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Tome 1, Chapitre 15 « Le témoin de promesse » Tome 1, Chapitre 15
Amalia s’immobilisa et émit un bruit de gorge entre le rire et le grognement.
    
    « Celle qui a donné le mot confrérie ! Rien que ça ? C’est pas un peu présomptueux ?
    
    — Non. Ce n’est que la vérité. La Confrérie existait déjà du temps de Merlin, même si nous étions moins nombreux, et des générations de Confrères ont conservé nos mémoires. Si tu n’as jamais entendu parler de nous, c’est parce que ton collège s’y est opposé.
    
    — J’ai eu le meilleur enseignement sorcier possible, j’imagine mal mon ancienne école passer sous silence l’existence d’un groupe aussi vieux. Vous n’êtes pas crédible.
    
    — Ho… Mais ils ne peuvent pas parler de nous. »
    
    Elle posa les deux mains à plat sur la table et se pencha vers lui.
    
    « Mon école ne s’est jamais privée pour aller à l’encontre de ce qui est prôné par la Fédération, articula-t-elle avec le calme de la certitude. Ils nous ont même mis en garde contre les dangers de l’Ordre. Certains de mes professeurs ont risqué leur vie pour cela, et ils en sont morts. J’ai été élevée pour faire partie de l’élite de la Fédération, bien malgré moi, par des hommes et des femmes qui avaient conscience qu’il était vital de nous enseigner tout ce que cache le pouvoir et la création de la Fédération. »
    
    Amalia n’avait jamais pris son cursus scolaire au sérieux, elle n’en avait eu ni la motivation ni le besoin, mais elle admirait ses professeurs et l’engagement de l’établissement.
    
    La Grande École regroupait enfantine, collège, lycée, université. Elle avait confiance en eux, elle savait que leur enseignement ne pouvait s’avérer aussi lacunaire. La structure deux fois millénaire dont parlait l’homme aurait dû figurer à son programme. En troisième année, elle avait même dû rédiger un rapport d’une centaine de pages sur les organisations d’espionnages outre-Atlantique.
    
    « Je vois mal qui pourrait leur dire ce qu’ils ont le droit ou non d’enseigner. Je me répète : vous n’êtes pas crédible.
    
    — Et toi tu es naïve. Seuls les dirigeants de la Grande École connaissent notre existence, et ils ne peuvent pas en parler. Physiquement. Ils l’ont promis, comme tu vas le faire. »
    
    Il posa un petit objet sur la table qu’Amalia reconnut sans difficulté. Elle s’assit lentement et le prit dans entre ses mains. Une bille de verre au cœur d’iris, recouverte en partie d’un métal brillant comme un diamant, vierge.
    
    Habituellement, les témoins de promesse étaient nervurés de nombreux sillons, parfois jusqu’à ne plus pouvoir distinguer la matière. Les entrelacs d’iris attestaient alors des vœux prononcés autour de l’objet.
    
    Amalia resta absorbée plusieurs minutes par le magnifique artefact.
    
    Elle avait déjà eu l’occasion d’en utiliser, en cours, pour s’entraîner. Les sorciers s’en servaient couramment, pour toutes sortes de contrats, de la simple reconnaissance de dette au mariage. Ils engageaient leur magie et, dans de rares cas, allaient jusqu’à gager de leur vie dans leurs serments.
    
    Jamais la jeune femme n’avait imaginé qu’il pût exister des billes encore intactes. Les témoins, comme les concentrateurs, se transmettaient de génération en génération.
    
    « Il est vierge, fit-elle remarquer.
    
    — Oui. Si tu acceptes d’entendre ce que j’ai à te dire, ce témoin sera le tien.
    
    — Est-ce que vous avez conscience du prix de cette simple petite bille ? répliqua Amalia, les yeux grands ouverts.
    
    — Crois-moi, tu n’auras pas envie de le vendre. »
    
    Amalia fit tourner l’artefact entre ses doigts. Kentigern avait raison, bien sûr, elle ne le vendrait pas. Il était trop beau pour cela.
    
    Elle voulait déjà pouvoir compter, plus tard, ses promesses prises devant la magie. Si Cédric avait été sorcier, elle aurait voulu qu’ils s’engagent, l’un envers l’autre, sur un objet de ce genre. Une ombre passa dans ses yeux au souvenir de son mari et elle serra la bille dans sa main.
    
