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Tome 1, Chapitre 5 « Coupée du monde » Tome 1, Chapitre 5
Je ne m’étais guère trompée : la voix de Karen était aussi venimeuse que son regard. Assise sur un confortable fauteuil, je me sentais épiée, à la fois par la fille du maire et par les multiples crucifix accrochés de part et d’autre de la demeure des Mortagh.
    
    Des papistes, devinai-je avec ironie.
    
    Impossible donc de me trouver encore en Angleterre. Les politiques religieuses de ces dernières décennies avaient été si répressives envers les catholiques qu’il était impossible que le chef politique et religieux de ce village puisse exercer ses fonctions librement.
    
    Surprise par l’affichage aussi marqué de leurs allégeances catholiques en dépit de leur statut, je m’efforçai de garder un air calme malgré Karen, dont la voix demeurait piquante comme des lames de verre. L’entendre était un véritable supplice pour mon âme.
    
    — Alors, ma chère Catherine ? s’enquit Xénia. Comment allez-vous ?
    
    — Mieux, répondis-je en souriant. J’ai été très bien reçue et avec un fiancé aussi attentif que Ian, comment se sentir mal ? Mes pensées pour ma famille me brisent le cœur, mais je tente d’y faire face.
    
    — Ian a toujours été le fiancé idéal, assura Richard. Dommage que son dévolu se soit porté sur vous, tous les pères rêvent d’un gendre comme lui ! Il sera votre meilleur soutien.
    
    — Je suis une femme très chanceuse.
    
    Ma voix faiblit, mais j’ébauchai aussitôt un sourire pour ne rien laisser paraître. Du temps de ma vie commune avec Oswald, j’avais l’habitude de cet exercice, qui consistait à donner l’illusion d’un mariage heureux. Si mes relations avec mon époux furent cordiales, je m’ennuyais. Mon statut m’empêchait de me comporter librement et j’avais longtemps été terrifiée par la perspective de prendre des amants.
    
    — Et moi donc ! s’exclama Ian. Ces derniers jours ont été un calvaire. J’ai cru que ces maudits païens m’avaient volé ma fiancée !
    
    — La mémoire ne vous revient toujours pas ? s’étonna Richard.
    
    — Malheureusement non. Croyez-moi, cela m’attriste. Je ne me souviens ni de l’accident, ni de Ian, ni même du nom de mes parents !
    
    — Qu’en pense le médecin ?
    
    — Seul le temps améliorera les choses, dit Ian. En attendant, Catherine est en bonne santé, enfin… elle a juste eu un petit malaise, mais rien de grave !
    
    — Un malaise ? clamèrent en chœur les époux.
    
    — Tout de suite les grands mots ! intervins-je. Un simple moment d’absence, voilà tout !
    
    — Un moment d’absence qui a failli vous tuer, ma chérie ! Elle a dévalé les escaliers. Croyez-moi, c’est un miracle qu’elle s’en soit sortie sans blessures !
    
    Karen me lança un regard noir.
    
    — Décidément, Lady Catherine, vous collectionnez les miracles, lança-t-elle.
    
    Que voulait-elle dire ?
    
    — Oh, j’avais oublié, fit Richard. Pour les besoins de l’enquête, j’ai dû conserver vos effets personnels à la mairie au lieu de les remettre à Ian. Passez donc les récupérer demain ! En revanche, l’une de vos valises est inutilisable. Un symbole a été gravé dessus et il est impossible de l’effacer.
    
    — Un symbole païen ? demandai-je.
    
    Richard haussa les épaules.
    
    — Sans aucun doute. Nous ne connaissons pas assez leurs pratiques pour déchiffrer leurs symboles, mais il n’a rien de chrétien. Pour être honnête, j’ignore totalement sa signification.
    
    — Pourriez-vous me le montrer ? proposai-je. Bien que je n’y connaisse rien en paganisme, peut-être que cela me rappellera des souvenirs ?
    
    Richard parut perplexe, mais Ian et Xénia estimèrent que c’était une bonne idée. Richard quitta donc le salon pour revenir quelques minutes plus tard avec une valise. J’arquai un sourcil.
    
