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Tome 1, Chapitre 8 « La procession » Tome 1, Chapitre 8
Xénia était bouleversée, tout comme Edwige. Mes pensées se tournèrent vers Gale et pendant un bref instant, je l’imaginais à la place de ce malheureux Patrouilleur. Cette fois-ci, je ne pus me contenir : je vomis.
    
    Les deux femmes m’aidèrent à reprendre pieds et lorsque nous arrivâmes enfin chez elles, j’enfilai à la hâte une chemise de nuit et me glissai dans un lit. Je m’endormis rapidement, malgré les vives émotions qui m’agitaient.
    
    Le lendemain matin, Xénia accueillait déjà la famille du défunt et je fus incapable d’avaler quoi que ce soit, le cœur au bord des lèvres.
    
    — Les Patrouilleurs sont en colère, me confia Edwige. Personne ne s’est rendu compte de l’absence de Graham hier soir. Géralt s’en veut beaucoup. L’enterrement aura lieu dans trois jours. Mon père va lancer une opération spéciale pour trouver les coupables. Mais vous devez garder le secret, sinon, ces maudits païens prendront la fuite et recommenceront.
    
    J’hochai la tête, silencieuse. Comme je le redoutais, le maire allait lancer une chasse aux sorcières. Cela n’arrangeait guère mes affaires et si la surveillance s’accroissait, j’aurais beaucoup de mal à trouver de l’aide. Je connaissais trop bien les risques d’une telle chasse : si l’on me voyait parler avec une personne soupçonnée de sympathie païenne, ma réputation en pâtirait définitivement. Un voisin finirait par me dénoncer et l’histoire se répéterait.
    
    — Les habitants ne comprennent guère comment un tel drame a pu se produire, me confia à nouveau la fille du maire. Ils sont persuadés qu’une personne n’a pas effectué le signe de croix rituel avant de pénétrer chez Lady Lyra. Certains pensent même que le démon s’est infiltré parmi nous.
    
    Glacée par ces superstitions, je me préparai en hâte pour retourner chez Ian. Maddy et Cristina prirent les devants et envoyèrent une diligence pour me ramener le plus rapidement possible auprès de mon fiancé.
    Par mesure de précaution, Richard avait ordonné la fermeture des sorties de la ville. Sur la route, j’avais aperçu des hommes abaisser les grillages des portes. L’effectif des Patrouilleurs serait sûrement doublé, ce qui contrecarrait mes plans de fuite.
    
    Cristina tenta de me faire manger, mais je refusai tous les plats proposés. L’appétit m’avait été coupé dès que j’avais appris la possible mort de Gale. Ne supportant plus la compagnie, je voulus m’enfermer dans ma chambre lorsque plusieurs coups retentirent contre la porte.
    
    — Catherine ! retentit la voix de Ian. Ouvrez-moi.
    
    La vue brouillée par mes sanglots, j’obéis. Avant que je ne puisse protester, il m’entraîna vers le lit et m’obligea à m’asseoir. Lorsque ses mains douces caressèrent mon visage, mes larmes redoublèrent.
    
    — Je suis désolé de ne pas être resté près de vous cette nuit, s’excusa-t-il. Vous êtes bouleversée et la mort de Graham me contraint à m’absenter.
    
    — Je suis désolée, Ian, tellement désolée…
    
    Alors que j’enfouissais ma tête contre son épaule, le poids de mon mensonge s’alourdit encore. Il était revenu ici pour me réconforter, alors qu’il venait de perdre son ami. Pourquoi prenais-je autant de plaisir à me laisser cajoler ainsi ? Pourquoi ses bras, qui pouvaient d’un instant à l’autre se resserrer autour de ma nuque pour m’étrangler, me procurait un tel sentiment de protection ?
    
    — Ne vous excusez pas, mon amour, murmura-t-il en séchant mes larmes. La Ville des Cendres enverra bientôt un commissaire afin de superviser l’enquête de votre disparition et du meurtre de Graham. Si témoigner est trop difficile pour vous, je le ferais à votre place. Qu’en pensez-vous ?
    
    — Je ne veux pas devenir un boulet à votre cheville, soupirai-je. Vous travaillez tellement et…
    
    — Le travail importe peu. Votre retour est la plus belle chose que le Seigneur m’ait accordé. Je… je n’ai plus ma famille comme vous le savez et je suis heureux que mon mariage ne soit pas seulement un mariage de convenance. Je souhaite vous rendre heureuse, et vous aider à traverser cette épreuve.
    
