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Tome 1, Chapitre 30 « Le secret de Maddy » Tome 1, Chapitre 30

    
    Je restai un moment plongé en pleine réflexion, focalisée sur cette série de chiffres. J’eus beau réfléchir, impossible de comprendre à quoi celle-ci se référait. J’imaginais des additions, soustractions et toutes sortes de calculs farfelus, mais l’indice fourni par Catherine demeurait sans sens aucun.
    
    De toutes manières, ces dernières semaines passées en possédaient-elles un ?
    
    Je capitulai finalement, l’esprit trop embrumé pour réfléchir de manière lucide. J’ôtai ma robe de chambre et m’assis lourdement sur le sol, les paupières lourdes. Alors que ma tête était sur le point d’imploser, plusieurs coups secs retentirent contre ma porte.
    
    — Cristina m’a enfin libérée de la cuisine, déclara la voix fluette de Maddy, et Lord Hamilton est allé rendre visite à sa cousine.
    
    Maddy dénoua le tablier blanc noué autour de sa robe noire, ainsi que son chignon. Ses mèches brunes se balancèrent devant son visage et elle s’empressa aussitôt de les ranger derrière son oreille. Je pus alors la scruter en détail. Elle semblait aussi épuisée et agitée que moi. De grosses cernes creusaient son visage et ses traits tirés la vieillissaient d’une bonne dizaine d’années.
    
    — Vous étiez déjà… servante… avant d’entrer au service de Lord Hamilton ? demandai-je. Vous donnez l’impression de porter le poids du monde sur vos épaules.
    
    — Pas du tout, Milady. Pour tout vous dire, j’ai appris les rouages du métier à mon arrivée ici.
    
    — Quel âge avez-vous ?
    
    — Dix-neuf ans, Milady, répondit-elle.
    
    — Vous êtes très jeune. Et comment se fait-il qu’une fille comme vous, ni sorcière, ni païenne soit au fait des croyances de Catherine et de son soutien envers la cause ? Pourquoi la protégez-vous ? Et pourquoi restez-vous dans ce village fanatique ?
    
    — Parce que c’est mon amie, confessa-t-elle. Je suppose qu’il est difficile d’imaginer une Lady et sa domestique partager une relation d’égale à égale, mais je ne considérais pas Catherine comme ma maîtresse – et elle ne me considérait pas comme sa domestique.
    
    — Cela explique donc votre tendance à vous emporter facilement contre moi.
    
    — Pardonnez ceci, Milady, dit-elle en rougissant. J’ignorais que vous étiez… une autre personne. Lorsque vous tolériez mes écarts, je me raccrochais un peu plus à l’espoir qu’elle était bel et bien de retour.
    
    — Pourquoi… pourquoi m’avoir menti, si vous me preniez pour elle ? Pourquoi m’avoir assuré que j’aimais Lord Hamilton, que… que j’étais heureuse, que…
    
    — Vous étiez amnésique, Milady. J’ignorais si vous retrouveriez la mémoire rapidement. Je… vous sembliez si perdue que j’ai préféré assurer mes arrières en vous mentant. Je ne pouvais dévoiler mon jeu, vous auriez très bien pu devenir fanatique !
    
    J’hochai la tête, lasse. Mon arrivée ici et ma vie dans ce village reposaient donc sur une série de mensonges. Nous nous étions manipulées l’une l’autre. Je réprimai un éclat de rire, abasourdie par ces révélations.
    
    — Depuis le jour où j’ai volé l’identité de Catherine, je ne cesse de me haïr. Lorsque ces Patrouilleurs m’ont trouvée, j’étais terrifiée à l’idée d’être reconnue et exécutée. Je sortais d’un éreintant procès, qui avait vu des innocents mourir.
    
    J’ignorais alors tout de cet endroit… et de Catherine. J’ai agi précipitamment, sans réfléchir aux conséquences de mes actes.
    
