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Tome 1, Chapitre 24 « Le Démon Créateur - II » Tome 1, Chapitre 24
Je quittai le temple, désappointée. Pourquoi les rencontres surnaturelles s’accumulaient-elles depuis mon arrivée ? Pourquoi semblais-je attirer les créatures de l’enfer ?
    
    — Élia ! s’exclama soudain une voix. Regarde où tu avances !
    
    Je clignai des paupières et découvris Irène, plantée face à moi. La nuit avait aussi été courte pour la sorcière : des cernes marquaient ses traits et une pesante tension émanait de son corps.
    
    — Raonaid te cherche, annonça-t-elle. Tout doit être prêt pour ce soir.
    
    Alors qu’elle s’apprêtait à repartir, je bloquai doucement son bras.
    
    — Irène, que se passe-t-il ? m’inquiétai-je. Tout le monde est au fait de ta dispute avec Raonaid. Nous nous connaissons certes depuis peu, mais le temps passé ensemble compte à mes yeux. Comment puis-je t’aider ?
    
    Elle éclata d’un rire amer.
    
    — M’aider ? répéta-t-elle. Ne t’offense pas, Élia, mais si une sorcière de ma trempe ne parvient pas à faire entendre raison à Raonaid, tu ne pourras guère changer les choses.
    
    — Tu es resté enfermée toute la nuit dans tes quartiers et les rumeurs circulent depuis hier parmi les membres du coven…
    
    Le visage de mon amie se radoucit, malgré la profonde peine qui voilait son regard.
    
    — Ton amitié me touche, mais rien de ce que tu diras ou feras ne changera les choses, je le crains. Raonaid est une véritable tête de mule. Elle croit naïvement que nos différents covens suffiront à repousser la brume, les Mortagh et tous les monstres qui nous entourent. C’est un leurre, Élia. Si les sorcières refusent de trouver un allié digne de ce nom, nous mourrons tous.
    
    Sur ces mots, elle s’éloigna et se réfugia dans la pénombre de son temple. La mort dans l’âme, je rejoignis la salle commune, plongée en pleine agitation. Raonaid, aux côtés de Donovan et Pernelle, tentait de calmer les inquiétudes des membres du coven.
    
    — Nous partirons dès que le crépuscule tombera, annonça la cheffe à mon arrivée. La colline hantée se situe à une heure de marche d’ici. J’espère que tu ne crains pas l’obscurité, car nous serons ce soir sur les terres de ces monstres. Ils devinent nos émotions. Si tu laisses transparaître le moindre signe de faiblesse, ils en profiteront pour te détruire.
    
    Le ton était donné. Donovan avait donc raison : une fois le seuil du coven franchi, seule la bonté de la Déesse et du Démon-Créateur déciderait de notre destin.
    
    — Comment te sens-tu ? murmura-t-elle en m’attirant à l’écart. Donovan m’a expliqué ce qu’il s’était passé la nuit dernière. Je suis sincèrement désolée.
    
    — Désormais, je n’espérerai plus en vain.
    
    Malgré mon avenir incertain, j’étais désormais déterminée à rentrer chez moi, dans mon Monde. Peu importait les minauderies de Démn-Créateur et la maladie qui sommeillait en moi. J’étais résolue à trouver le portail qui m’avait amené ici. Je me réfugierais dans les colonies, peut-être dans un endroit isolé, où je serais libre d’exercer mon culte sans crainte des représailles.
    
    — Il te faudra rester forte cependant, car les nouvelles sont mauvaises. Je suis désolée de t’annoncer cela alors que tu viens de perdre ton fiancé, mais j’ai été officiellement contrainte de fermer boutique et plusieurs arrestations ont été ordonnées ce matin au village.
    
    — La liste de Xénia, maugréai-je.
    
    Voilà donc la raison pour laquelle les membres du coven était aussi agité. La menace se concrétisait enfin.
    
    — Géralt fouille en ce moment le secteur sud de la forêt entourant Endwoods, là où se localise notre coven, reprit-elle. C’est un secteur encore épargné par la brume. J’ignore qui lui a fourni cette information, mais il n’abandonnera pas avant d’avoir passé les alentours au peigne fin.
    
    — Irène n’a-t-elle pas augmentée les protections magiques ?
    
