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Tome 1, Chapitre 12 « Kentigern » Tome 1, Chapitre 12
« Satisfaite ? »
    
    La voix s’éleva de l’ombre. Amalia sursauta, effectua un quart de tour sur elle-même et pointa son concentrateur actif en direction de l’inconnu.
    
    « Raté, je suis ici. »
    
    Un souffle effleura son cou. Derrière elle. Pour faire preuve de tant de discrétion, ce devait être quelqu’un de l’Ordre. Un frisson de peur lui parcourut le dos. Elle se retourna et se retrouva face à un individu caché sous une cape rouge.
    
    La teinte de la cape représentait la parfaite incarnation du concept même du Rouge. Le Rouge le plus rouge qu’il ne lui ait jamais été donné de voir.
    
    Est-ce bien le moment pour se faire ce genre de réflexions ? Amalia se transféra au beau milieu du Parc aux Agates, à Stuttgart.
    
    « Pas en pleine ville. »
    
    La Cape Rouge l’avait suivi. Elle fronça les sourcils. Sans disposer d’un contrôle total du réseau fédéral, c’était impossible de se transférer de manière si exacte à côté de quelqu’un dont on ignorait la destination. Elle n’eut pas le temps de s’attarder sur le sujet. L’inconnu posa sa main sur son épaule et l’emmena loin, très loin de chez elle.
    
    Amalia bascula. Elle dégringola sur plusieurs mètres avant de trouver un appui pour arrêter sa chute. Elle s’étala de tout son long dans la neige, se redressa et s’assit. Son mince débardeur prenait l’eau au contact de son corps contre la glace. Elle amorça un mouvement pour se relever mais s’immobilisa, stoppée net dans son élan par le paysage stupéfiant offert à ses yeux.
    
    Une chaîne de montagnes s’étendait à perte de vue, multitude de sommets enneigés, de crêtes et de piques malmenés par les vents. L’horizon de roches dominait le ciel, narguant le coton blanc des nuages.
    
    Un froid indescriptible saisit la sorcière. Au port d’Aon, Amalia n’avait jamais eu à porter de lourds vêtements pour aller sur la mer gelée d’hiver. La magie qui lui évitait d’habitude ce genre de désagrément ne parvenait pas à compenser l’extrême rigueur du climat.
    
    Ses mains bleuirent, elle commença à grelotter.
    
    La Cape Rouge descendit sans hâte jusqu’à elle. Elle déposa un épais tissu sur les épaules de la jeune femme décontenancée et s’assit à côté d’elle.
    
    Un silence serein tomba entre eux. Amalia se réchauffait, incapable de détacher ses yeux du théâtre naturel, glacial, que découvrait son regard. L’immensité vertigineuse lui nouait la gorge d’émotion.
    
    « Ce ne devrait pas être ma première question, articula-t-elle enfin, mais où sommes-nous ?
    
    — Au cœur de l’Himalaya. »
    
    Impossible. Aucun réseau de transfert sorcier ne desservait cette zone. Amalia ne sentait pas le maillage de la Fédération frôler ses sens, réagir à sa magie. Cet individu venait de la déplacer sur des milliers de kilomètres. Sans l’aide de la Fédération. Sans puiser dans ses ressources à elle. Impossible.
    
    « C’est ça, et moi je suis Merlin l’enchanteur. »
    
    La Cape Rouge rabattit sa capuche sans se soucier de ses doutes. La jeune femme le détailla avec insistance et sans la moindre gêne. Elle n’avait jamais vu de traits si anguleux. Les quelques rides qui ornaient sa peau sombre donnaient du relief et un peu de souplesse à son visage. Ses cheveux bruns, crépus, se parraient d’éparses mèches argentées. Dans quelques années, il serait de ces hommes poivre et sel à qui profitait le charme de l’âge. La cinquantaine, estima Amalia, même si un humain lui en aurait donné dix de moins. Plus un sorcier était puissant, plus il vieillissait doucement, plus il vivait longtemps. La jeune femme jonglait sans arrêt entre les deux échelles de vies.
    
    « Je suis Maître Kentigern, annonça-t-il sans la regarder.
    
    — Maître ? Vous enseignez ?
    