    Le symbole avait été dessiné avec du sang et représentait une croix du Christ entourée d’un soleil. Pour rajouter à la provocation, dans l’espace libre entre la croix et l’étoile en haut à droite, on y avait dessiné un œil ensanglanté. En réfléchissant, je ne me souvenais pas y avoir eu affaire dans le passé. Pourtant, inconsciemment, je l’associais à quelque chose de négatif.
    
    — Cela ressemble à… à de la magie noire, déclarai-je prudemment.
    
    Richard écarquilla les yeux, horrifiés. J’entendis Karen déglutir.
    
    — De la magie noire ? Ces… ces païens ont pratiqués la magie noire ? dit-il.
    
    — Je… je ne sais pas, balbutiai-je. Ce dessin me fait peur, c’est… il dégage quelque chose de mal.
    
    Quelque chose de mal, mais cela n’avait rien à voir avec les païens. Je le sentais au plus profond de moi. J’ignorais d’où cela venait exactement, mais la force dégagée par ce dessin m’effrayait.
    
    Cette fois-ci, Karen avait abandonné son hostilité pour me toiser avec une franche curiosité.
    
    — Pardonnez-moi, soupirai-je en posant une main sur mon front moite. Encore une fois, je ne vous suis d’aucune utilité.
    
    — Allons, Catherine ! sourit Xénia avec bienveillance. Vos efforts sont déjà considérables ! Comme l’a dit le médecin, le temps sera votre meilleur remède ! Vos révélations affineront les recherches de nos amis Patrouilleurs, n’est-ce pas Richard ?
    
    Ce dernier acquiesça avec vigueur.
    
    — À ce propos, Ian, quand se déroulera votre prochaine excursion ? interrogea-t-elle.
    
    — Cette nuit. Géralt envisage de les attirer jusqu’à nous. Le plan doit être encore mis au point, mais je crains que nous ne puissions jamais remonter jusqu’à eux. Ils sont très malins et la meilleure solution reste encore une embuscade.
    
    — Pour que cela fonctionne, vous devez connaître leurs pratiques, remarqua Xénia. Si cela peut vous aider, mon époux a pris la décision de noter sur une liste les noms des personnes soupçonnées d’avoir des sympathies pour… pour ces choses-là. Nous pourrions nous en servir !
    
    — Comment réagiront-ils en nous voyant frapper à leur porte et leur demander ce qu’ils savent sur la religion païenne ? cracha Richard avec mépris.
    
    Xénia balaya sa remarque d’un geste de la main.
    
    — Ne soyez pas idiot, Richard ! Si nous leur demandons directement des renseignements, bien sûr qu’ils comprendront ! Je pensais à quelque chose de plus subtil… envoyer un espion dans ces familles, par exemple ? Au travers de leurs domestiques notamment.
    
    Je me sentis de nouveau mal à l’aise.
    
    — Et qu’on mette cette mallette hors de notre vue ! pesta-t-elle en agitant une cloche. Vous voyez bien que Lady Montgomery se sent mal !
    
    La domestique s’empressa d’enlever la mallette et de disparaître. Intelligente, l’épouse du maire dévia aussitôt la conversation sur des sujets plus banals auxquels je participai afin de rassurer Ian. Après un après-midi interminable, les Mortagh mirent un terme à l’entrevue et ce fut avec soulagement que je regagnai la porte d’entrée.
    
    — Vous m’avez toujours fascinée, dit soudain Karen.
    
    Je sursautai. Ian échangeait des mots professionnels avec le maire et son épouse et personne ne semblait avoir entendu les propos de Karen, qui me fixait avec hostilité. Celle-ci fut moins vive que lors de notre précédente rencontre, mais quelque chose semblait la préoccuper.
    
    — Votre teint si parfait, votre jeunesse éclatante, votre assurance … Mais depuis votre retour, quelque chose a changé. Votre peau est encore plus douce, plus agréable. Et vous sentez si bon…
    
    — Excusez-moi ?
    