    — Elle s’y attèle en ce moment même, mais je crains que cela ne soit pas suffisant. Je dois t’avouer que j’ai peur, Élia. Géralt n’est pas seulement un coriace, c’est aussi un Patrouilleur aguerri. Malcolm tente de l’orienter vers de fausses pistes, mais s’il dévoile son jeu, alors sa couverture se brisera et nous perdrons l’un de nos plus précieux espions.
    
    — Pourquoi rencontrer ces Cachés ? déplorai-je. S’ils nous assassinent, si les membres de ce coven perdent leur cheffe, ils seraient livrés à eux-mêmes et…
    
    Elle leva la main afin de m’interrompre :
    
    — Ces Cachés risquent d’envahir les murs de ce coven bien avant les Mortagh, révéla-t-elle. Si ce Laurent est capable de passer outre les pierres magiques, alors il nous faut gagner du temps et découvrir ce qu’ils veulent.
    
    Elle se dirigea face à la foule réunie et déclara d’une voix assurée :
    
    — Mes frères, mes sœurs. Je comprends votre désarroi, mais sachez qu’aucune de ces décisions n’a été prise à la légère. Les Cachés, à l’instar des Mortagh, demeurent une menace plus dangereuse encore que les créatures de l’enfer. Si je devais mourir ce soir, alors sachez que toutes les mesures nécessaires ont été prises pour maintenir ce coven – notre coven – sous protection.
    
    — Et pour notre sœur emprisonnée ? fit quelqu’un. Et ceux coincés au village, à la merci de ces fous furieux ?
    — Malheureusement ils ne sont plus en mesure de se réfugier ici, annonça-t-elle.
    
    Des murmures de protestation s’élevèrent dans la salle.
    
    — Nous n’allons pas nous terrer ici alors que nos amis sont sur le point d’être grillés comme des cochons ! Les Cachés peuvent bien attendre ! Réunissons-nous, Raonaid ! Réunissons-nous, païens et sorciers, fourches et torches à la main ! Détruisons ce village de malheur !
    
    Les murmures de protestation se transformèrent en murmures d’approbation. La communauté commença à s’agiter et Raonaid leva la main pour rétablir le silence.
    
    — C’est une idée tentante mon cher ami, mais as-tu oublié que nos effectifs sont trop réduits ? Les Mortagh ont le soutien de la Capitale, en cas de révolte de notre part, ils enverront des hommes supplémentaires afin de nous terrasser !
    
    — Et les sorciers ? À quoi servent nos pouvoirs, par la Déesse ! Enflammons leurs maisons, gelons leurs entrailles avec des blizzards, que des pluies d’insectes s’abattent comme leurs sept maudites plaies !
    
    Cette fois-ci, je ne pouvais qu’être d’accord avec eux.
    
    — CELA SUFFIT ! tonna Raonaid. Nous sommes une infime partie de la communauté à posséder des pouvoirs offensifs ! Nous ne sommes rien face à l’ensemble des villageois !
    
    — Dans ce cas, allons-y maintenant, fourches et haches à la main ! Si tu juges nos pouvoirs insuffisants, laisse-nous résoudre la situation à notre manière !
    
    — Tu veux lancer une guerre, mon ami ? Lance-la ! cracha la sorcière. Mais réfléchis avant aux conséquences. En lançant une armée de païens fous furieux sur ce village, les Patrouilleurs répliqueront. Ils sont entraînés, maîtrisent le combat, autant face à des hommes qu’à des créatures surnaturelles ! Et s’ils capturent certains d’entre vous, croyez-vous qu’ils vous accorderont la grâce d’une mort rapide ? Non ! Ils vous tortureront et vous forceront à révéler l’emplacement du coven ! Après cela, où nous réfugierons-nous ? Y as-tu seulement pensé avant de lancer ta vendetta ?
    
    L’argument de Raonaid eut raison des élans guerriers de la communauté. Une fois le silence revenu, la jeune sorcière reprit :
    
    — Croyez-moi mes amis, aucun autre désir ne brûle plus dans mon cœur que de réduire ces Mortagh en cendres ! Malheureusement, la Déesse ne peut protéger chacun d’entre nous. Certains sont aptes à se défendre ici, d’autres non. Nous ne pouvons prendre le risque d’exposer les plus faibles à la vue de nos ennemis. Sans ce coven, sans cette barrière, alors notre espèce s’effondrera. En le reprenant, j’ai juré devant les portraits de mes prédécesseurs et la Déesse de vous protéger coûte que coûte, même si cela doit vous déplaire. Quel chef serais-je si je trahissais ma parole d’honneur ?
    
