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Tome 1, Chapitre 16 « Face à soi-même » Tome 1, Chapitre 16

    — Je ne t’attendais pas aussi tôt ! s’étonna Raonaid en arrivant dans notre cachette. Lorsque je t’ai vu frapper à la porte de ma boutique et disparaître, j’ignorais que tu avais autant besoin d’aide…
    
    Hors d’haleine, je tentai de reprendre mon souffle et de calmer les battements de mon cœur fou. De la sueur perlait de mon front moite et je ne parvenais pas à reprendre mes esprits.
    
    Maddy connaissait la vérité. Si la jeune fille m’avait montré un soutien sans faille, qu’en serait-il désormais ? Je ne pouvais prendre le risque de le savoir. Si elle révélait la vérité à Ian, une foule incendierait sa demeure sous peu.
    Raonaid écouta le récit de l’attaque avec un calme surprenant.
    
    — La situation est critique en effet, admit-elle. Néanmoins, je me tiendrai informée de la suite de cette histoire. Ta domestique risque beaucoup en te dénonçant sans preuves.
    
    — Je… je n’ai pas réfléchi, confessai-je, le cœur au bord des lèvres. Dès que j’ai croisé son regard, j’ai pris la fuite.
    — N’aie crainte, Élia. Tu te réfugieras au sein de notre coven en attendant de trouver une solution. Nous te protégerons autant de temps que nécessaire.
    
    Elle marqua une pause, marmonna quelques paroles incompréhensibles et ajouta :
    
    — Nous allons nous téléporter immédiatement, si tu le veux bien.
    
    J’hochai la tête en guise d’assentiment. En quelques secondes, nous quittâmes les sous-sols. Je découvris alors une immense salle lumineuse et spacieuse, presque à ciel ouvert. Un dôme de verre faisait office de toit, offrant ainsi une vue magnifique sur la forêt alentour.
    
    Contrairement à Endwoods, elle ne semblait guère menaçante.
    
    Seule une paisible brise rompait la quiétude des lieux.
    
    — Ne te fie pas à cette atmosphère, sourit Raonaid. Le temps ce matin est particulièrement clément, mais dès que le vent se lève, tout devient plus menaçant. Quoi qu’il en soit, bienvenu dans notre coven.
    
    Je lui répondis par un sourire forcé et un hochement de tête hâtif. Raonaid arqua un sourcil, amusée.
    
    — J’ai besoin d’un moment, confessai-je.
    
    Raonaid détacha son bras du mien et se dirigea vers un groupe de personnes. Je profitai de cet instant de répit pour reprendre mon souffle et mes esprits. J’étais sur le point de chanceler. Mes muscles étaient paralysés par la terreur et mon esprit peinait à croire que tout ceci était réel.
    
    Je me pinçais pour sortir de ce cauchemar, mais je ne me réveillai pas. Les larmes commencèrent à affluer et je me ressaisis aussitôt pour ne pas montrer mon désarroi aux personnes que j’allais rencontrer. Je me redressai et m’obligeai à sourire, bien que mes émotions menaçassent de me submerger à tout moment.
    
    Je décidai d’observer plus attentivement le décor autour de moi pour chasser mes sombres pensées.
    Une étoffe était suspendue au plafond et représentait notre emblème : les trois lunes, ascendante, pleine et descendante. Je constatai également que les statues de la fontaine représentaient pour la plupart un étrange visage, aux traits irréguliers et disproportionnés.
    
    La salle était peuplée par des personnes de tous âges. Certains étaient vêtus de la même façon que les habitants d’Endwoods, d’autres arboraient des tenues plus extravagantes et colorées. Un groupe d’enfants, qui jouait aux cartes, croisa mon regard et échangea ensuite des regards rougissants et intimidés.
    
    Avant que je n’eusse le loisir de déterminer si j’étais responsable de leurs rougissements ou non, le groupe que Raonaid avait rejoint s’avança vers moi. La sorcière entama les présentations sans attendre.
    