    — Cela m’arrive. »
    
    Elle plissa les yeux. L’une de ses oreilles, vers elle, était percée et ornée d’un magnifique artefact. Un concentrateur, supposa-t-elle, incroyablement fin et travaillé. Il émettait de la magie d’une puissance et d’une densité qui incitait la jeune femme à se méfier. D’instinct, cet homme la mettait mal à l’aise. Elle trouva enfin la force et l’envie de se relever.
    
    « Qu’est-ce que vous me voulez ?
    
    — Cela fait six mois. C’est suffisant. Il est temps de vous sortir de là.
    
    — Je vous demande pardon ? souffla-t-elle, estomaquée qu’il se mêle ainsi de ses affaires.
    
    — Ce n’est pas négociable. Vous allez reprendre votre vie en main. »
    
    Il agita quelque chose en l’air de sa main gauche. Aveuglée par la réverbération de la neige, Amalia plissa les yeux et sursauta. L’homme détenait ses fioles de Rakabat, ses seringues démontées, son shit et ses feuilles. Elle ne l’avait ni vu ni senti subtiliser le tout dans son sac-univers. Elle se jeta sur lui pour récupérer sa précieuse drogue.
    
    Sur une pente aussi forte, l’idée s’avéra mauvaise. Elle les précipita dans le vide, mais sa chute s’interrompit lourdement, moins d’un mètre en contrebas. Elle grogna de surprise, sentant une surface sèche et solide sous ses paumes. Une congère lui avait dissimulé la présence de ce toit.
    
    L’homme en rouge se réceptionna avec légèreté et attendit à côté d’elle. La jeune femme resserra son châle autour d’elle, le fixa d’un charme et reprit son attaque.
    
    Après six mois d’errance, elle ne savait toujours pas se battre, mais elle avait appris des maléfices qu’il lui suffisait de lancer pour gagner son combat. En ce moment, elle avait un petit faible pour un sortilège temporel. Élégant, simple, difficile à déceler, passe-partout… Parfait pour filer en douce.
    
    L’enchantement changeait la perception de l’écoulement du temps chez ses adversaires. Pendant une très longue seconde, il leur imposait la sensation de vivre sept jours. Sept jours immobiles. Sept jours sans dormir, sans manger. Sept jours inactif. À la fin de cette seconde dans le référentiel commun, les malheureux s’écroulaient. Un cerveau non entraîné se montrait incapable d’accepter un tel paradoxe.
    
    Le dénommé Kentigern encaissa l’attaque sans même chercher à la contrer. Il ne s’écroula pas et alla jusqu’à sourire. Amalia marqua un temps d’arrêt. Ça ne sentait pas bon. Elle déballa toute la palette de sortilège qu’elle connaissait. L’adversaire dévia la plupart des assauts. Les rares maléfices à l’atteindre ne le touchaient que parce qu’il semblait les estimer trop négligeables pour valoir une esquive.
    
    Le visage impassible, il attendait que la sorcière épuise son arsenal, ce qui ne tarda pas à arriver. À court d’idées, la rage au ventre, Amalia termina par un sortilège de rasage qui ne fit pas même frémir les beaux cheveux du cinquantenaire.
    
    La jeune femme s’arrêta, essoufflée, et il fronça les sourcils :
    
    « C’est vraiment tout ? »
    
    Elle lui adressa un regard d’encre, une main sur le ventre. Un point de côté cassait sa respiration.
    
    « C’est parce que je suis encore sous les effets de la drogue, justifia-t-elle avec une parfaite mauvaise foi.
    
    — Je parlais du nombre de sortilèges différents. Tu pourrais faire beaucoup mieux.
    
    — Vous êtes gentil, on n’a pas gardé les licornes ensemble. Ce sera vous et Madame Elfric. »
    
    Il la fixa plusieurs secondes, puis, d’un geste, la dépouilla de la chaude couverture. Exposée à la morsure du froid, elle se remit à grelotter avec violence.
    
    « Il y a de quoi vivre, là-dessous. Je reviendrai quand tu seras douchée, changée et sevrée. Dors. Tu en as besoin. Tu ne pourras pas partir d’ici sans moi.
    
    — Non, mais vous vous écoutez par… hé ! »
    
    Kentigern disparut avant qu’elle ne termine sa phrase.

Texte publié par Cestdoncvrai, 9 mars 2018 à 11h43
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