    — Elle a raison, me murmura Donovan d’un air morne.
    
    — Pour le moment, je vous supplie de garder votre sang-froid. Les ennemis nous entourent et les Cachés sont aussi dangereux que les Mortagh. Je dois les rencontrer et établir les mesures à prendre par la suite. Il serait idiot – voire inconscient – d’ignorer cette menace. Envisagez toutes les éventualités et sachez que les semaines qui s’annoncent impliqueront des sacrifices matériels et humains. Vous devez les accepter au nom de notre communauté – et de la Déesse. Si vous laissez votre rancœur personnelle prendre place dans votre cœur, alors vous nous mènerez à notre perte.
    
    Irène, qui s’était discrètement mêlée à la foule, versa quelques larmes. L’intervention de Raonaid nous ramenait tous à une réalité inévitable, une réalité que beaucoup d’entre nous avions fui en nous réfugiant ici. Et tôt ou tard, elle nous rattraperait et scellerait notre destin.
    
     ***
    Alors que je récitai mes prières avant de prendre la route pour la colline hantée, de petits coups secs retentirent contre la porte de ma chambre. Un enfant pénétra à l’intérieur. À la vue de sa chevelure brune ébouriffée, ma triste s’atténua un peu.
    
    — Will ! m’exclamai-je. Que fais-tu ici ? Ne devrais-tu pas être chez toi, à aider tes parents ?
    
    Le jeune maître des illusions haussa les épaules et s’installa sur mon lit, non sans avoir jeté un regard intéressé en direction du grimoire. Depuis ma première lecture, je n’avais pas remis le nez à l’intérieur, trop occupée à chercher Gale. J’avais eu de nouvelles occasions de raconter des histoires aux enfants, la plupart inspirées de ma précédente vie en Angleterre. Ces derniers, fascinés par mon imagination débordante, ne manquaient aucun de mes récits.
    
    — Tu pries la Déesse ? demanda-t-il.
    
    Je soufflai sur la bougie destinée à mon offrande et hochai la tête pour lui confirmer ma réponse. Will me rendait régulièrement visite ici dans l’espoir d’obtenir des histoires supplémentaires. Mon départ pour la colline hantée l’inquiétait et c’est grâce à lui que je compris que j’avais enfin trouvé ma place ici.
    
    — Elle me guidera lorsque je serai au milieu de ces bêtes, dis-je. Lorsque je reviendrai, j’aurais de nouvelles histoires à te raconter.
    
    — Et si tu ne reviens pas ?
    
    — Je reviendrai.
    J’attrapai alors le grimoire et le lui remit.
    
    — Tu peux lire la partie écrite dans ta langue en attendant mon retour, suggérai-je. Je crains que les histoires écrites à l’intérieur ne te déçoivent, mais depuis le temps que tu baves devant ce livre…
    
    — Pourquoi n’as-tu pas continué à le lire ? s’étonna-t-il après m’avoir remercié.
    
    — Je cherchais mon fiancé et… et je dois avouer que beaucoup de légendes n’ont aucun sens. Les mots s’emmêlent et se ressemblent.
    
    — Est-ce que tu resteras parmi nous… même si ton fiancé est mort ?
    
    Je voulus lui mentir, mais mes lèvres ne purent articuler le moindre mot. Je ne voulais pas rester dans ce Demi-Monde. Le danger était sur le point de nous engloutir à tout instant et malgré les puritains qui traquaient les femmes comme moi sur le Nouveau-Continent, aucunes créatures démoniaques ou vampiriques ne commettaient de meurtres rituels.
    
    — Pour le moment, la seule chose qui importe est de comprendre ce que les Cachés nous veulent afin que Raonaid puisse nous protéger, rétorquai-je en le serrant dans mes bras. Votre sécurité est plus importante que le reste et je ferai tout afin de vous protéger.
    
    — Mais tu partiras, dit-il d’un air triste.
    
    — Avant de venir ici, j’avais un foyer, une famille, un fiancé et des amis. J’adorais mon… l’endroit où je vivais. Puis un jour, à cause de mes croyances, j’ai été chassé de mon village. Mon… je ne suis pas à ma place, ici. Je… je ne serais jamais chez moi.
    
