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Tome 1, Chapitre 4 « Hostilités » Tome 1, Chapitre 4
Des murmures outrés s’élevèrent dans la salle. Dalia détourna le regard avec dégoût.
    
    Amalia sentit combien ils la trouvaient déplacée. Ils étaient profondément choqués qu’une sorcière ose participer à leurs réunions. Leurs rythmes cardiaques s’étaient accélérés, plusieurs personnes s’étaient déjà redressées sur leurs chaises. Ils allaient lui sauter dessus.
    
    Chacune de leurs émotions provoquait une douche glacée chez la jeune femme, une décharge électrique, une sueur froide, une bouffée de chaleur. Ils étaient nombreux et elle pâlit franchement. Wilma fronça les sourcils, puis se leva à son tour, mais son amie ne lui laissa pas le temps d’intervenir.
    
    « Je vis à Aon, avec mon mari, Cédric, commença la sorcière. Cédric tient la boutique des communs. Il n’a pas de pouvoir magique, comme vous. Et nous avons… »
    
    Amalia se tut. Quelqu’un s’apprêtait à l’interrompre. Une femme, installée un peu plus loin sur sa gauche, manifestait à son encontre une haine chargée de chagrin.
    
    « Tu t’es trouvé un petit animal domestique ? »
    
    La sorcière tourna la tête et l’observa. Sa peine s’imposait à Amalia comme une chape de métal glacée coulée sur ses épaules. Nul besoin de posséder ses dons pour sentir sa détresse. L’humaine avait perdu quelqu’un. Amaigrie par le deuil, elle affichait de grands cernes bleus. Ses mains, propres et intactes, arboraient des plaies cicatrisées aux pouces. Ceux qui travaillaient dans les ports s’entamaient souvent les doigts. Elle ne travaillait plus depuis plusieurs jours. On l’en avait dispensée. Sans doute connaissait-elle l’un des marins condamnés par Leuthar… Elle n’était pas venue seule, mais ses amis étaient en couple. Elle, elle n’avait personne. Pas même un gamin.
    
    « Nous avons une fille, Abby, poursuivit Amalia en cherchant son regard. Elle a neuf mois, c’est une petite sorcière. »
    
    Les murmures reprirent. Une légende urbaine, coriace, voulait que les enfants d’union mixtes ne soient pas viables. Pour eux, l’enchanteuse mentait.
    
    « Elle a mes cheveux et mon mauvais caractère. La ténacité de son père. J’ai choisi de vivre avec vous le jour où, à 19 ans, j’ai décidé d’avoir un enfant avec l’homme que j’aime et que j’ai épousé. J’ai 21 ans. Chez vous, cela fait 6 ans que je peux participer à la vie politique. Je suis mère, épouse et sorcière. Permettez-moi de vous apporter ce que je peux. S’il vous plaît. »
    
    Sans laisser quelqu’un répondre à son amie, Johan prit la parole, sur l’estrade.
    
    « J’ai demandé à Amalia de venir ce soir, avec Wilma, parce qu’elles sont toutes les deux originaires de Stuttgart. Nous devons prendre une décision importante, autant avoir toutes les clés en main. Maintenant, si vous voulez bien vous calmer, nous pouvons poursuivre et laisser une citoyenne d’Aon exercer son devoir de civisme. »
    
    La Congrégation de l’Atlantique partait de la Bretagne et descendait jusqu’à la pointe du Portugal. Elle courait ensuite sur cent cinquante kilomètres à l’intérieur des terres. Les humains n’allaient que rarement au-delà de ces frontières.
    
    L’ancienne grande ville Allemande leur paraissait plus loin que les Amériques, avec qui ils commerçaient quelques fois dans l’année. Ce simple argument, très pragmatique, s’avéra suffisant pour qu’on écoute au moins Wilma, même si elle était venue avec une sorcière.
    
    « Merci, Johan. », souffla Amalia, très bas.
    
    Le Yasard lui adressa un signe de tête pour signifier qu’il n’y avait vraiment pas de quoi le remercier. Wilma saisit le micro et lui intima de s’asseoir. La jeune femme, livide, obtempéra sans résister.
    
    « Je suis Wilma. Vous connaissez tous mon père, William Kay. Nous avons habité à la Capitale fédérale jusqu’à mes 15 ans. Il travaillait pour leur gouvernement. Mais il a été viré et nous avons été relogés ici. Ça tombe bien, j’aime bien la mer. »
    
    Quelques personnes sourirent, l’assemblée se détendit. Wilma dégageait quelque chose quand elle parlait et, avec son calme et son mètre cinquante, elle en imposait. Amalia admirait sa prestance, bien qu’elle-même n’en manquât pas.
    
    « J’ai donc vécu en milieu sorcier pendant 15 ans. Je voulais vous expliquer, avec nos mots, ce qu’est le transfert. On ne va pas tourner autour du pot. C’est de la téléportation. »
    
    Amalia leva les yeux au ciel et secoua la tête de droite à gauche. La jeune femme lui adressa un large sourire.
    
    « Oui, désolée Amy, mais c’est de la téléportation. »
    
    Elles avaient déjà eu cette discussion à de nombreuses reprises. Elle était certaine que Wilma utiliserait ce mot ce soir.
    
    La téléportation… Un terme fourre-tout dont les humains se servaient pour décrire quelque chose qu’ils ne pouvaient qu’imaginer. La dernière fois qu’elle avait lu des travaux précataclysmiques sur le sujet, ils parlaient de détruire les atomes qui constituent le corps pour les réassembler à destination. Cela lui faisait froid dans le dos… Elle laissa cependant son amie poursuivre sans chercher à la corriger.
    
