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Tome 1, Chapitre 2 « Les Patrouilleurs » Tome 1, Chapitre 2
À mon réveil, les premières lueurs de l’aube chatouillèrent le bout de mon nez. Mes yeux papillonnèrent et je découvris la forêt de la veille, bercée par la lumière du soleil et l’agréable gazouillis des oiseaux.
    
    Mon corps était endolori par les courbatures, mais je me sentais à nouveau capable de marcher. Mes vêtements et mes cheveux, recouverts de feuilles et de saletés, me grattaient et demeuraient aussi secs que de la paille.
    
    Je bus un peu d’eau dans une source qui s’écoulait un peu plus loin et je tentai de clarifier mes pensées. Je peinais à réaliser ma présence ici, aussi loin du domaine Montgomery, ainsi que mon nouvel état. J’avais beau avoir été élevée dans le respect et la tolérance de l’autre, perdre mon titre de noblesse et mon héritage m’affectait.
    Terminer mon existence comme une vulgaire paysanne, à feindre ma dévotion envers Dieu pour échapper aux soupçons d’hérésie mettrait du temps à faire écho dans mon esprit – s’il parvenait à l’accepter un jour.
    
    Alors que je m’approchai du feu allumé la veille par mon fiancé, un frisson parcourut mon échine. J’avais dormi comme un loir, sans avoir une seule fois surveillé notre campement. Pourquoi Gale ne m’avait-il pas réveillé une fois les trois heures écoulées ?
    
    — Gale ? appelai-je. Gale ?
    
    Je balayai les alentours du regard. Personne. Je réprimai un frisson avant de constater la présence de la brume de la veille, accompagnée du même roucoulement des oiseaux. Elle arborait cependant une élégante teinte dorée, de par les rayons du soleil qui se faufilaient parmi les épais feuillages des arbres.
    
    La panique me gagna aussitôt. Gale faisait toujours passer mes besoins avant les siens, quitte à s’épuiser plus que de raison. S’il avait veillé toute la nuit, la route aujourd’hui serait plus laborieuse encore. Nous n’avions ni chevaux, ni vivres. Sans repos, il s’effondrerait avant même d’avoir quitté cette forêt. De plus, il ne m’aurait jamais laissé seule aussi longtemps sans m’en avertir. Je le connaissais trop bien.
    
    Je décidai de cueillir quelques baies pour calmer les gargouillements de mon estomac et recouvrer un peu d’énergie avant de m’engager hors du bosquet. Mon dernier repas remontait à mon ultime soir en prison et celui-ci n’avait guère été consistant.
    
    — Gale ? appelai-je. Gale ! Est-ce que tu m’entends ?
    
    Les mots se perdirent au fond de ma gorge. Le soleil était levé depuis déjà plusieurs heures. Le temps pressait. J’avais déjà attendu trop longtemps ; si nous ne nous dépêchions pas, le bateau vers les Amériques partirait bel et bien sans nous.
    
    J’arrachai un pan de ma robe boueuse et l’accrochai à une branche d’arbre. Mon sens de l’orientation me faisait défaut et cette forêt ne m’inspirait rien qui vaille. Je rassemblai le peu de courage dont je disposais encore pour m’enfoncer dans les bois. Les minutes s’écoulèrent sans qu’aucun indice ne vienne éclairer ma recherche. Il n’y avait ni traces de pas, ni de sang et tous mes appels restèrent sans réponse.
    
    Gale s’est simplement éloigné,
pensai-je. S’il avait été attaqué par des bandits ou des animaux, ses cris m’auraient forcément alerté.
    
    Je tentai finalement de revenir sur mes pas, de me remémorer le chemin, mais tous les bosquets se ressemblaient et mon repère ne servit à rien. À croire que l’on avait disposé les mêmes arbres à la suite des autres, à l’infini.
    Cette fois-ci, une profonde terreur glaça mes veines et un vertige me saisit. Je m’assis sur une lourde branche d’arbre échouée sur le sol afin de me reprendre.
    
    Je ne pouvais céder à la panique maintenant. Je devais rester forte et courageuse, pour faire honneur au sacrifice de mes parents. De toutes manières, si je laissais mes émotions me submerger dans ce lugubre endroit, j’étais d’ores et déjà perdue.
    
    Soudain, je distinguai quelques mètres plus loin une brume violette, bien différente de la précédente. Intriguée, je me levai afin de l’examiner. Plus sinistre que l’argentée, la flore se flétrissait sur son passage.
    Mais avant que je ne puisse en voir plus, un hennissement retentit et des bruits de trot se rapprochèrent.
    
    — Gale ? balbutiai-je.
    
    Un groupe d’hommes surgit alors des arbres et m’encercla. Je me figeai et sentis les battements de mon cœur s’accélérer. Ils portaient tous un uniforme noir, assorti d’un insigne argenté en forme d’étoile. Des arcs et des épées étaient également accrochés derrière leurs dos. Qui étaient-ils ? Des chasseurs ? Des soldats ?
    