    — Mais tout le monde t’adore ici ! Même si tu es noble.
    
    — Je ne suis plus noble, tu sais, souris-je tristement. Je suis l’une des vôtres, même si je ne viens pas d’ici. Seulement, mon destin m’attend ailleurs. Et si la Déesse se montre miséricordieuse, le tien t’amènera aussi dans de nouvelles contrées.
    
     ***
    Lorsque le crépuscule s’abattit sur la forêt, l’ensemble du coven se réunit près de la sortie. Pernelle m’aida à enfiler une cape noire et m’accompagna vers le portail, dernier rempart entre le havre de paix et la forêt. Les prêtresses récitaient des prières et lamentations, tout en parsemant nos pas d’encens. Les autres habitants quant à eux, priaient en silence.
    
    L’ambiance n’était guère à l’allégresse. Malgré les tensions, Irène nous attendait, le visage empreint de gravité. Après avoir souhaité bonne chance à sa cheffe et à son ami, elle se tourna vers moi et noua ses bras autour de mon cou. J’inspirai son parfum délicat, mélange lointain de menthe et de lavande.
    
    — Sois forte, Élia, murmura-t-elle en déposant un baiser sur ma joue. Que la Déesse et le Démon-Créateur veillent sur toi.
    
    Elle voulut ajouter quelque chose mais se ravisa en constatant l’impatience de sa cheffe. Les grilles s’ouvrirent et nous nous enfonçâmes sous le rythme des bénédictions scandées par les prêtresses. Les habitants inclinèrent la tête en signe de respect et rapidement, la vue du coven disparut au profit des bosquets menaçants. Nous devions continuer notre chemin à pieds.
    
    La lune, une fois de plus pleine et blanche, inondait la forêt de son inhabituelle luminosité. J’avais constaté, depuis que je connaissais l’existence du Demi-Monde, que le cycle lunaire fonctionnait différemment du nôtre. La lune demeurait pleine ou vide à fréquence aléatoire et personne, pas même les prêtresses, ne pouvaient déterminer ses cycles sur le long terme.
    
    Malgré cela, l’astre demeurait similaire à celui que j’avais toujours connu et il m’était encore impossible de déterminer si je me trouvais désormais sur une autre terre… ou dans une autre réalité.
    
    Raonaid prit place à l’arrière du cortège afin de s’assurer qu’aucun d’entre nous ne s’égare. Les branches difformes des arbres semblaient s’abattre vers nous, prêtes à attraper les voyageurs égarés. Elle ne ressemblait en rien aux forêts anglaises. Ces dernières, peu présentes aujourd’hui, étaient massivement détruites à pour fabriquer meubles et habitations.
    
    Mais ici, la nature possédait tous les droits. La brume n’avait pas encore tout ravagé, mais le danger demeurait immense. Les habitants du coven connaissaient bien les lieux et ne s’y aventuraient qu’en cas de stricte nécessité. Si cette partie des bois n’abritaient pas encore de monstres, nombre de baies vénéneuses germaient sur les buissons et empoisonnaient régulièrement les malheureux qui méconnaissaient leurs effets.
    
    Il nous était impossible de discuter. Si Malcolm avait éloigné Géralt et ses compagnons pour la nuit, le moindre soupir, ou juron échappé, pourrait nous être fatal. Nous avancions donc d’un rythme saccadé, les lèvres closes, le visage fermé et les sens en alerte.
    
    Ma robe et ma cape foulaient l’humus. Mes chaussures quant à elle peinaient à résister aux assauts des orties, ronces et branches d’arbres égarées sur le sol. Mais la douleur m’importait peu. Je profitai de ce rare moment de silence pour clarifier mes pensées et apaiser mon esprit. Lorsque je marchais, je ne réfléchissais plus. Et j’avais diablement besoin d’un moment de répit pour permettre au masque que j’arborais face à mes compagnons de ne pas s’effondrer. Je tenais debout, fière et stoïque, depuis trop longtemps. J’ignorais ce qui me poussait à tenir, à garder cette allure digne alors que le monde s’effondrait autour de moi.
    
    J’écoutais alors nos pas, saccadés, écrasant la terre humide ou brisant des branches de temps à autre. Je les écoutais jusqu’à repérer leur rythme, mélodie seulement rompue de temps à autre par les soupirs de mes compagnons et le vent crissant contre les feuilles des arbres.
    