    — Je sens une odeur différente de d’habitude… Mais sans vouloir vous offenser, Lady Catherine, pourquoi restez-vous ici ?
    
    Je sursautai, surprise. Karen fit mine de ranger la penderie de l’entrée et ne m’accordait aucun regard. Pourtant, la question avait bel et bien été posée.
    
    — Excusez-moi ?
    
    — Les ennuis ne font que commencer, répondit-elle. Vous feriez mieux de rentrer chez vous.
    
    — Je suis chez moi ici, rétorquai-je.
    
    La jeune femme laissa échapper un rire méprisant.
    
    — Ne me prenez pas pour une idiote et partez de ce village. Partez loin d’ici, avant que les ennuis ne prennent une trop grande proportion.
    
    Elle m’adressa un sourire glacial, fit mine de me saluer avant de repartir. Ian choisit ce moment-là pour me rejoindre et quitter la demeure du maire. Je ne saisis pas la teneur de ces menaces, mais je choisis la prudence en les prenant au sérieux.
    
     ***
    Puisque le jour persistait dans le ciel, Ian en profita pour tenir sa promesse. En me tenant la main, il me fit visiter les rues et les faubourgs de cet étrange village. À en juger par sa taille, il comptait environ deux cents habitants. C’était un village type, avec son église, ses commerces, mais il semblait replié sur lui-même.
    
    — Ne vous souvenez-vous vraiment de rien ? s’étonna-t-il. Vous êtes pourtant venue me rendre visite à plusieurs reprises !
    
    — Non, je suis navrée. Tout… tout me semble inconnu.
    
    — Ma pauvre chérie, comment un tel choc a-t-il pu se produire ?
    
    Je fis semblant de frissonner et me blottis dans ses bras.
    — Je… je… l’ignore.
    
    — Tout ira bien, Catherine. Le médecin trouvera bientôt un remède à votre amnésie. Peut-être que cette visite historique du village, que je vous promets depuis ma demande en fiançailles, vous rafraîchira la mémoire.
    
    Ses bras aimants m’étreignirent et je capitulai en me lovant contre lui. Il caressa ma chevelure et ses lèvres douces déposèrent un baiser mon front. Une fois encore, cette inhabituelle délicatesse me surprenait. Il n’était guère de coutume de montrer ses sentiments à la vue de tous.
    
    La visite commença ensuite. Entièrement bercé par la forêt, les superstitions avaient longtemps eu la vie dure. La forêt était réputée pour abriter diverses créatures, dont des fées. Craignant que ces croyances prennent le pas sur le reste, les maires précédents – cela remontait désormais à plus de deux siècles - prirent la décision de nier l’existence de ces créatures.
    
    Ils commencèrent d’abord par limiter l’accès des habitants vers la forêt, faisant en sorte qu’ils restent au sein du village. Seule la partie de la forêt défrichée, transformée en champs, situés un peu plus au sud, resta accessible. Ils finirent ensuite par interdire ces croyances, les reléguant aux contes de bonne femme. À force, cela s’ancra dans les esprits et bien qu’encore présentes dans l’imaginaire, il était inconcevable que des fées existent encore de nos jours.
    
    — Et quel est votre opinion en tant que Patrouilleur ? interrogeai-je.
    
    — Ouh, vous voulez m’envoyer au bûcher ? plaisanta-t-il. Nier l’existence de ces créatures est une bêtise. Chaque légende à un fond réel et leur présence apportait beaucoup au village. D’après certains récits, en échange de services, elles tuaient les bandits qui rôdaient pour éviter les attaques. Avec les autres Patrouilleurs, nous évitons au maximum d’avoir affaire à des créatures de ce genre.
    
    — Mais votre rôle n’est-il pas d’éloigner tout ce qui est maléfique ?
    
    — Bien sûr, ma chérie. Nous possédons diverses armes en cas d’attaques, mais nous évitons d’avoir affaire à ces choses-là. Pour tout vous dire, je prie parfois pour que ces créatures aient disparu en même temps que les croyances des gens. Tout serait tellement plus simple. Mais les maires sont plus têtus que des ânes, ainsi, nous devons perpétuer ces croyances sans même savoir si ce que nous faisons est logique ou non.
    