    Je gardai le silence, de plus en plus mal à l’aise.
    
    — Je suis désolée pour ce qu’il s’est passé, lui dis-je.
    
    — J’ai passé la nuit à interroger les invités. Le jardin de Lyra est désormais inaccessible, et cet arbre… je crains qu’il nous faille le couper. Graham a rejoint les Patrouilleurs en même temps que moi. Je le connais depuis l’enfance.
    Ses yeux bleus s’illuminèrent. Il me remit un flacon rempli de sel.
    
    — Géralt me frapperait pour vous avoir remis ceci, mais j’ai acheté ce sel béni à l’apothicaire. Saupoudrez-en près de votre lit. Vos malaises devraient cesser.
    
    Mes yeux s’écarquillèrent sous l’effet de la surprise.
    
    — Ma chérie, reprit-il sérieusement. Votre malaise d’hier soir n’avait rien de « naturel », si je puis dire. Cela ne doit plus se reproduire. S’il s’est passé quelque chose d’anormal dans la forêt, vous devez vous en débarrasser. La mort de vos parents doit énormément vous affecter, mais il faut vous ressaisir. Est-ce que vous comprenez ?
    
    — Je ne prends aucun plaisir à faire ces malaises, répliquai-je, piquée au vif. Ma famille est sans doute morte, je… je me retrouve dans un endroit qui m’est totalement inconnu ! Je… je n’en peux plus de ce village, de ses habitants, d’être épiée ! Je me sens mal ici et croyez-moi, ce n’est pas uniquement dû à l’accident !
    
    Je me tus, surprise de m’être confiée si facilement à lui. Je ne supportais plus ce village, je n’y étais pas à ma place. Je n’étais pas Catherine, je ne le serai jamais d’ailleurs, et personne ne pouvait imaginer à quel point je souffrais.
    
    — Vous… vous voulez retourner chez vous ?
    
    — Oui.
    
    Le visage de Ian se radoucit.
    
    — Pardonnez-moi, Catherine. Bien sûr, depuis le début, vous êtes enfermée ici, mais ce qui compte avant tout, c’est votre famille !
    
    Avant que mes sanglots ne surgissent à nouveau, il me serra contre lui. De longues minutes s’écoulèrent.
    
    — Dès que la situation s’apaisera, nous partirons quelques temps d’ici, obtempéra-t-il. En attendant, votre sécurité est primordiale. Tant que les coupables n’auront pas été retrouvé, nous resterons à Endwoods. Entendu ?
    
    Il sortit ensuite une clef de sa poche, gravée à mes initiales. Ses prunelles étincelaient d’une étrange lueur, comme si des flammes glacées se mouvaient à l’intérieur.
    
    — Vous êtes une jeune fille si aimable et douce, que vous rappeler à l’ordre me brise le cœur. Mais il me faut une fois encore vous rappeler à l’ordre. Ces clefs donnent accès à un coffre-fort situé dans la Ville des Cendres. Elles protègent votre dot. Initialement, votre fortune se trouve sous le nom de votre père.
    
    Sur le côté je distinguai, écrits en minuscule, le numéro de mon coffre.
    
    — Où… où les avez-vous trouvés ? demandai-je.
    
    — Le maire me les a remises cette nuit. Il m’a affirmé qu’elles étaient en votre possession avant l’accident. Or, vous prétendiez que votre père refusait de vous les donner.
    
    Le souvenir des lettres se matérialisa dans mon esprit. Ma théorie de la veille n’était donc pas totalement dénuée de sens. Quelqu’un dans l’entourage de Catherine avait découvert son silence et probablement réduite au silence. C’était sans doute grâce à ce coffre-fort qu’elle détournait de l’argent pour ses « amis ».
    
    — Je sais que vous me cachez des choses, avoua-t-il. Je le comprends. J’ai également des secrets pour vous. Seulement, aucun d’eux ne concernent notre futur mariage.
    
    — Ian, je vous assure que…
    
    — Si cela ne vous ennuie pas, je vais les garder, dit le jeune Lord en les fourrant dans sa poche. Tranquillisez-vous, vous serez toujours libre de disposer de votre argent, mais vous m’aviserez désormais de vos transactions.
    
    Un sentiment de frustration m’envahit. Je savais que Gale et mon époux avaient été très permissifs. Nombre d’hommes se comportaient comme Ian et je devais m’estimer heureuse qu’il n’en reste qu’aux menaces pour l’instant.
    
    Mais rien n’était plus humiliant que ce ton directif.
    
