres fois, la femme contemplait la couche froide ! Plongée dans la pénombre, la chambre n’en paraissait que plus sinistre et lugubre. À plusieurs reprises, elle avait tendu la main vers l’espagnolette de la fenêtre, mais à peine l’effleurait-elle, qu’elle renonçait. Aucune lumière, sinon celle des chandeliers, ne devait pénétrer cet espace ; rien qui n’eut pu leur rappeler leur joie et leur bonheur. Au plafond, le lustre en cristal renvoyait la pâle lueur d’une bougie que la femme tenait entre ses doigts. Posée au fond d’une coupe en métal jaune taché de vert, la cire fondue s’accumulait à mesure que la flamme se nourrissait. Son visage plongé dans l’aura dorée de la chandelle paraissait vide et lisse ; ses lèvres fines n’étaient qu’un trait dessiné sur la chair et ses yeux étaient semblables à deux billes de verre terne. Depuis longtemps, ils avaient espéré, ils avaient prié, puis ils avaient déchanté et leur vie s’était brisée, fracassée sur les récifs de l’irréalité. Alors chacun de leur côté, ils avaient choisi de mener des vies séparées, ainsi ne seraient-ils point entravés par le désir de cet enfant à jamais disparu.
    La femme fixait le lit. Dessus trônaient toutes sortes de peluches poussiéreuses et moisies, ainsi qu’une poupée dont les yeux avaient depuis longtemps disparu ; tombés au fond de leurs orbites, ils s’agitaient avec un bruit grêle de grelots cassés dès qu’on la soulevait. La chambre sentait l’aigre et le renfermé. Sur les boiseries poussaient les fleurs éphémères des aspergilles qui se métamorphosaient en fine poussière dès qu’une main les caressait, tandis que sur les murs de sombres auréoles humides apparaissaient pour ne jamais disparaître. Elle ne remarquait même plus les minuscules débris de lambris qui s’accumulaient sur le sol. Un jour le lustre tomberait de lui-même, trop lourd de sa propre vanité. Il s’écraserait et se briserait ; il se briserait et redeviendrait ce qu’il avait toujours été, un amorphe amas de verre et de plomb mêlé. Un instant elle se prit à rêver ; prisonnière de cet enchevêtrement de métal et de cristal, une fleur de sang accroché à la commissure des lèvres, elle pourrait enfin partir en paix. Mais l’image s’évanouit aussitôt et elle poussa un long soupir.
    Rien n’y ferait, cette chambre resterait un écho parfait.
    Elle demeura ainsi quelques instants puis se retira et ferma la porte en silence. La main sur la poignée, elle hésitait à s’en détacher. La tête penchée sur le côté, elle surprit sa silhouette. Elle hésitait, droite gauche, gauche droite, elle ignorait tout d’où l’engageraient ses prochains pas. De nouveau, la femme soupira et l’ombre s’éloigna. Il n’y avait rien de plus qu’elle put ajouter au drame qui les rongeait depuis si longtemps déjà. Le pas lourd et incertain, elle la vit s’engager dans un couloir éclairé par des chandelles éparses, puis disparaître, avalée par les ténèbres.

    Le livre posé sur le guéridon, l’ombre rabattit son capuchon sur sa tête, elle se désintéressa de la scène et se leva. Dans la cheminée, le feu rugit soudain et les flammes s’élevèrent.
    – Silence ! gronda-t-elle, en reprenant le livre.
    De l’index, elle traça une série de glyphes dans les airs et les langues écarlates s’écartèrent. Ainsi faites, dévoilaient-elles leur secret ; une porte noire et massive qui dormait au fond de l’âtre. Au seuil de la cheminée, l’ombre semblait hésiter. Au-dessus d’elle, un voile de ténèbres avait recouvert la psyché ; elle secoua la tête et s’avança, sûre de son pas. De l’autre côté, dans un cercueil de verre et de vermeil, reposait une jeune fille au teint pâle ; une épée ouvragée enfoncée jusqu’à la garde dans le poitrail. Figée dans un sommeil éternel, elle attendait celui-là même délivrerait. Des larmes coulaient le long de ses joues, elles aussi s’étaient figées dans l’ambre du temps.
    – Bonjour princesse Fürsthinde, murmura l’ombre comme elle prenait place à côté d’elle.
    Ainsi donc, après des années passées à guerroyer et à intriguer, le royaume commençait à connaître la paix, les vassaux achevaient de se quereller et le peuple se réjouissait d’une harmonie trop longtemps oubliée. Hélas, tant d’années s’étaient écoulées que les cheveux de Sa Majesté avaient grisonné et tous craignaient, son frère en premier, que son épouse ne pût enfanter. Qu’arriverait-il à leurs terres si aucun héritier ne venait naître ? Leurs Majestés ne l’ignoraient point et le chagrin s’emparait d’eux chaque fois qu’ils retrouvaient leurs draps souillés, car la loi était ainsi faite et le royaume échoirait seulement à l’héritier direct, qu’il soit fille ou garçon.
    L’ombre suspendit un instant sa lecture et posa son livre à côté d’elle. Le regard porté sur la prison de verre, elle observait les halos troubles des chandelles qui s’y reflétaient et qui insufflaient un semblant de vie à la jeune fille, prisonnière de son éternel sommeil. Devenue sa gardienne, elle veillait sur elle depuis ce jour où, par amour, elle eut choisi de se sacrifier pour le sauver. Où était-il à présent ?
    Cela aussi, elle l’ignorait, car les histoires sont ainsi faites, elles ne se découvrent qu’à mesure de leur création et des choix, douloureux ou non, de ceux qui en gravent la substance dans le rêve du réel.
    Elle sentit, dans sa poitrine, son cœur se serrer, car personne, pas même elle, hormis le porte-lame, ne pourrait arracher cette épée qui lui transperçait le poitrail et qui avait emprisonné son âme. Se détournant de la jeune fille, elle se dirigea vers une alcôve plongée dans le noir où, au sommet d’un trépied posé sur une table de marbre noir, une sphère de cristal montrait un bien étrange spectacle.

Texte publié par Diogene, 12 mars 2018 à 22h24
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