    — Je ne vous en veux pas, Milady. Pour être honnête, je crois qu’une fois la vérité dévoilée, Catherine et moi mériterons bien plus votre colère.
    
    Je me forçai à sourire.
    
    — Catherine et moi passions l’essentiel de notre temps ensemble et ce… depuis l’enfance. Lorsqu’elle m’a annoncée sa décision de s’installer ici, je l’ai suivie. J’ai tenté de l’avertir du danger, mais elle n’en a fait qu’à sa tête, comme toujours. Je l’ai supplié de ne pas s’attaquer aux Cachés. Ils sont dangereux et elle sous-estimait la cruauté de leur chef, Laurent.
    
    — Pourquoi s’attaquer à eux ? Pour protéger son coven ?
    
    — Pour résoudre un problème bien plus grand encore que cette chasse aux sorcières. Catherine n’a pas choisi de s’installer à Endwoods et de séduire Lord Hamilton par hasard, elle… elle… l’a fait à cause de vous.
    
    — À cause de moi ?
    
    Ces paroles sous-entendaient visiblement quelque chose, mais je ne comprenais toujours pas où elle voulait en venir.
    
    — Elle savait que vous arriveriez à Endwoods suite à un accident… et amnésique quant à votre passé.
    
    — Était-elle au fait de notre ressemblance ? interrogeai-je. Elle m’apparait rousse dans mes visions, mais le portrait affiché dans le salon de Lord Hamilton indique qu’elle était blonde.
    
    — Et bien… en partie, avoua-t-elle, de plus en plus gênée.
    
    — M’avait-elle vu dans ses visions ?
    
    — Catherine ne prédit pas l’avenir, Milady. Mais nous… nous avions effectivement vu plusieurs portraits de vous.
    
    — Depuis combien de temps me connaissez-vous ? interrogai-je en réprimant un frisson. Pourquoi avoir dérobé mon apparence ? Pourquoi ne pas avoir endossé mon nom exact ? J’ai beau tenter de comprendre, Maddy, toute cette supercherie m’échappe. Que signifie cette ruse de votre part ?
    
    — Catherine vous connaît depuis de nombreuses années et a modifié son apparence car nombres de portraits vous représentent avec une chevelure rousse. Elle… elle s’est teinte en blonde pour éviter les confusions, sans se douter qu’elle se trompait.
    
    — Pourquoi me représente-t-on en rousse ? Premièrement, si vous me connaissez aussi bien que vous le prétendez, vous savez alors que le déshonneur a été jeté sur ma famille il y a peu. La couronne anglaise a réquisitionné les possessions de ma famille et a probablement ordonné la destruction de nos portraits. Qui se soucierait de peindre le paria que je suis ?
    
    — Les portraits ne proviennent d’aucuns peintres anglais ou européens, Milady. Ceux qui vous ont représenté avec cette chevelure rousse sont les frères et sœurs de ce coven, ceux qui survivront à tous ces tragiques événements !
    
    Je me figeai, glacée par ses révélations. Pourquoi les membres de ce coven me peindraient-ils alors que je demeurais une sorcière lambda ? Étais-je amenée à prendre la succession de Raonaid ou d’Irène ? Et si tel était le cas, comment ces femmes le savaient-elles si elles ne prédisaient guère l’avenir ?
    
    Les sanglots coulèrent sur les joues de Maddy, qui semblait chercher les mots appropriés pour atténuer mon incompréhension.
    
    — Cela a-t-il un lien avec ce médaillon ? demandai-je en lui remettant le bijou. Cette série de chiffres m’est apparu à deux reprises, sans que je ne parvienne à saisir sa signification.
    
    Maddy hocha la tête. Elle examina le médaillon, bouleversée, et avoua, non sans hésitation :
    
    — Ce… ce n’est pas un simple chiffre. C’est… c’est une date.
    
    — Une date ?
    
    — Vous ne comprenez toujours pas, Milady ?
    