    Son discours m’étonnait. Lui qui haïssait les païens avait devant lui la preuve que leurs croyances étaient sans doute fondées. Néanmoins, je me tus et la visite continua.
    
    — C’est un endroit très étrange, confessai-je.
    
    Chez moi, cette atmosphère n’avait pas lieu d’être. J’avais eu l’occasion de vivre quelques temps à la campagne et rien ne m’avait semblé aussi mystique. Oui, s’il y avait un mot afin de qualifier ce village, c’était celui-là. Il régnait quelque chose de différent et je ne parvenais pas à savoir pourquoi.
    
    — Le village comporte quatre sorties, m’expliqua-t-il enfin. Une au Nord, au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Chacune d’elle comporte un chemin, qui mène à un autre, unique.
    
    Le village était délimité par des enceintes en pierre, telle une petite citadelle. Les portes s’ouvraient et se refermaient à des heures précises, selon les ordres du maire.
    
    — Et où mène ce chemin unique ?
    
    — À un village voisin, Bone’s Village. Pour y arriver, il faut franchir plus d’une dizaine de kilomètres dans la forêt !
    Une dizaine de kilomètres demeurait une sacrée distance. Si je voulais fuir, il faudrait être rapide. Ces Patrouilleurs n’auraient aucun mal à me pister. La fuite ne serait pas aisée, mais avec un peu d’organisation, je réussirai.
    
    Les faubourgs étaient typiques de n’importe quel village. Je distinguais à chaque entrée deux gargouilles servant d’accueil aux visiteurs. Outre leurs allures déplorables, je ne compris guère leur utilité. Une mise en place folklorique du maire ?
    
    — Il y a plusieurs siècles, le village se situait plus en hauteur, m’expliqua Ian face à mon étonnement. À cause du temps, il a fallu le reconstruire. Mêmes les anciennes fondations ont disparu ! Pour l’anecdote, c’était un village païen ici. Et ces gargouilles sont l’un des rares vestiges de cette ère passée. Ils symbolisent leur soleil. Nous l’appelons « le soleil agressif ». C’est un astre similaire à celui qui nous éclaire, mais bien plus violent. Enfin, quoi qu’il en soit, vous souvenez-vous de la fontaine du village ? Il donnait accès à un passage souterrain où se réunissaient les premiers chrétiens persécutés à l’époque. Quand la situation s’est inversée et que les vrais croyants ont pris le contrôle des alentours, le passage a été bouché afin d’éviter d’éventuelles réunions païennes.
    
    Je souris.
    
    — Est-il vraiment bouché ? interrogeai-je.
    
    — Bonne question ! De toute façon, cela fait des centaines d’années qu’il n’a pas été emprunté, alors même si des païens décidaient de l’utiliser, ce serait à leurs risques et périls.
    
    Ian avait le mérite d’être bon guide. Passionné par l’histoire de son village, il me livra diverses anecdotes, que j’écoutai avec plaisir. Je tentai d’oublier ma désastreuse situation pour profiter de ces découvertes.
    
    — J’espère que la visite vous a plu, conclut-il sans masquer sa fierté.
    
    — Vous avez été parfait !
    
    — Vous adorez tellement les balades au grand air… et les anecdotes historiques ! Vous insistiez tellement pour que je vous fasse cette visite ! Je suis heureux de voir ce sourire illuminer votre visage, mon amour.
    
    Il m’apprit également que Catherine possédait une fortune similaire à la mienne. Ses parents, Vanessa et Philippe, possédaient deux prénoms similaires aux miens. Décidément, cette fille était mon reflet dans le miroir ! Pour ma part, je notai enfin une différence de taille : notre âge. La jeune femme avait récemment fêté son vingt et unième anniversaire. Or, j’avais vingt-cinq ans révolus, même si je paraissais plus jeune.
    