    — Plus de secrets, ma petite Catherine, dit-il en me faisant signe de me relever. Je fais tout ce qui est mon pouvoir pour vous soutenir, mais je refuse d’épouser une femme qui n’est pas honnête envers moi.
    
    Je me figeai en voyant sa main se relever.
    
    — Vous n’étiez pas si intimidée en ma présence… avant, remarqua-t-il en capturant ma main dans la sienne.
    Ses sourcils châtains se froncèrent en découvrant mon annulaire.
    
    — Il va falloir vous commander une nouvelle bague de fiançailles, soupira-t-il.
    
    — Je suis désolée, murmurai-je, à la fois terrifiée et désireuse de mettre un terme à cette conversation. Je vous promets que… que cela ne se reproduira plus.
    
    — Le médecin vous rendra visite dans la soirée, dit-il. Mes reproches doivent vous sembler flous, je le conçois. Ne vous avisez plus de me désobéir ou de me cacher des choses aussi importantes. Si je dois abuser de mon autorité pour vous faire comprendre le message, je le ferais.
    
    Mon visage se décomposa à l’entente de cette menace.
    
    — Que… que ferez-vous ? m’horrifiai-je. Me… me frapper ?
    
    À ma grande surprise, il se radoucit.
    
    — Vous frapper, Catherine ? Jamais je ne me permettrais de… de faire une telle chose.
    
    Je l’espérais. En dépit de sa fine silhouette, le Patrouilleur était parfaitement capable de me blesser d’un revers de la main.
    — Non, ma chérie, je ne vous frapperai pas. Le Seigneur ne me pardonnerait jamais de faire mal à la femme que j’aime. Mais si vous vous obstinez à fouiller dans mon bureau ou à gérer votre dot sans mon autorisation, je vous bouclerai dans votre chambre jusqu’à ce que vous deveniez plus docile.
    
    En guise d’avertissement, il attrapa le trousseau de clefs et l’agita devant moi. Telle l’enfant punie que j’étais, les larmes me montèrent aux yeux. L’absence de Gale se fit plus pesante encore et je me fustigeai de me comporter ainsi alors que Ian n’était pas mon véritable fiancé.
    
    Ian tourna les talons sans ajouter le moindre mot. Une fois seule, je découvris un médaillon, posé sur ma table de chevet. M’attendant à trouver une croix entourée d’un soleil, je découvris à la place les trois lunes, similaires à la marque des païens.
    
    La Déesse.
    
    Je jetai un œil à la fenêtre, pourtant fermée. Quelqu’un s’était-il introduit dans la maison ? Dans quel but ? Quel était l’intérêt de déposer ces médaillons ? Jouer aux devinettes, sûrement. Sauf qu’en l’état actuel des choses, je n’avais aucune envie de répondre à des énigmes.
    
     ***
    Les funérailles se déroulèrent trois jours après la découverte du cadavre. La cérémonie et la mise en terre se déroulèrent dans un silence religieux, malgré la tension palpable. Je me fis discrète, consciente des rumeurs qui circulaient sur ma folie ou ma « contamination païenne ». Heureusement pour moi, ni Ian, ni Xénia, ne croyaient à ces histoires.
    
    Quoi qu’il en soit, je n’en pouvais plus. Je ne supportais plus ces interrogations qui n’en finissaient plus. J’ignorais pourquoi le destin avait décidé de m’amener ici, mais j’étais certaine que mon rôle n’était pas de jouer les usurpatrices.
    
    Tout cela n’avait aucun sens : ces cavaliers, ces sacrifices humains, ce sosie parfait… Non, je nageais forcément en plein cauchemar, sinon, comment tout cela aurait-il pu arriver ?
    
    Les portes de la ville se rouvrirent deux jours plus tard, le maire ne pouvant interdire les commerçants de vaquer à leurs affaires. L’effectif des Patrouilleurs doubla comme prévu. Cependant, il n’y eut aucune disposition contre les païens pour le moment. Je soupçonnais Xénia de garder la liste bien au chaud chez elle afin d’organiser un feu de joie pour les prochaines semaines.
    
    Je programmais ma fuite un soir où les Patrouilleurs ne risquaient pas de se trouver sur l’unique chemin me permettant de gagner le prochain village. Grâce à Lyra, j’obtins une carte et découvris que la région possédait en tout six villages, ainsi qu’une ville faisant office de capitale.
    