    — Mais c’est à quatre-cent cinquante ans de là ! m’écriai-je. Que pourrait-il bien y avoir à ce moment-là ? Ça n’a aucun sens !
    
    — Si, ça en a un. 2159, c’est… c’est l’année à laquelle Catherine et moi… devrions nous trouver en ce moment.
    
    Cette fois-ci, je blêmis et m’éloignai vivement de la jeune fille. Que signifiait cette plaisanterie ? Cette femme délirait, il ne pouvait pas en être autrement ! Comment auraient-elles pu vivre en 2159 et se trouver ici alors que nous fêterions bientôt l’an de grâce 1700 ?
    
    — C’est… c’est impossible ! m’écriai-je. Vous devez vous tromper, vous…
    
    — Non. Je suis formelle. Catherine Montgomery, de son vrai nom Katharina Milikesevic, est née en 2138 et moi… en 2140. C’est difficile à imaginer pour vous, mais… mais nous avons remonté le temps.
    
    Remonter le temps ? Que signifiait cette plaisanterie ? Que ce monde contienne des portails, je le savais, mais remonter le temps ? J’étais consciente que les différentes sociétés humaines avaient énormément de progrès à faire dans le domaine des sciences, mais comment cela était-il possible ?
    
    — Est-ce là une forme de sorcellerie ?
    
    Maddy éclata de rire.
    
    — Non, Milady, ce n’en est pas. Le Demi-Monde, comme vous l’avez probablement découvert au coven, comporte des failles. Celles-ci permettent de passer d’un monde à l’autre. Mais il comporte également des failles temporelles, qui obéissent à des lois particulières. Nous venons du même monde, Milady, je…. Je connais l’Angleterre, cette grande nation et tout comme vous, nous avons franchi le portail menant au Demi-Monde avant d’emprunter le passage temporel. Je…
    
    — Ai-je moi aussi remonté le temps ? Suis-je arrivée quelque part dans le passé… ou le futur ?
    
    — Le temps s’écoule différemment dans les deux mondes, il… il s’écoule plus rapidement ici, expliqua la jeune fille.
    Mais vous avez seulement franchi par erreur l’un des portails spatiaux. Vous vous situez donc dans une époque similaire à l’Angleterre du XVIIème siècle.
    
    Je ressentis soudain le besoin d’inspirer un peu d’air frais. Je me relevai malgré mes jambes flasques et mon front moite. J’avais accepté de nombreuses choses jusque-là, choses qui dépassaient pour la plupart les frontières du réel.
    
    Je les avais encaissé et m’y était adapté, mais tout ceci demeurait… trop lourd.
    
    — Y avait-il cette brume argentée à l’entrée ? Et cette rivière surveillée par des cavaliers fous ?
    
    — Seulement la brume argentée, glaciale et terrifiante, confirma Maddy. C’est grâce à elle que nous avons réussi à localiser le passage, en effet. Mais le portail temporel se situe près du passage spatial, dans le Demi-Monde. Il… il se caractérise par un terrible bourdonnement. L’avez… l’avez-vous entendu aussi ?
    
    Si mes jambes peinaient déjà à me soutenir, je crus cette fois-ci qu’elles m’abandonneraient pour de bon. Je m’accrochai in extremis au rebord de la fenêtre et vis le décor de la pièce vaciller.
    
    Tout s’éclaira soudain dans mon esprit. Je crus réentendre le bourdonnement atroce et revis mon fiancé terrorisé, agenouillé au sol, les mains posées contre ses oreilles. Je me revis le chercher, telle une enfant perdue, dans cette forêt hostile. Puis le souvenir de la vision revint à son tour et je compris enfin pourquoi Gale n’existait plus.
    
    Il existe, Éli, mais à une autre époque.
    