    Puis, un soupir retentit au loin, comme la caresse d’une plume près de mon oreille. Je me figeai, surprise. Mes compagnons demeuraient à bonne distance de moi et leur concentration laissait supposer qu’aucun d’eux ne m’avait murmuré quelque chose. Je repris ma route avant de sentir une chaleur inonder mon corps.
    Lorsque la vision de Gale s’était produite, mon enveloppe corporelle s’était entièrement vidée de toute énergie, écrasée par le poids de la fatalité. Ce fut comme si l’on m’avait arraché une part de moi-même et cette absence, bien qu’il me faille encore du temps pour l’accepter pleinement, me rongeait depuis. Mais cette chaleur me réconforta, comme si le vide se compensait un peu.
    
    Une voix féminine laissa échapper quelques mots furtifs, ponctués d’éclats de rire. Sans m’arrêter, de crainte d’alerter mes compagnons, je balayai la forêt du regard et constatai que la voix féminine provenait d’ailleurs.
    
    Mon cœur battit avec force, inondé par cette énergie nouvelle.
    
    Catherine.
    
    Sans comprendre pourquoi, je perçus immédiatement la présence de ma mystérieuse jumelle. Son âme errait près de la mienne, prisonnière de l’autre réalité, que seule un voyage astral pouvait dévoiler à un œil humain.
    
    Lors de mes entraînements avec Irène, la terreur avait rapidement laissé place à la fascination. L’autre réalité, comme je me plaisais à la nommer, révélait l’influence que le monde des morts exerçait sur les trois Mondes. Les paysages m’apparaissaient sous un voile ombragé et aucun son ne me parvenait. Au lieu de cela, j’avançais dans un silence inquiétant, de ceux que l’on soupçonne de dissimuler un danger plus grand encore. Des esprits défunts, âmes d’hommes, de femmes, animaux ou démons égarés, erraient. Certains prenaient plaisir à déambuler ainsi, d’autres n’avaient guère conscience de leur état.
    
    Pourtant, cet étrange monde, dont je ne connaissais rien, tenait une place importante dans les autres, mais pour quelle raison ?
    
    La présence de ma jumelle était désormais évidente. Je fermai les yeux et imaginai alors son visage doux et souriant, assorti à d’élégantes boucles blondes – ou rousses.
    
    Bientôt, sa présence se fit plus lointaine, sans disparaître pour autant. Nous discernâmes la colline hantée. La chaleur ne m’abandonna pas et je redressai ma tête, soudain soulagée de mon fardeau, même si tension augmenta dans notre groupe. Raonaid resta de marbre, tandis que nos compagnons empoignèrent leurs dagues et épées avec plus de fermeté encore.
    
    Nous grimpâmes jusqu’au sommet de la colline, où nous fûmes accueillis par des dizaines de murmures glacés qui se répandirent au fur et à mesure de notre passage. Peu à peu, la colline déserte de prime abord laissa apparaître des silhouettes diaphanes. Des dizaines d’hommes et de femmes nous encerclaient. Si la plupart gardaient le silence – ou se contentaient de soupirer -, leurs genoux demeuraient fléchis, prêts à bondir.
    
    Leurs iris argentées brillaient à la fois de mépris et de fascination. Leurs sourires carnassiers se figèrent lorsqu’ils reconnurent l’odeur des sorciers. Je baissai la tête et ébauchai un étrange rictus, que je veillai à dissimuler en enfonçant un peu plus ma tête dans ma capuche.
    
    Finalement, nous découvrîmes trois Cachés qui se démarquaient clairement des autres. Laurent arborait un costume sombre, qui laissait néanmoins deviner les formes de son torse musclé. Je remarquai qu’il possédait la même chevelure platine que la femme de ma vision – et la plupart des Cachés qui nous entouraient.
    
    Leurs peaux diaphanes, presque translucides, s’assortissaient toujours à des iris argentées et à cette curieuse chevelure blonde – presque argentée. Seuls quelques individus différaient, comme l’homme à la gauche de Laurent. Il arborait un visage plus menaçant encore que ce dernier. Ses yeux argentés me firent penser à un aigle. Sa chevelure noire de jais descendait jusqu’à la moitié de son dos. Il portait un costume rouge et noir, qui lui conférait l’allure d’un artistocrate.
    