    Ce soir-là, Ian m’embrassa une dernière fois avant de partir. Nous n’avions guère reparlé de ses menaces depuis, mais j’avais joué la prudence en montrant patte blanche. Son devoir de Patrouilleur l’obligeait à s’absenter régulièrement et je l’avais à peine croisé en cinq jours.
    
    À vingt et une heure trente, Cristina et Maddy se couchèrent, plongeant la maison dans le silence et l’obscurité. J’ôtai alors ma chemise de nuit et enfilai une robe de seconde main, en tissu noir. Je nouai ensuite mes longs cheveux dans un chignon désordonné et quittai le manoir à pas de loups, dérobant au passage un peu d’argent, des vivres et une arme.
    
    Un léger vent frais m’accompagna vers la porte Nord, la plus proche de la maison. Par Ian, je savais que chaque porte contenait une sortie officieuse, gardée par des soldats pour accueillir les Patrouilleurs en cas d’urgence.
    Cependant, le tour de garde allait bientôt changer et je disposerai de quelques minutes pour échapper à leur surveillance.
    
    Dès que l’horloge sonnait vingt-deux heures, le village avait pour ordre de fermer définitivement ses portes. Seuls les Patrouilleurs pouvaient ordonner leur ouverture. Aucun villageois ne pouvait sortir, ni à l’extérieur du village, ni dans les rues, sauf avec une autorisation spéciale. Ce dispositif existait visiblement depuis toujours, même si j’en ignorais les raisons. Quoi qu’il en soit, j’avais recouvert mon épaisse crinière blonde d’une cape noire afin de me dissimuler dans la pénombre.
    
    Dès que les gardes quittèrent leur poste, je fonçai en direction de la petite porte et sortit de quoi la crocheter. Aussitôt cela fait, je la refermai délicatement et m’éloignai du poste de garde en rasant les murs. Une fois assurée de ne pas être repérée, j’accélérai ma course pour rejoindre le chemin unique décrit par Ian.
    
    Celui-ci m’obligea à m’engouffrer à l’intérieur de la forêt. Le souvenir des cavaliers fous et de ma rencontre avec les Patrouilleurs dressa mes poils sur ma peau et ce fut avec appréhension que je continuais mon chemin. Depuis le début, cet endroit me filait la chair de poule. Par ce vent lugubre qui faisait crisser les feuilles des arbres, par ces étranges créatures qui hantaient les bois et surtout, par cette étrange brume qui inquiétait tant les Patrouilleurs.
    
    N’importe quel idiot savait que cet endroit ne tournait pas rond. J’avais le sentiment que la clef de la disparition de mon fiancé se trouvait sous mes yeux, mais que quelque chose m’empêchait de mettre la main dessus.
    
    Mon cœur tambourinait à vive allure. Les Patrouilleurs, selon Maddy, se trouvait à des dizaines de lieues. Cependant, si quelqu’un – ou quelque chose – décidait de s’en prendre à moi, mon arme ne suffirait guère à le repousser.
    
    Tout sera fini d’ici quelques heures, Éli. Rien de mal ne t’arrivera.
    
    Je sortis le couteau dérobé dans les cuisines de Cristina et entaillai légèrement la paume de ma main. De fines gouttes de mon sang perlèrent et se mêlèrent à la terre de la forêt. Je m’agenouillai ensuite, fermai les paupières et grattai un peu de terre mêlée à mon fluide vital.
    
    Je donne mon sang à la terre. Ma fidélité, Déesse, vous est acquise à ma jamais. Déesse de la vie, acceptez mon offrande et guidez-moi dans ces lieux inconnus. J’ai besoin de vous, plus que jamais.

    
    J’étais terrifiée. Pour la première fois, je pris réellement conscience que l’insouciance de ma vie de noble avait pris fin. J’avais toujours vécu dans l’enceinte du domaine Montgomery, à l’abri du danger, de la faim et de l’angoisse. Mais cette nuit, j’étais livrée à moi-même.
    
    Mes pas étaient rapides et incertains. Je peinais à reprendre mon souffle et les larmes menaçaient d’incendier mes joues d’un instant à l’autre. Soudain, un aboiement rompit le silence monacal. Je sursautai et manquai de lâcher mes vivres. Les aboiements continuèrent de plus belle. Je m’arrêtai un moment pour reprendre mes esprits. S’il n’y avait aucun village, rien n’empêchait la présence d’habitations isolées dans les alentours.
    
    Cette pensée rassurante en tête, je repris ma marche, sentant au passage de la sueur couler le long de mon dos.
    