    Mon fiancé avait emprunté par mégarde un portail temporel. Voilà pourquoi ses cris ne m’avaient pas alerté, voilà pourquoi les Patrouilleurs n’avaient pas réussi à retrouver le moindre indice. Voilà pourquoi cette vision m’avait fait comprendre, d’une certaine manière, l’atroce réalité.
    
    Maddy tenta de m’appeler, mais je ne l’entendis pas. Où était-il parti ? Avait-il remonté le temps, à l’instar de Catherine, ou se trouvait-il quelque part dans le futur ?
    
    — Milady ? Désirez-vous un verre d’eau ?
    
    Je secouai la tête pour lui signifier que c’était bon, même si la peine, contenue depuis trop longtemps, me submergeait toute entière. Gale ne rentrerait jamais chez nous. Jamais il ne pourrait s’établir dans un coven à mes côtés et fonder la famille que nous espérions tant. Bien sûr, je m’y étais déjà préparé suite à cette vision.
    
    Mais il n’y avait rien de plus terrible que savoir son fiancé vivant… et être privée de lui à tout jamais.
    — Comment fonctionne ces portails ? demandai-je après de longues secondes de pause.
    
    
    Je séchai mes larmes et m’efforçai de soutenir le regard de Maddy. Aimable, celle-ci me tendit un verre d’eau ainsi qu’un mouchoir, et m’invita à me rasseoir sur le lit.
    
    — Ces portails… apparaissent selon des fréquences précises, en lien avec le cycle lunaire de notre Monde, expliqua-t-elle. Ils se situent de part et d’autre du continent européen. Le portail que nous avons emprunté, en Angleterre, lie tout droit mon époque à celle-ci.
    
    Gale se trouvait donc quelque part dans le futur, à des siècles de là. Je n’osais imaginer son effroi face à un tel voyage, plus éprouvant encore que le mien. Comment réagirait-il en découvrant que sa famille, ses amis, son histoire, appartenaient désormais aux mythes et légendes ?
    
    — À quoi ressemble le Demi-Monde du futur ? S’agit-il d’une forêt lugubre, peuplée de villages coupés du monde comme aujourd’hui ?
    
    — Je ne peux vous révéler la vérité, car vous risqueriez de modifier le cours de l’Histoire. Catherine a commis une terrible erreur en bravant cet interdit, je ne vous laisserai donc pas suivre ses traces. Sachez seulement que… que le Demi-Monde est plus dangereux encore qu’actuellement. La forêt… est infestée de créatures, malgré qu’une immense cité, similaire aux grandes cités italiennes de jadis, rayonne sur ce monde désolé.
    
    Ma vision. Décidément, les pièces du puzzle se rassemblaient au fur et à mesure et confirmaient la présence de mon fiancé à cette époque. Je fus néanmoins surprise de la ressemblance de Maddy avec les femmes… d’aujourd’hui. Son langage, son respect des codes sociaux, oui, rien n’indiquait qu’elle vienne d’ailleurs.
    
    — Mon fiancé a…. a également traversé ce portail. Lorsque j’ai franchi la frontière de ce Monde, je n’étais pas seule. Il… il a disparu peu de temps après notre arrivée, sans laisser la moindre trace.
    
    — Si votre fiancé a atterri à notre époque, que votre Déesse le garde, soupira-t-elle.
    
    Je notai au son de sa voix que les chances de le retrouver vivant demeuraient faibles, mais elle garda le silence, sans doute par crainte de me heurter.
    
    — Je suis désolée, Milady, de ne pouvoir vous révéler la vérité, soupira-t-elle. Croyez-moi, je vous raconterais tout si j’étais en mesure de le faire, mais au fond de vous, vous ne souhaitez pas l’entendre. Vous ne pouvez plus rien pour lui. Vos pouvoirs ne peuvent franchir les frontières du temps. Et vous ne pouvez pas vous rendre dans le futur. Votre place est ici.
    
    — Qui êtes-vous pour me dicter où est ma place ? Je vous apprécie sincèrement, mais pourquoi abandonnerais-je Gale à son sort ?
    