    Catherine avait rencontré Ian lors d’une visite chez le maire. Bon parti, elle prolongea son séjour ici afin de faire plus ample connaissance. Au moment du départ de ma jumelle, Ian l’avait déjà demandé en fiançailles. Tout s’était déroulé en un éclair – un ou deux mois - jusqu’à ce que l’accident se produise.
    
    Les similitudes entre Catherine et moi me rendaient perplexe. Comment était-il possible que cette femme et moi menions une vie quasi identique ? J’avais rencontré Gale dans des circonstances similaires. Ses parents, s’étaient un jour arrêtés chez les miens au nom d’une vieille amitié liant nos pères. Le mien prêta à son ami l’une de ses propriétés et sous le charme, je me mis à fréquenter cet homme. Comme pour Catherine, la suite s’était enchaînée jusqu’au jour de mon arrestation.
    
     ***
    Au dîner, le symbole sur la valise me trottait encore dans la tête. Je repensai également au « soleil agressif », me demandant pourquoi je n’avais jamais entendu parler de ce symbole auparavant. Après réflexion, je songeai qu’il dégageait une énergie certes étrange, mais sans doute moins néfaste que ce je pensais au début. Mon cerveau s’obstinait pourtant à faire un blocage.
    
    — Travaillerez-vous cette nuit ? demandai-je à Ian.
    
    Nous mangions tous les deux, les domestiques ayant l’habitude de s’éclipser une fois le dîner préparé. Je n’étais ici que depuis quatre jours, mais j’avais le sentiment de connaître les lieux depuis toujours.
    
    — Oui, jusqu’à l’aube, répondit Ian en avalant une bouchée de viande. J’aimerais beaucoup passer la nuit ici, mais Géralt a besoin de moi à propos du plan. Tout se passera bien, mon amour. Ayez confiance en l’avenir et en notre Seigneur.
    
    Je me demandais si Catherine et Ian avaient consommés leur union. Je croyais au départ que ma chambre à part était due à l’accident, mais pensais de plus en plus qu’il s’agissait d’un moyen de s’abstenir jusqu’au mariage. Mes doutes se confirmèrent rapidement : au moment de se coucher, Ian m’amena devant ma chambre, récita une bénédiction et déposa un baiser sur mes lèvres avant de s’en aller.
    
    J’ignorais sur quel pied danser avec lui. Sa tendresse était louable, mais sa haine des païens perceptible. Cependant, lui seul était en mesure de me protéger et son soutien dépendrait uniquement de mon jeu de comédienne.
    Il était beau, il ne fallait pas le nier. Ses traits étaient agréables, réguliers. Sa chevelure foncée faisait ressortir ses yeux bleus et sa silhouette était svelte et élancée.
    Mais peu m’importait : jamais il ne serait mien.
    
    
    
     ***
    Ian rentra à l’aurore et se coucha immédiatement. Je profitai de ce moment pour rendre visite au maire afin de récupérer « mes » effets personnels comme il avait été convenu la veille. Sur le chemin, je perçus à nouveau l’hostilité des habitants, leurs regards pesants, les murmures que l’on prononçait sur mon passage. Pourquoi étais-je si mal vue ? Quelqu’un m’avait-il reconnu ?
    
    En pénétrant dans la mairie, je découvris, accrochée contre le mur, une immense croix en fer. Celle-ci représentait sûrement la Croix du Christ, bien que ce dernier ne soit guère présent. Elle dominait la pièce et il était impossible de ne pas la voir.
    
    Encore des puritains…

    
    Tandis que je patientai, la porte du bureau de Richard s’ouvrit en trombe. Malcolm, visiblement furieux, quitta la mairie sans piper mot. Croyant que son rendez-vous était terminé, je me dirigeai discrètement vers le bureau mais fut freinée par d’autres éclats de voix qui s’en échappait. À l’intérieur se trouvait Richard, assis derrière son bureau, las, ainsi que deux Patrouilleurs que je ne connaissais pas.
    
    — Non mais ce n’est plus possible, Richard ! Que se passera-t-il lorsque les habitants découvriront que les Patrouilleurs ne sont pas invincibles ? Il nous faut plus d’hommes !
    