    Quelques minutes plus tard, les aboiements cessèrent et le silence retomba.
    
    Tu vois, ce n’était rien.
    
    Au même moment, une odeur pestilentielle empoisonna mes narines. Je posai mes mains contre mon visage dans l’espoir de l’atténuer. Elle ressemblait à un mélange de viande trop grillée et d’excréments.
    
    Soudain, trois chiens surgirent d’entre les arbres. Leurs yeux semblaient sortir de leurs orbites et ils courraient à vive allure, tandis que leurs langues baveuses pendaient. Ils étaient visiblement terrifiés et donnaient l’impression de fuir quelque chose.
    
    Où ai-je encore atterri ? pensai-je avec désespoir.
    
    Finalement, les quatre canidés passèrent autour de moi sans me prêter la moindre attention. Cependant, je n’eus guère le temps de souffler. Une brise glaciale dressa mes poils sur ma peau et une brume, accompagnée d’une étrange lumière blanche, s’installa. Les bêtes avaient quant à elles déjà disparues et je sortis instinctivement mon arme. Il ne s’agissait que d’un vulgaire poignard, mais Ian ayant bloqué l’accès à ses armes de Patrouilleurs, j’avais dû composer avec les moyens du bord.
    
    Le froid s’amplifia, tout comme la lumière, qui se rapprochait de moi de secondes en secondes. Je m’éloignai du sentier pour me réfugier dans le bosquet, laissant tomber par mégarde l’un de mes sacs de vivres.
    
    Au fur et à mesure, je finis par distinguer une espèce de procession, qui rassemblait à première vue treize personnes. L’une d’entre elles menait le groupe et portait une lanterne en forme de crâne humain, qui dégageait une fumée à l’odeur nauséabonde. Les autres formaient derrière lui une file.
    
    Ils portaient tous une longue tunique pourpre qui les recouvrait de la tête aux pieds. Celles-ci semblaient contenir des motifs, mais la lumière aveuglante m’empêcha d’en savoir plus. Je m’enfonçai un peu plus dans les arbres pour ne pas signaler ma présence, même si leurs incantations, prononcées dans une langue que je ne connaissais pas, me pétrifia littéralement.
    
    Les mots étaient prononcés dans un souffle glacial, dépourvus de la moindre bonté. Leurs voix étaient dures, tranchantes, cassantes, comme si l’on m’assénait une paire de gifles. Leurs pas étaient quant à eux lents, rythmés par une funeste cadence. Mes mains griffèrent un vieux chêne, tandis que j’observai avec fascination cet étrange spectacle.
    
    De la sueur coula le long de mon front déjà moite et ma gorge s’assécha. Je laissai tomber le second sac de vivres et fit craquer une lourde branche en voulant à nouveau reculer.
    La procession s’arrêta soudain et tous ses membres restèrent immobiles, raides comme des piquets, à l’exception du meneur qui dirigea sa lugubre lanterne constituée d’un crâne humain en ma direction. Je posai une main sur ma bouche.
    
    Les yeux olivâtres du meneur me fixèrent un long moment. Finalement, il écarta les branches qui me dissimulaient et posa son doigt glacial sur mon front, avant de tourner les talons et rejoindre la procession. Celle-ci reprit sa funeste marche, au rythme du crâne qui répandait la fumée blanche.
    
    J’attendis un long moment avant de sortir de ma cachette, terrifiée à l’idée qu’ils rebroussent chemin. Lorsque je regagnai le sentier, l’air s’était réchauffé et le même silence monacal s’était rabattu.
    
    Mon contact avec le meneur avait laissé un étrange liquide noirâtre sur mon front, qui dégageait une odeur pestilentielle. Je le nettoyai rapidement avant de reprendre ma route, soulagée de ce silence.
    
    Soudain, un second bruit, malheureusement familier, parvint à mes oreilles. Je me redressai aussitôt, prête à m’engouffrer de nouveau dans les bois. Un second hennissement se fit entendre et au lieu de deux cavaliers fous, je découvris un carrosse roulant à vive allure.
    
    Les quatre chevaux en imposaient par leur force et je ne pus m’empêcher de les admirer. Le cocher avait quant à lui une allure sinistre et lorsqu’il me distingua parmi la pénombre, donna un grand coup de fouet afin de ralentir la diligence.
    
    — Bah alors mademoiselle, que fabriquez-vous ici à une heure pareille ? demanda-t-il.
    