    — Parce que votre place se trouve ici. Si vous partez, vous… ni Catherine, ni les sorcières, n’existeront dans le futur. Ils… ils disparaitront.
    
    — Vous m’annoncez que mon rôle est essentiel dans la survie de mon espèce, sans pour autant m’expliquer ce qu’il va se passer. Je suis donc censée tout deviner ?
    
    — Vous êtes censée accomplir votre destin et mon rôle est de désormais vous épauler, Milady. Croyez-moi, la survie de votre espèce impactera les siècles à venir. Sans vous… rien ne sera possible. Je viens d’un pays bien différent du vôtre, marqué aujourd’hui par la pauvreté. Mon monde aujourd’hui se détruit à petit feu et les gens vivent non plus pour vivre, mais pour survivre. Je ne peux désormais plus rien faire pour changer cela, mais je peux néanmoins empêcher la situation d’être plus terrible encore. Le Monde a besoin de vous, Milady. Et connaître le futur ne vous aidera en rien à nous sauver, au contraire.
    
    — Pourquoi, Maddy ? Pourquoi laisser ces tragiques événements se produire ? Car la situation semble pessimiste, n’est-ce pas ? Pourquoi avoir laissé Xénia brûler sa propre fille, l’élément essentiel de la survie du coven ? Pourquoi…
    
    — Vous ne pouvez plus rien changer. Il est vrai que je connais l’avenir de ce village et de ce Demi-Monde. Ce qui se trame ferait frémir même les plus téméraires d’entre nous. Mais Catherine a été punie lourdement pour avoir tenté de modifier cet avenir. Je ne répéterai pas les mêmes erreurs.
    
    — Je veux comprendre, insistai-je. Que va-t-il se passer de si terrible pour que deux jeunes filles décident de sacrifier leur vie dans cet endroit perdu ?
    
    — Vous le saurez très bientôt, Milady. Je vous prie seulement de me faire confiance.
    
    Je ne répondis pas immédiatement, certaine que d’un instant à l’autre, Maddy éclaterait de rire et me dévoilerait sa supercherie. Mais elle n’en fit rien. Son visage resta sérieux et fermé, guettant ma réaction.
    
    — Est-ce que vous me croyez ? balbutia la jeune fille tandis que je me rapprochai à nouveau de la fenêtre.
    
    — Pourquoi moi, Maddy ? Expliquez-moi au moins le rôle que je dois jouer dans toute cette histoire ! C’est absurde, totalement absurde ! Pourquoi vous être installé dans ce village en sachant que je m’y installerai ? Pourquoi… pourquoi Catherine, à défaut de sa teinture, peut-elle autant me ressembler malgré les quatre-cents années qui nous séparent ?
    
    — C’est votre descendante !
    
    Cette fois-ci, un silence de mort s’abattit dans la chambre. Je me statufiai, tandis que les battements de mon cœur s’accélérèrent à une vitesse vertigineuse.
    
    — Ma descendante ? répétai-je, abasourdie.
    
    — Votre descendante, renchérit-elle d’une voix lourde de sens.
    
    — Mais… mais je ne suis plus mariée et… et à mon âge, je suis presque trop vieille pour enfanter !
    
    Je marquai une pause avant de demander avec effroi :
    
    — Qui sera le père ? Lord… lord Hamilton ?
    
    — En là repose tout le mystère d’Élia Montgomery. Personne ne connaît l’identité du père de votre enfant.
    
    — Cet enfant ne peut pas venir de l’opération du Saint-Esprit ! m’ahuris-je.
    
    — Ne blasphémez pas aussi fort, ironisa-t-elle. Vous risqueriez d’alerter cette pauvre Cristina.
    
    — Prions pour personne n’ait entendu cette conversation. Ce serait… assez drôle à entendre dans un procès pour sorcellerie. Bien… admettons que cette naissance ne soit pas le fruit du Saint-Esprit et que je décide d’accomplir sagement ma destinée. Que faisons-nous maintenant ?
    