    Je n’eus guère le temps d’examiner le Caché à sa droite. Raonaid ordonna à Donovan et les autres hommes de rester en retrait, et me fit discrètement signe de m’avancer. J’ôtai alors la capuche de ma tête et à la découverte de mon visage, un murmure de stupéfaction se répandit parmi les autres Cachés.
    
    — Vous, persifflai-je en toisant l’homme à la gauche de Laurent. Où est Catherine ? Que lui avez-vous fait ?
    Les murmures redoublèrent et je sursautai. Les mots m’avaient échappé des lèvres, je ne me souvenais guère de les avoir formulés dans mon esprit. Raonaid me lança un regard ahuri, tandis que l’homme en question ébaucha un rictus glacial. Il poussa un grognement menaçant.
    
    — Paix, Shay, fit Laurent d’une voix posée.
    
    — Vous avez enterré Catherine vivante, repris-je sans pouvoir me contrôler. Vous l’avez enterré dans ce cromlech…
    
    Je me fustigeai intérieurement. Mon corps irradiait sous l’effet de la colère et je constatai alors que je m’étais rapprochée de l’homme. Ce dernier émit un second grognement et n’attendait qu’une chose : l’ordre de son chef pour m’abattre.
    
     — Effectivement, sorcière, c’est Shay qui a enterré Catherine sur mes ordres, confessa Laurent.
    
    Si cette rencontre demeurait sous tension, mon intervention avait manquée de tout faire exploser. Je jetai un regard désolé en direction de Raonaid, dont les traits étaient déformés par la terreur.
    
    — Elle communique avec toi, n’est-ce pas ? interrogea-t-il.
    
    — En effet, répondis-je. Elle parle à travers moi… elle…
    
    — Vous possédez donc des pouvoirs similaires, même si ton aura magique est bien plus puissante que la sienne… intéressant.
    
    — Comment cela est-il possible ? cracha Shay. Cette femme sort de nulle part et est capable de communiquer avec cette garce ? Tue-la Laurent, avant qu’elle ne te fasse le même coup que…
    
    Il se tut aussitôt, conscient d’en avoir trop dit.
    
    — Sont-elles sœurs ? interrogea-t-il sans m’accorder un regard.
    
    — Leurs odeurs sont bien trop différentes, intervint le Caché à droite de Laurent.
    
    — Que voulez-vous ? intervint Raonaid. Nous avez-vous convoqué pour débattre du lien unissant Élia et Catherine ou pour entamer des négociations ?
    
    Le silence s’abattit sur la colline. Laurent esquissa un sourire amusé et observa les autres créatures, prêtes à se jeter sur nous. Je risquai un coup d’œil vers ces dernières et constatai avec effroi que les dires de Dorian se confirmaient :
    les semblables de Laurent s’étalaient bien au-delà de la colline. Ils se comptaient par centaine et je soupçonnais l’obscurité d’en dissimuler bien plus encore.
    
    — Que voulez-vous ? reprit la cheffe d’une voix lasse. Que signifie ces meurtres sanglants et ces menaces ? Car il ne s’agit ni des Mortagh, ni des covens voisins, n’est-ce pas ?
    
    — N’y voyez nulle rancœur personnelle, sourit Laurent. Hélas, la brume et les monstres qu’elle amène nous menace autant que vous.
    
    — Pourquoi assassiner des voyageurs égarés ? rétorqua-t-elle. Vous saviez très bien qu’en agissant ainsi, les Mortagh rejetteraient la faute sur nous ! Par votre faute, une chasse aux sorcières se profile et notre coven se trouve exposé à la traque des Patrouilleurs !
    
    — Nous avons tenté de discuter avec toi, répliqua Shay d’un ton acerbe. Il y a des années de cela, nous t’avons demandé de l’aide, à toi et tes semblables, mais aucunes de vous n’a daigné nous porter secours.
    
    — Vous vous nourrissez de sang et de chair humaine ! s’emporta-t-elle. Mon rôle est de veiller sur ce coven et…
    — Et comment les protégeras-tu lorsque la brume encerclera ton coven bien-aimé ? ironisa Laurent. Car elle se rapproche et bientôt, les créatures de l’Antimonde détruiront vos terres et celles des villages alentours !
    
    — La brume vient donc de l’Antimonde ? dis-je.
    