    Sa voix me glaça instantanément le sang. Elle se voulait aimable, mais elle était en réalité grinçante et funèbre, à l’image de son propriétaire. Le cocher possédait un teint si pâle qu’il semblait plus mort que vivant.
    
    — Vous rejoignez le prochain village ? interrogea-t-il face à mon silence.
    
    — Oui, répondis-je, méfiante.
    
    Il me fit signe d’attendre deux secondes et se leva pour passer la tête à travers l’une des fenêtres du carrosse. Je n’entendis pas les mots qu’il prononça, mais crus percevoir un soupir d’assentiment. Il se retourna ensuite vers moi, sinistre.
    
    — Madame est d’accord pour vous prendre à bord, dit-il. À cette vitesse, nous serons bientôt arrivés. Qu’en pensez-vous ?
    
    Mon instinct, ce sixième sens qui dépasse la raison, me susurrait de répondre « non ». Pourtant, je songeai que je serais bien plus en sécurité à l’intérieur de cette diligence qu’à pieds, à la merci du moindre ennemi. Avant que je puisse trancher, ma bouche répondit oui et une seconde plus tard, la porte de la diligence s’ouvrit.
    
    — Bienvenue à bord, mademoiselle ! s’exclama-t-il.
    
    À l’intérieur, une femme âgée d’une quarantaine d’années me salua poliment. Je ravalai ma salive, me demandant si je n’avais pas mieux fait d’écouter mon instinct.
    
    Elle ne ressemblait pas à une femme normale, ni même à une voyageuse. Sa tenue vestimentaire détonnait, en dépit de sa fascinante beauté. Sa magnifique robe de lait, semblable à une robe de mariée, s’accordait aux bracelets accrochés à son poignet. Ses longs cheveux, blonds comme les blés, étaient recouverts par un voile blanc et tombaient en cascade sur son dos.
    
    — Merci, dis-je poliment.
    
    Elle resta silencieuse mais me gratifia d’un hochement de tête. Le cocher accéléra la cadence. Ma compagne de voyage fut d’une désagréable compagnie. Taciturne, elle répondait par syllabes aux questions que je lui posai et rapidement, je coupai court à la conversation.
    
    Alors que nous roulions depuis un petit quart d’heure, la respiration de ma compagne s’accéléra.
    
    — Est-ce que tout va bien ? m’enquis-je prudemment.
    
    Elle posa son regard vers moi.
    
    — Le médaillon ! Le médaillon ! s’écria-t-elle brusquement.
    
    J’arquai un sourcil, perplexe. De quoi parlait-elle ?
    
    — Le médaillon ! Le médaillon ! Aidez-les, je vous en prie ! Vous vous trompez ! Vous vous trompez !
    
    Face à ce discours pour le moins incohérent, mon interlocutrice jeta un regard terrifié à travers la fenêtre. L’espace d’un instant, je crus à l’attaque de créatures extérieures avant de comprendre que le cocher roulait beaucoup trop vite, alors que nous avions dévié du sentier et empruntions un autre chemin sinueux.
    
    Soudain, elle agrippa ma main et poussa un cri strident qui déchira la nuit. Saisie de terreur, j’hurlai à mon tour, tandis que le carrosse déviait du sentier pour s’enfoncer dans les bois. Mes yeux s’écarquillèrent et au moment où nous foncions contre un arbre… tout s’arrêta. Le choc pourtant inévitable ne se produisit pas.
    
    À la place, j’eus la sensation d’être propulsée en arrière. Je rouvris les yeux et ma surprise fut de taille. Je me trouvai à nouveau sur le sentier, debout, le poignard à la main, saine et sauve. Le carrosse ainsi que ses occupants avaient disparu, comme s’ils n’avaient jamais existé. J’appelai alors ma compagne, mais aucune réponse ne me parvint.
    
    Les battements de mon cœur s’accélérèrent et des sueurs froides perlèrent de mon front. Avais-je rêvé ? Comment avais-je pu monter dans ce carrosse et me retrouver ici, saine et sauve ?
    
    Je lissai finalement ma tignasse ébouriffée et les pans de ma robe, avant de reprendre mon chemin. À mon grand soulagement, je distinguai une centaine de mètres plus loin un panneau. Je courus alors jusqu’à lui. Cependant, au fur et à mesure que je me rapprochai des inscriptions, un détail réduisit en cendres mes espoirs.
    
    Endwoods.
    
    Le carrosse ne m’avait pas amené au village voisin.
    
    Il m’avait ramené au point de départ.
    

Texte publié par Elia, 29 décembre 2017 à 15h16
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