    — Vous devez empêcher les sorciers de prendre la fuite au Monde… avant d’avoir éveillé vos pouvoirs, rétorqua-t-elle de but en blanc. Si le coven de madame Sempyr se dirige vers le portail spatial… ils périront tous. Et si vous mourrez avec eux, Catherine n’héritera jamais de vos pouvoirs… et ne verra probablement jamais le jour.
    
    Face à mon air abasourdi, elle précisa :
    
    — Ceux que vous nommez les cavaliers fous. Les sorciers périront sous leurs épées si vous n’agissez pas. Et votre race disparaîtra.
    
    Je jetai un œil à la lune mouchetée, presque inexistante cette nuit-là. Une nuit propice à l’apparition de la Dame Blanche, songeai-je. Pour la première fois, je compris que mon destin était écrit à l’avance. La Dame Blanche, le Démon-Créateur, tous m’avaient ramené là où se trouvait ma place.
    
    — Leurs caractéristiques sont détaillées dans les notes de Lady Lyra, expliqua-t-elle. Vous devez les récupérer afin de fournir une preuve solide à madame Sempyr. Sans cela, elle refusera de vous croire.
    
    — Espérons que Lyra me fasse assez confiance pour me livrer à nouveau ses secrets…
    
    La domestique m’expliqua ensuite les circonstances de leur arrivée à Endwoods : les nombreuses recherches dans les livres, les archives, l’étude de l’anglais ancien ainsi que la préparation en amont de la rencontre entre Catherine et Ian. Maddy était entrée au service de ce dernier afin d’introduire son amie auprès de lui. Le reste avait fonctionné de lui-même, sans requérir l’aide d’un philtre d’amour.
    
    — Vous êtes diaboliques ! m’exclamai-je. La Déesse interdit l’usage d’une telle pratique, personne n’a le droit d’influer ainsi sur l’âme d’une personne !
    
    — Les fiançailles étaient l’unique moyen pour Catherine pour s’assurer une position influente au village. Nous devions tout mettre en œuvre pour cela.
    
    — Et ses parents ? Ils ont disparu en même temps qu’elle, si mes souvenirs sont exacts. Ont-ils eux aussi remonté le temps ?
    
    — C’est un mensonge, pour justifier son titre de Lady. En réalité, son père est mort il y a des années et sa mère se laisse dépérir depuis. Elle ignore que sa fille est partie... plusieurs siècles en arrière.
    
    — Cela signifie que… que personne ne sait que vous vous trouvez ici ? m’horrifiai-je.
    
    — Non, Milady. J’ai disparu sans donner de nouvelles à ma famille et la seule personne en mesure de découvrir où nous sommes est la sœur aînée de Catherine, Svetlana. Futée et têtue comme elle est, elle nous cherchera, même si elle ne s’entend pas bien avec elle.
    
    Cette jeune fille était décidément suicidaire. Même si mon sang se glaçait à l’idée d’imaginer un futur chaotique, je ne parvenais à les comprendre. Je repris mon souffle afin de me calmer. Tout ceci dépassait l’entendement. Si la ressemblance avec ma jumelle me surprenait depuis le début, je n’avais guère imaginé qu’un tel lien nous unissait.
    
    — J’imagine que la Déesse souhaite me placer face à mes responsabilités, soupirai-je. Depuis le début, je tente d’échapper à mon destin. J’avais le sentiment que toutes mes péripéties n’avaient aucun sens et… voilà que deux jeunes filles m’apprennent qu’elles ont remonté le temps pour mener une mission à bien.
    
    — Cette mission est un échec, Milady. Lorsque Laurent a capturé Catherine, j’étais terrifiée à l’idée qu’il mette la main sur moi. Je… j’ai voulu être courageuse, mais je me suis terrée chez Lord Hamilton.
    