    Je serrai les poings, comprenant que je serais totalement sans défense s’ils décidaient de m’attaquer. Je les observai tour à tour, jusqu’à ce que l’un d’eux descende à terre. Il me dépassait d’au moins une tête et ses yeux d’aigles me toisèrent avec intérêt.
    
    — Mademoiselle ? dit-il en agitant mon repère boueux. Que fabriquez-vous seule dans ces bois ?
    
    Il jeta un regard peu amène à ma tenue élimée. Ma robe, jadis blanche, n’avait guère résistée à mon séjour au cachot ainsi qu’à notre périple forestier. Mes lacets m’avaient définitivement abandonné et mon corset ne me soutenait plus. Ma chevelure sale et emmêlée devait me donner l’allure d’une démente.
    
    — Que faites-vous seule ici ? répéta-t-il.
    
    Je ne répondis rien, terrorisée. Je détestais sa manière de me regarder comme si je n’étais qu’une gueuse bonne à jeter. Qu’allait-il me faire ?
    
    — Mademoiselle ? répéta un deuxième homme. Vous… que s’est-il passé ? Oh mon dieu ! Regardez les gars, cette brume est revenue ! Mademoiselle, c’est dangereux, il est interdit de quitter le village sans une escorte !
    
    — Je… je… me suis perdue… bredouillai-je, telle une enfant prise en faute. Mon ami a disparu pendant qu’il montait la garde et… et je suis morte d’inquiétude !
    
    — Votre… ami ? s’étonna le premier homme en détaillant ma silhouette.
    
    Quelques membres du groupe émirent un ricanement, presque aussitôt étouffé. Je rougis de colère face à son insinuation et répliquai en soutenant son regard :
    
    — Mon ami, oui. Il a disparu, il… il veillait sur moi et je dois le retrouver !
    
    — Votre… ami, comme vous dites, comment s’appelle-t-il ? interrogea-t-il.
    
    — Matthew.
    
    Je tentai de reprendre mes esprits. Matthew était le deuxième prénom de Gale et j’espérais sincèrement que ce dernier jouerait le jeu si ces hommes décidaient de partir à sa recherche. Mon procès ayant fait grand bruit à la capitale, il était fort probable que nos noms se soient répandus au-delà de notre village et je ne pouvais prendre le risque de dévoiler notre véritable identité.
    
    — Bien, mademoiselle, déclara l’homme. Les environs ne sont pas sûrs en ce moment. Pour tout vous dire, cette forêt nous pose beaucoup de problèmes depuis plusieurs mois… Mes compagnons vont fouiller le coin pour retrouver votre ami.
    
    J’hochai la tête avec vigueur.
    
    — Il est grand, ses cheveux sont châtain clair et ses yeux bleus, précisai-je. S’il vous plaît, retrouvez-le… il…
    
    — Tout ira bien, mademoiselle. En attendant, il faut vous mettre à l’abri. Quel est votre nom ?
    
    Au même moment, trois autres hommes les rejoignirent. Leurs visages étaient renfrognés et transportaient, en plus de leurs compagnons, une immense arbalète. Ma gorge s’assécha à la vue de cette arme. Je l’imaginai pointée vers moi.
    
    Soudain, l’un d’eux, au regard aussi pur que l’océan, me toisa d’un air ahuri.
    
    — Par le ciel, Géralt ! s’écria-t-il. Cette femme, c’est, c’est…
    
    Je tressaillis immédiatement.
    
    — Catherine ?
    
    L’homme descendit à terre et s’avança vers moi, les yeux embués.
    
    — C’est… c’est un miracle ! Géralt, tu ne l’as pas reconnu ? Catherine, c’est moi, Ian ! Vous… vous êtes vivante ! Bonté divine, vous… êtes-vous blessée ?
    
    J’écarquillai les yeux, ne comprenant pas un traître mot de ce qu’il racontait. Il sentit visiblement ma gêne, car au lieu de m’étreindre, il tapota doucement mon épaule et déposa un baiser sur mon front moite.
    
    — Lady Catherine ? interrogea Géralt. Pardonnez-moi, avec cette allure, je ne l’ai guère reconnu. Je vous prie de me pardonner, Lady Catherine. Mon comportement était inapproprié pour une femme de votre rang.
    
    — Parce que si je n’avais pas été une Lady, j’aurais mérité ce traitement ?
    
    Un silence pesant s’installa et tous les Patrouilleurs me fixèrent, visiblement surpris de cet élan de colère. Loin d’être gêné, Géralt haussa les épaules et avant que je ne puisse répliquer, un autre de ses compagnons prit les devants.
    
    — Ta fiancée ? Je me disais bien que son visage était familier ! Catherine Montgomery ? C’est… c’est bien vous ?
    
    Mon sang se glaça et ma gorge se noua. Que signifiait cette histoire ? Montgomery était bien mon nom de famille, mais je ne nommais Élia. Et à ma connaissance, je n’avais aucune sœur jumelle.
    
    — Les mêmes yeux, la même bouche, les mêmes cheveux… je ne me trompe pas ! Catherine, je suis tellement soulagé ! s’émerveilla Ian. Merci, Seigneur ! Merci infiniment !
    