    — C’est l’air de l’Antimonde, précisa-t-il. Cette brume qui détruit animaux, végétaux et humains n’est que l’air que ces démons respirent. Bientôt, il remplacera le nôtre et vous tomberez tous comme des mouches.
    
    — Vous résistez donc à ses effets, soulignai-je.
    
    — En vous offrant ses pouvoirs, le Démon-Créateur aurait mieux fait de vous transformer en l’un des leurs, dit Shay. La Juventus Babina, en nous contaminant de son délicieux venin, a créée l’unique espèce capable de résister à l’Antimonde – et aux humains.
    
    — Une espèce hybride, s’horrifia Raonaid. Cela n’explique cependant pas ces meurtres. Pourquoi assassiner ces malheureux ? Pourquoi les vider de leur sang sans vous en nourrir ? Pourquoi laisser les hommes nous accuser ? Le sang de l’Antimonde coule également dans nos veines !
    
    — Vous devez comprendre une chose essentielle, sorcières, déclara Laurent. Lorsque nous avons frappé à votre porte, vous avez refusé de nous aider. À cette époque, nous demeurions faibles et peu nombreux. Puis au fur et à mesure, mes compagnons et moi avons perpétué l’œuvre de la Juventus Babina. Nous avons tout d’abord raclé les cimetières, à la recherche de nouveaux cadavres, puis, une fois notre foyer agrandi, avons dévoré ceux qui n’avaient guère eu l’idée de brandir ces pierres magiques à l’entrée de leurs villages.
    
    — Vous êtes venus réclamer vengeance ? s’esclaffa Raonaid. En laissant les Mortagh et ces fanatiques nous traquer jusqu’au dernier ?
    
    — Bientôt, nous trouverons le moyen de briser ces protections. Je suis capable de passer au travers, comme Lady Montgomery l’a constaté lors de notre première rencontre. Hélas, mes compagnons demeurent bloqués. Une fois cela fait, nous éliminerons tous les mortels de ce monde – et vous avec. Peu importe ce que tu mettras en œuvre pour nous repousser, la bataille est perdue d’avance, Raonaid Sempyr. Cependant, nous sommes prêts à conclure un pacte avec vous.
    
    — Un pacte ? répéta Raonaid.
    
    Laurent tourna alors la tête en ma direction.
    
    — Aidez-nous à briser les protections magiques et à détruire les fanatiques, et nous vous épargnerons, annonça-t-il.
    Un murmure de stupeur se répandit dans notre groupe. Toute l’attention se reporta sur notre cheffe.
    
    — Les maires ont réussi à rendre ces pierres insensibles à nos sortilèges, remarqua-t-elle. Ils ont arraché ce secret aux malheureux qui connaissaient leur art – en plus d’avoir torturé des dizaines d’innocents. Désormais, si les sorcières sont malgré tout pénétrer à l’intérieur de ces villages, il nous est impossible de détruire ces pierres.
    
    — Ce n’est pas l’unique moyen, rétorqua Laurent. Il y a également l’armée des morts.
    
    Je déglutis, tandis que le Caché soutenait mon regard. Était-il au fait de ma rencontre avec le Démon-Créateur ?
    
    — Ce n’est qu’une légende, bonne à effrayer les enfants ! s’exclama Raonaid. Pourquoi les morts créeraient-ils leur propre armée ?
    
    Ce n’était guère une armée officielle. Selon le Démon-Créateur, il s’agissait d’âmes errantes privées du repos éternel, à l’instar de celles qui déambulaient dans l’autre réalité. Je compris alors où le chef des Cachés voulait en venir : il comptait sur mon aide pour libérer ces défunts de leur malédiction et obtenir leur soutien en échange.
    
    — Je ne dispose pas d’un tel pouvoir, dis-je. Je suis une sorcière, non une divinité. Seule la Déesse est en mesure de les libérer, puisqu’elle a elle-même jeté ce sortilège.
    
    — Que racontes-tu, Élia ? s’étonna Raonaid. Comment…
    
    — Tu possèdes ce pouvoir, trancha Laurent. Catherine me l’a dit. Elle me l’a montré dans ses visions.
    
    — Quelles visions ? Catherine et moi ne nous connaissons pas, elle…
    
    — Elle connaît tout de toi, bien au contraire, persiffla Laurent. Elle en savait plus sur ce monde que n’importe quel savant de l’université ! Tu es l’héritière du don des morts, la seule en mesure de libérer les défunts de leur malédiction !
    