    — Vous avez fait l’essentiel pour rester en vie. Croyez-moi, je ne me risquerais jamais à affronter Laurent en duel, à moins d’avoir une armée entière pour me protéger.
    
    Le silence retomba. Je tentais de reprendre mes esprits, mais le fait d’imaginer Gale dans ce futur me terrifiait. Au lieu de ruminer, je décidai de continuer l’interrogatoire.
    
    — Tout à l’heure, vous m’avez dit que Catherine se prénommait en réalité Katharina Milikesevic, me souvins-je. C’est un prénom russe… ou de l’est du continent européen. Bien différent d’un nom anglophone.
    
    — C’est serbe, précisa Maddy. Comme mon véritable prénom… Tijana. Nous avons décidé de changer d’identité pour nous adapter aux coutumes locales. Cathe… Katharina et moi parlons anglais depuis l’enfance, il a donc été facile d’endosser l’identité d’une Lady et domestique du coin.
    
    — En effet, votre accent est très neutre, admis-je. Mais si je puis me permettre, être parties sans laisser de traces est très dangereux. Maintenant que Catherine est prisonnière de ces monstres, qui se souciera d’elle ?
    
    — Svetlana… en vérité, Katharina souffrait de ses mauvaises relations avec elle. Lorsque nous avons préparé notre départ, je l’ai supplié de l’avertir. Svetlana est une femme étrange, très froide et meurtrie par la mort de son père. En fait, Katharina la soupçonnait de ramener de l’argent à sa famille en assassinant des personnes. Mais elles s’aiment, toutes les deux. Et jamais Svetlana ne l’aurait abandonnée. Je puis vous assurer, Milady, qu’en ce moment même, elle remue ciel et terre pour nous retrouver.
    
    — Elle s’entendrait bien avec Irène, ironisai-je. J’ai beau l’adorer, je suis certaine qu’elle n’hésiterait pas à assassiner des innocents pour protéger le coven… ou sa famille. Vous devez songer à rentrer chez vous, Maddy.
    
    Je marquai une pause afin de réfléchir à la suite concrète des événements. Si je me laissais abattre maintenant, je m’effondrerais. Ces révélations avaient abattu mes dernières défenses et seule la perspective de changer les choses me permettaient de tenir. Oui, je devais me battre. Il était de mon devoir de protéger Maddy et d’empêcher la mort tragique de mes semblables.
    
    — Je dois éveiller mes pouvoirs, révélai-je en lui expliquant brièvement mes récentes découvertes. Sans cela, ma puissance ne sera guère utile face aux enjeux qui se profilent. J’ai besoin de reprendre contact avec Archibald Deauclair… sans attirer l’attention de Raonaid. Cela est-il dans vos cordes ?
    
    — Bien sûr, Milady. Vous ne me prenez donc pas pour une folle ? interrogea-t-elle timidement.
    
    — Si, admis-je. Je crois que nous sommes toutes les deux folles à lier. Je me demande même parfois si nous ne nageons pas en plein cauchemar. Mais lorsque je me pince, je constate que tout ceci est réel. Alors je n’ai d’autres choix que d’accepter notre folie.
    
    Nous jetâmes un œil à travers la fenêtre. Le soleil était encore couché, mais l’heure avait tournée. Impossible cependant de trouver le sommeil : les révélations de Maddy m’avaient fait l’effet d’un bain glacé. Imaginer Gale égaré dans cette époque qui n’était pas la sienne m’effrayait bien plus que de mourir sur le bûcher.
    
    — Tout est confus dans mon esprit, avouai-je après une longue pause. Je crois qu’un jour, mon corps et mon âme ne supporteront plus toutes ces révélations.
    
    — À votre place, Milady, je me serais jetée du haut d’une fenêtre depuis longtemps, confessa à son tour la domestique.
    
    

Texte publié par Elia, 21 janvier 2018 à 18h53
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