    — Ce ne sont que des rumeurs ! pesta le maire. Des rumeurs proférées par des bonnes femmes ! Vous croyez les bonnes femmes, vous ?
    
    — Ce Fléau est réel, Richard ! Vous n’avez pas entendu ce qu’il s’est passé dans la ville fantôme ? Nous devons prendre ces menaces au sérieux ! Et si vous ne nous croyez pas, allez donc faire une patrouille avec nous la nuit ! Nous avons vu des choses... brrr, c’est impossible à décrire, même dans nos pires cauchemars !
    
    Richard éclata de rire, ce qui augmenta la fureur des deux hommes.
    
    — Et cette brume violette qui se répand autour de nous ? renchérit-il. Elle tue tout sur son passage ! La faune, la flore, c’est un véritable ravage !
    
    — Bon, d’accord, messieurs, céda-t-il. Dès demain, je recruterai deux hommes supplémentaires.
    
    L’un des Patrouilleurs frappa son poing contre la table et fit sursauter la moustache du maire.
    
    — DEUX HOMMES ? Vous vous moquez de nous ! Ce n’est pas deux hommes qu’il nous faut, mais une dizaine ! Entraînés, téméraires, des soldats quoi !
    
    — Dix hommes, messieurs ? répéta Richard. Dix hommes, c’est exagéré ! Ce ne sont que des rumeurs, ces maudits païens pratiquent leurs rituels pour effrayer tout le monde !
    
    — Ce ne sont pas des païens, monsieur, avoua l’un des Patrouilleurs. Ces pratiques, là, ça a plutôt à voir avec du satanisme… Et plus les jours passent, plus cette fichue brume se rapproche du village ! Et je ne crois pas qu’un humain soit capable de répandre cela sur un territoire aussi étendu.
    
    — Le paganisme et le satanisme sont une seule et même pratique, rétorqua Richard.
    
    Je faillis m’étrangler.
    
    — Et ces monstres ? Vous prétendez que nous avons tout inventé peut-être ?
    
    — Ces créatures de l’enfer ? fit le maire. Allons, s’il vous plaît, ressaisissez-vous ! Les temps sont troubles et il est normal que la peur du surnaturel prenne le dessus …
    
    — Arrêtez vos mensonges ! Vous vous voilez la face ! Ces monstres existent, tout comme cette maladie ! Nous avons localisé deux repaires de contaminés, dont l’un se situe près du Devil’s Village ! Nous ne pouvons pas les approcher car ils sont trop dangereux, mais la menace est réelle ! Que se passera-t-il si la maladie se répand dans nos villages ? Que se passera-t-il lorsque cette brume pénétrera au sein de ce village ? Que répondrez-vous aux habitants effrayés ?
    
    — Le village des Cendres a déjà décrété l’isolement du Devil’s Village, annonça Richard. Les vivres ont été coupés et il est interdit de s’y rendre. Une opération de purge aura sûrement lieu dans les mois à venir.
    
    — Raison de plus pour nous accorder des effectifs supplémentaires ! Épargnons un pogrom à nos habitants !
    
    — Très bien, soupira Richard. Je vous accorde cinq hommes supplémentaires. Des annonces circuleront dès demain pour les recruter. Cinq hommes, pas un de plus.
    
    Maigre victoire pour un danger qui semblait immense. Richard avait visiblement de véritables œillères collées au visage. Je ne compris pas ce qu’ils désignaient par « Fléau » et « maladie », mais je mourrai d’envie d’en savoir plus.
    
    Quand la conversation cessa, je retournai m’asseoir l’air de rien. Les deux Patrouilleurs sortirent, aussi furieux que l’était Malcolm. Richard sortit à son tour et me réserva un accueil des plus chaleureux, avant de me remettre mes valises.
    
    — Au fait, Lady Catherine ! s’exclama-t-il tandis que je partais. Lyra Hamilton, la cousine de votre fiancé, va organiser une soirée ce week-end. Naturellement, vous êtes invitée. Elle m’a chargée de vous transmettre son invitation ! Soyez au rendez-vous, tout le village sera présent et cela vous permettra de refaire connaissance avec les habitants. Que le Seigneur vous bénisse, ma chère amie.
    