    Il me contempla et caressa mes cheveux blonds comme s’il s’agissait d’une étoffe précieuse.
    
    — Tu es un idiot, Géralt ! pesta-t-il. Le Seigneur m’accorde une immense faveur en me ramenant ma fiancée et tu oses la traiter comme une vulgaire fille de rue !
    
    Géralt leva les yeux au ciel, mais se reprit rapidement et déclara d’une voix neutre :
    
    — Quoi qu’il en soit, Lady Catherine, vous ne courrez plus aucun danger. Nous sommes des Patrouilleurs. Nous veillons sur la ville et chassons tout ce qui pourrait nuire à ses habitants. Aucune onde maléfique, aucune créature diabolique et aucun païen ne vous feront de mal désormais. Je puis vous l’assurer.
    
    Des Patrouilleurs ? De quoi parlait-il ? J’observai alors son insigne et distinguai un « P » étincelant à l’intérieur de l’étoile, entouré de la croix du Christ. Depuis quand la Couronne anglaise avait-elle mis en place ce dispositif ?
    
    Gale. Je devais retrouver Gale et fuir à tout prix ces Patrouilleurs. Je m’efforçai de ravaler mes sanglots et balbutiai :
    
    — Je… je veux rentrer chez moi.
    
    — Mais vous rentrerez bientôt chez vous, ma mie, assura Ian. Vous… vous ne vous souvenez pas de moi ?
    
    — Non…
    
    — Hé Ian, après ce qu’il lui est arrivé, elle a peut-être perdue la mémoire ! intervint son collègue. Elle est sous le choc, accorde-lui du temps !
    
    — Ma fiancée, amnésique ? Tu délires complètement, Malcolm !
    
    — Calme-toi, Ian. Tu vas la paniquer en te comportant ainsi !
    
    Ian hocha docilement la tête et reprit :
    
    — Ma douce Catherine, vous voilà de retour parmi nous. Dieu seul sait à quel point ces derniers jours ont été une torture… je vous croyais perdue pour toujours… Mais bientôt, vous serez chez vous. Je… je suis tellement navré de ne pas vous avoir protégé comme je vous l’avais promis !
    
    Cette fois-ci, il laissa sa pudeur de côté et m’étreignit avec force. Incapable de résister, prisonnière de l’absurdité de la situation, je me laissai bercer par ces bras aimants.
    
    — Je suis désolée, bafouillai-je quelques secondes plus tard. Vous devez faire une erreur, je… je ne suis pas Catherine !
    
    — Tout ceci est confus, ma chère, mais tranquillisez-vous, tout rentrera bientôt dans l’ordre, assura Ian.
    
    — Votre fiancé a raison, Lady Catherine, renchérit Malcolm. Vous avez sûrement vécu des choses très graves, inimaginables au vu des circonstances, mais nous allons vous ramener au village. Là-bas, vous vous reposerez et un médecin prendra soin de vous.
    
    À cet instant, le visage de mon fiancé se dessina dans mon esprit. Je ne pouvais pas l’abandonner ainsi, si je partais avec ces hommes, Gale ne s’en sortirait pas vivant. Qui l’aiderait en cas de besoin ?
    Cependant, si je leur révélais la vérité, je n’osais imaginer ce qu’il adviendrait de moi. Je me sentais incapable de faire face à la haine et à la douleur. La perspective d’être brûlée vive m’arracha un frisson d’effroi. Il me fallait trouver une solution et vite !
    
    — Mon… mon ami… insistai-je.
    
    Géralt hocha la tête d’un air agacé. Je serrai discrètement mon poing droit pour enlever ma bague de fiançailles, qui tomba sur l’humus. Je me déplaçai ensuite de manière à la masquer de la vue des Patrouilleurs. Le bijou était d’une valeur inestimable et si cette Lady Catherine appartenait sûrement à la noblesse anglaise, je ne pouvais prendre le risque d’être démasquée par ce détail.
    
    Pardonne-moi, mon amour.
    

    — Nous allons partir à sa recherche, Lady Catherine. J’ai donné ma parole. En attendant, Malcolm et Ian vous escorteront jusqu’à votre foyer. Que Dieu vous garde tous !
    
    — Que Dieu nous garde ! Que Sa lumière guide notre foi parmi les ténèbres ! clamèrent les autres.
    
    Sur ces mots, Géralt grimpa sur son destrier et fit signe au reste du groupe de le suivre. Je n’eus guère le temps de les voir disparaître, puisque les bras puissants de Ian me hissèrent sur sa monture.
    
    Ma bouche refusait de s’ouvrir et mon corps semblait incapable d’effectuer le moindre mouvement. Telle une poupée de chiffons, je laissais le jeune homme m’emmener.
    
    J’ignorais totalement où je me rendais, mais une chose était sûre : ces hommes me prenaient pour Catherine Montgomery et désormais, mon salut reposait sur sa réelle disparition.
    
    
    
    
    
    
    
    
    
    
    
    
    
    

Texte publié par Elia, 8 décembre 2017 à 11h43
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