    « C’est un sortilège qui leur coûte beaucoup de magie s’ils le réalisent seuls. La quantité de magie qu’ils doivent fournir dépend de plusieurs choses. Du temps, de la distance, de leur dextérité… entre autres. Et il faut aussi qu’ils aient déjà été à l’endroit où ils souhaitent se rendre. Ce qui n’est pas vraiment pratique, il faut avouer. »
    
    Quelques sourires saluèrent cette nouvelle tentative pour détendre l’atmosphère.
    
    « Pour pallier à ça, la Fédé a créé un maillage qui peut compter jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de points au kilomètre carré, comme à Stuttgart, par exemple. Ils disent qu’ils “demandent” un transfert. Un gigantesque sortilège s’occupe alors de les faire se téléporter à l’endroit souhaité. Ils peuvent se déplacer partout où la Fédération a déjà établi son réseau, sans dépenser de magie, ou presque. Dans le coin, autant dire qu’on n’est pas franchement bien desservi. Y’a un point de transfert au bout de la digue, ici, un autre à une heure au sud d’Aon, et quelques-uns aux alentours de la zone morte de L’Ellez. C’est très peu, ce qui oblige les sorciers à se déplacer sur leurs ressources propres. C’est un important frein au commerce, mais…
    
    — Et je suppose que c’est pour ça que la sorcière veut qu’il y en ait plus, hein ? coupa un adolescent.
    
    — Non, justement. Mais Amalia va vous expliquer tout ça. Je veux simplement terminer avant de lui laisser la parole. Je peux ? demanda-t-elle poliment au garçon.
    
    — Heu, oui, bien sûr… répondit le jeune, déstabilisé.
    
    — Merci. J’utilise le réseau de transfert, parfois, avec Amalia. Elle m’emmène avec elle. Elle fournit la magie dont j’ai besoin pour voyager. Si cela vous arrive un jour, d’être téléporté par un sorcier, sachez que pour que cela soit confortable pour vous, il faut qu’il ait conscience qu’il doit payer, en quelque sorte, pour vous. Dans le cas contraire, vous aurez l’impression que vos tripes veulent remonter dans votre corps pour faire un câlin à vos amygdales. Une mauvaise expérience. À ne pas essayer.
    
    — J’avais 12 ans… grogna Amalia
    
    — Et je m’en souviens encore. »
    
    Quelques rires récompensèrent l’échange. L’assemblée, doucement, passait au-dessus de ses préjugés.
    
    « Je connais Amalia, Amy, depuis que je suis toute gamine. Elle s’est toujours battue pour que l’on puisse se voir. Contre ses parents. Contre son école…. Je ne peux que vous conseiller d’écouter ce qu’elle a à dire et de prendre en compte son avis. »
    
    Il y eut quelques applaudissements et elle se rassit. Amalia n’avait pas la moindre envie de se relever. Elle n’avait pas encore digéré la vague d’hostilité à son égard. Elle se força. La sorcière resta quelques instants, debout derrière sa petite table ronde, à observer ceux qui attendaient maintenant qu’elle parle.
    
    « Je pense qu’il faut refuser d’installer de nouveaux points de transfert sur les côtes Bretonnes. »
    
    Sans surprise, Dalia se braqua. La Yasarde, très opposée à toute interaction avec la magie, n’entendait pas la laisser parler. Pour elle, la sorcière ne pouvait abonder en son sens. Elle se montrait incapable d’imaginer autre chose qu’un stratagème, incapable de lui faire confiance, incapable d’écouter. Elle s’empara du micro pour récupérer la parole. Sa colère engloutit Amalia et lui tira une sueur froide.
    
    « C’est une blague ? clama la Yasard. À qui voulez-vous faire croire cela ? Vous pensez vraiment que nous allons tomber dans le piège et faire l’inverse de ce que vous dîtes ?
    
    — Est-ce que vous allez me laisser parler, bordel ! s’exclama alors la sorcière d’une voix puissante. Merde ! Je vis parmi vous ! Si je vous prenais pour des demeurés, vous pensez vraiment que je serai ici, dans un bar, paumée au bout de l’Europe de l’Ouest ? »
    
    Amalia serrait les poings et tremblait légèrement. S’ils n’étaient pas foutus de ressentir leurs émotions moins fort, alors elle allait vivre les siennes plus intensément.
    
    « Et à Stuttgart, pourquoi croyez-vous que je me bats ? Ma propre fille est l’enfant d’un homme qui ne possède pas de pouvoirs magiques ! Quel intérêt aurais-je à vous nuire ? À vous piéger ? Vous reprochez aux sorciers de vous repousser, de vous traiter comme des moins que rien, mais regardez-vous trente secondes ! Est-ce que vous faites vraiment mieux que l’Ordre en me jugeant au premier regard ? Cela fait six ans que je fais des allers-retours réguliers dans la région ! Trois ans que je me suis établie ici ! Quand est-ce que vous allez ôter vos putains d’œillères et cesser de me considérer comme un danger ? »
    
    Elle s’arrêta brutalement. Wilma la regardait, inquiète. Personne ne bougeait dans la pièce. Ils étaient indécis. Hésitants. Certains ne cherchaient que cette occasion pour la mettre dehors. Dalia esquissa un petit sourire victorieux mais de courte durée. Quelques timides applaudissements retentirent dans la salle. D’autres suivirent, ni une foule en délire, ni même vraiment enthousiaste, l’assemblée manifestait son accord. Une façon élégante et polie de faire savoir à la jeune femme qu’elle avait agi comme il fallait. Elles les avaient posées sur la table, au bon moment.

Texte publié par Cestdoncvrai, 1er mars 2018 à 18h02
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