    Une soirée. S’il y a bien une chose qui n’arrangeait pas mes affaires, c’était cela. Mais je n’avais guère le choix. J’étais la principale attraction du village et mon absence augmenterait les commentaires à mon sujet.
    
    Je regagnai « ma » maison avec lassitude, avant de découvrir une étrange scène. Tous les volets et fenêtres avaient été ouverts sans exception, alors que le temps s’obscurcissait. Sur le coup, je ne bronchai pas. Maddy et Cristina avaient sûrement décidées de faire le grand nettoyage.
    
    Mais en rentrant à l’intérieur, je découvris la cuisine sens dessus-dessous. Chaque meuble avait été ouvert, tandis que les chaises et les tables avaient été renversées. La maison ressemblait à un véritable capharnaüm. Je grimpai en trombe à l’étage. La chambre d’Ian - censé dormir- était fermée.
    
    — Ian ! appelai-je en tambourinant à la porte. Ian, tout va bien ?
    
    J’entendis un grognement sourd, puis un cri de stupéfaction. Aussitôt, la porte s’ouvrit.
    
    — Que se passe-t-il ? s’écria-t-il. Je dormais… qui a ouvert la fenêtre ?
    
    Il était sur les nerfs. Maddy et Cristina ne seraient jamais entrées dans sa chambre sans sa permission. Je lui désignai du doigt les autres fenêtres et l’amenai dans le salon pour lui montrer le lugubre spectacle.
    
    — J’ai découvert la maison dans cet état en rentrant, dis-je.
    
    — Où sont Maddy et Cristina ?
    
    Comme pour répondre à sa question, ces dernières arrivèrent devant le portail du jardin. En découvrant les fenêtres, elles lâchèrent aussitôt leurs paniers pour courir à l’intérieur.
    
    — Lady Catherine ! Lord Hamilton ! crièrent-elles à l’unisson.
    
    — Est-ce vous qui avez mis la maison dans cet état ? interrogea Ian, furieux.
    
    Les yeux bleus de Maddy étincelèrent sous l’émotion.
    
    — Non, monsieur, je vous le jure ! s’horrifia Cristina. Nous sommes seulement allés faire un tour au marché ! Que… que s’est-il passé ?
    
    — Peut-être avez-vous oublié de refermer derrière vous ? suggérai-je.
    
    Cette explication n’avait aucun sens. Cristina travaillait ici depuis des années ! De plus, le rez-de chaussée avait été presque mis à sac. Pour moi, il s’agissait soit d’un voleur, soit d’une autre entité plus dangereuse encore.
    
    — Êtes-vous partis depuis longtemps ? demandai-je.
    
    — Depuis deux heures, répondit Maddy, juste après le départ de Lady Catherine pour la mairie.
    
    Deux heures… ce délai était largement suffisant. Un peu plus loin, des habitants se placèrent devant la maison pour commenter ce qu’il se passait. Je réprimai un soupir d’agacement, tandis qu’Ian, Cristina et Maddy partirent vérifier que rien n’avait été volé.
    
    — C’est une malédiction ou quoi ? grogna-t-il. Rien n’a été volé, strictement rien !
    
    Maddy et Cristina m’adressèrent un regard terrifié. Elles pensaient à la même chose que moi. Par nécessité, je fouillai ma chambre. Comme pour les autres, rien n’avait été volé, mais je découvris sous mon oreiller un petit médaillon en argent.
    
    Je l’attrapai pour découvrir le symbole de l’autre fois, celui dessiné sur la mallette. Mon cœur effectua un bond impressionnant dans ma poitrine et le médaillon me glissa des mains. Je blêmis avant de me ressaisir. Sans attendre, je cachai l’objet afin qu’aucune main de cette maison ne tombe dessus, puis retournai voir les autres pour leur annoncer qu’il n’y avait rien à signaler.
    

Texte publié par Elia, 28 décembre 2017 à 16h25
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