    Maître Kentigern observa le changement, sans rien dire. Il attendit qu’elle se ressaisisse. Elle ne pouvait plus partir, tourner le dos, fuir ses sentiments. La jeune femme ravala sa tristesse, déglutit et releva les yeux.
    
    « Qu’est-ce que vous me voulez ?
    
    — Je veux te raconter une histoire. Je veux te raconter la Confrérie. Ce qu’est la Confrérie, pourquoi tu n’as jamais entendu parler de nous…
    
    — Pourquoi est-ce que vous voudriez me lâcher tout ça, à moi ? l’arrêta Amalia.
    
    — Je t’expliquerai aussi pourquoi je t’en parle, quand tu auras prêté serment sur le témoin. »
    
    Amalia déplia ses doigts et baissa les yeux vers la sphère au creux de sa paume. Elle hésitait. Que risquait-elle ?
    
    Avoir une discussion avec quelqu’un sans être harcelée par ses sentiments ne lui était jamais arrivé. Elle se découvrait autrement, seule avec son propre ressenti. C’était reposant. Elle ne perdrait rien à écouter ce sorcier lui raconter une histoire qu’elle ne pourrait répéter.
    
    Elle hocha la tête, lentement, et approcha sa main de celle du vieil homme. Ils entremêlèrent leurs doigts. Elle nota que les siens étaient tous recouverts d’une petite série de cicatrices bleutées.
    
    « T’engages-tu à, ne jamais diffuser, de quelque manière que ce soit, ce que je vais dire ici ? questionna l’homme en cape rouge.
    
    — Jusqu’à ce que je mette fin à la discussion par : je tiendrai ma promesse jusqu’ici. Oui. Je m’y engage. »
    
    L’objet propagea une douce chaleur, monta brusquement en température et leur brûla la main.
    
    Kentigern desserra ses doigts et Amalia ramena son poing contre sa poitrine. Elle baissa les yeux vers l’artefact, au creux de sa paume. Une longue rainure ornait à présent le témoin d’une fine arabesque d’iris. La sorcière observa ensuite sa peau, très légèrement rougie. D’un mouvement de doigts, elle se lança un sort et vit apparaître une marque, en travers des lignes de sa main. Les courbes sombres répétaient à l’identique le dessin sur l’artefact.
    
    Le même motif figurait maintenant sur sa peau, celle du Maître et la petite bille.
    
    Amalia la fit rouler entre ses doigts avant de la ranger avec précaution dans la poche droite de son jean.
    
    « Je vous écoute.
    
    — La Confrérie est née il y a plus de deux mille ans. Au début, nous n’étions pas nombreux. Moins d’une cinquantaine. Mais nous avons grandi, nous nous sommes étendus. Nous regroupons les plus grands mages de chaque époque. »
    
    Amalia, perplexe, observa son interlocuteur durant de longues secondes sans parvenir à trouver une réaction adéquate. Kentigern, que le silence ne semblait absolument pas perturber, lui rendit son regard jusqu’à ce qu’elle le détourne en se massant l’arête du nez.
    
    « Qu’est-ce qui… Attendez… Pourquoi est-ce que vous me racontez tout ça ? Pourquoi moi ?
    
    — Tu aurais dû entrer à la Confrérie. »
    
    Elle écarquilla les yeux et partit dans un rire nerveux.
    
    « C’est ça… La pauvre fille qui aurait dû vivre une autre vie. Je ne suis plus une gamine qui se fantasme des histoires. Je n’espère pas qu’un jour une société secrète viendra me dire que je suis l’élue. J’aime ma vie. Sans-façon…
    
    — Ces six derniers mois en sont la preuve.
    
    — Allez vous faire foutre. »
    
    Amalia se releva vivement et alla s’enfermer dans la salle de bain en claquant la porte. La voix de Kentigern, claire et parfaitement audible, lui parvint malgré l’épaisseur du bois :
    
    « Je t’offre une toute nouvelle vie. Une vie de recherches, de combats, de découvertes. La possibilité, aussi extrême soit-elle, de repartir à zéro. »

Texte publié par Cestdoncvrai, 12 mars 2018 à 10h38
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