    — Et pourquoi vous aiderai-je ? Vous avez enterré Catherine vivante dans ce cromlech, vous l’avez probablement torturé pour obtenir ces informations et commis tous ces meurtres sanglants pour pousser les Mortagh à nous traquer !
    
    — Parce que sans cela, votre espèce disparaîtra sous peu. Nous ne pouvons certes nous abreuver de notre sang, mais rien n’empêcherait mes amis de vous déchiqueter si je leur en donnais l’ordre.
    
    À ces mots, les Cachés se rapprochèrent lentement, le visage avide. D’un geste, Laurent arrêta leur mouvement et reprit :
    
    — Je vous laisse le choix, sorcières. Vous pouvez choisir de nous aider et de prendre les armes contre les humains de ce monde. Votre aide sera récompensée au-delà de toutes vos espérances.
    
    — Et pourquoi croirions-nous à ces promesses ? demanda Raonaid. Pourquoi renoncerions-nous à notre Humanité pour aider des monstres sans âme ? Car c’est ce que vous êtes, n’est-ce pas ?
    
    — Car nous demeurons votre ultime rempart contre les créatures de l’Antimonde, sourit Shay. Ta stupide jumelle refusait de croire cela lorsque nous l’avons capturée. Refusez, et les cadavres s’empileront les uns sur les autres d’ici peu.
    
    — Nous vous accordons un délai de réflexion, renchérit Laurent d’une voix suave. Deux semaines. Si d’ici là, vous refusez ou gardez le silence, il ne vous restera plus qu’à prier pour le salut de votre âme.
    
    Il hocha alors la tête et la masse de Cachés qui nous encerclait s’écarta afin de nous laisser repartir. Notre groupe resta immobile, prêt à déceler le moindre piège. Finalement, nos compagnons risquèrent un pas, se retenant de pousser un soupir de soulagement. Avec prudence, je rabattis ma capuche sur ma tête et me préparai à entamer le chemin de retour lorsqu’une main glacée bloqua mon bras.
    
    — Pas si vite, sorcière, lança Shay, visiblement en proie à une lutte intérieure pour ne pas m’arracher la tête d’un geste.
    
    — Que voulez-vous encore ?
    
    — Te faire revenir à la raison. Je sais que tu es arrivée récemment dans ce coven et que tu vénères le Démon-Créateur. Tu peux donc comprendre les enjeux qui se profilent à l’horizon et ramener ta cheffe à la raison.
    
    — Vénérez un Démon ne signifie pas que je sois prête à livrer des innocents à vos griffes. Si je parviens à libérer cette armée de cette malédiction, ce sera pour éliminer tous ceux qui ont tenté de nous faire du mal, y compris vous.
    
    — Irène est l’une des seules femmes de ton espèce à prêter foi à nos menaces, murmura-t-il au creux de mon oreille. Parle-lui, Élia. Elle seule comprend la vérité. Nous n’avons qu’un véritable ennemi ici et il s’agit de l’Antimonde. Tous ceux qui refusent de le combattre se trompent et devront être vaincus.
    
    — Vous n’auriez jamais dû assassiner ces innocents et nous faire accuser. Allez-vous faire voir.
    
    — La charité ne sert guère à attirer des alliés, railla-t-il. Bientôt, tu le comprendras aussi. Il faut parfois sacrifier quelques innocents pour épargner la vie de milliers d’autres personnes. Ne prétend pas que ce coven fasse exception à la règle. Raonaid te livrerait aux flammes si cela était nécessaire.
    
    — Vous avez assassiné des innocents pour semer la terreur. Vous ne valez guère mieux que les créatures de l’enfer, finalement. Irène peut penser ce qu’elle veut, ce n’est pas pour autant que je la soutiendrai.
    
    Je voulus repartir, mais il m’empêcha à nouveau d’avancer.
    
    — Catherine désirait nous vaincre et elle n’a pourtant rien pu faire lorsque j’ai couvert son corps de terre humide. Si tu n’y prends pas garde, tu seras la prochaine que j’assassinerais. Fais-donc le bon choix avant qu’il ne soit trop tard.
    

Texte publié par Elia, 21 janvier 2018 à 12h24
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