    — Mes amis, cette jeune femme a décidé de trouver refuge ici suite à une attaque, dont nous parlerons au prochain conseil.
    
    — Par la corne du Dieu Cornu, est-ce là une forme de sorcellerie ? s’étonna une femme. Catherine, est-ce que tu es de retour ?
    
    — Ce n’est pas Catherine, objecta une seconde sorcière. Son aura est différente. Tu devrais l’avoir remarqué d’ici.
    
    — Son nom est Élia, expliqua Raonaid. Elle est arrivée ici par un… malheureux hasard et a volée l’identité de Catherine suite à une confusion de ces crétins de Patrouilleurs. Élia, voici Irène.
    
    Une jeune femme brune, qui m’avait également démasquée, s’avança vers moi. Vêtue d’une longue robe gothique blanche et pourpre, elle était charismatique que Raonaid. Son regard noir olive était pénétrant et ne laissait rien dévoiler de ses sentiments. Elle m’adressa un sourire amical et inclina légèrement la tête en ma direction.
    
    — L’aura que tu dégages est d’une puissance incroyable, commenta-t-elle. Raonaid ne mentait donc pas à ton sujet. Sois la bienvenue, Élia. Mon rôle est de protéger ces lieux des forces obscures. Je suis également la cheffe et représentante de l’occultisme. Nos adeptes vivent un peu plus en retrait au nord de là.
    
    Je la remerciai et posai mes yeux sur la femme qui m’avait prise pour Catherine.
    
    — Je me nomme Pernelle et je suis le bras droit de Raonaid, dit-elle. Notre précédente chef est décédée il y a quelques années et depuis, je l’épaule dans cette lourde tâche. Sache que tu as toute ta place ici. Puisse ta bonté être aussi grande que la jeune femme qui t’a précédée.
    
    — En effet, Catherine a fait forte impression ici, admit Raonaid. La plupart des membres de notre communauté, à l’exception des personnes en face de toi, ignorent tout de ta véritable identité.
    
    — Tu… souhaites que je continue à jouer le rôle de Catherine ? m’étonnai-je.
    
    — Par mesure de prudence, je te conseille de ne rien révéler, répondit la chef du coven. Les Mortagh useront de la torture pour obtenir le plus de noms et si l’un d’entre nous se fait capturer, nous devons être en mesure de leur en fournir le moins possibles.
    
    — Nos frères et sœurs poseront des questions, intervint Irène. Catherine a disparue depuis plusieurs semaines et ne peut réapparaître sans une histoire valable.
    
    — Je feindrai l’amnésie, comme lors de mon arrivée à Endwoods, suggérai-je. Néanmoins, il reste un problème : je sais désormais qui la détient. Si cela s’ébruite, mon histoire s’effondrera.
    
    — Qui détient Catherine ? s’ahurit en chœur le groupe de païens.
    
    — Un dénommé Laurent.
    
    La réponse eut l’effet escompté : un silence de mort s’abattit. Si peu de personnes connaissaient l’existence des Cachés, ce n’était visiblement pas le cas de ce coven. Leurs visages fermés et leurs lèvres pincées en signifiaient long.
    
    — Voilà qui n’arrange pas nos affaires, commenta Raonaid en jetant un regard las à ses compagnons. Dans ce cas, continue à jouer le rôle de Catherine en attendant d’en savoir plus. Nous en discuterons dès que possible, afin que nous puissions prendre les mesures nécessaires.
    
    — Vous pouvez compter sur moi, déclarai-je.
    
    — Pardonne-moi, je ne me suis pas encore présenté, intervint l’homme. Je m’appelle Donovan.
    
    — C’est un honneur de te rencontrer, Donovan, dis-je. Merci infiniment de m’accueillir ici. Je pratique le paganisme depuis déjà plusieurs années, mais j’ai rarement eu l’occasion de me retrouver avec mes semblables. Pardonnez donc mes manières maladroites. J’ignore encore tout des règles de votre communauté.
    
    — Élia est arrivé à Endwoods par mégarde, après une désagréable rencontre avec des cavaliers fous, précisa la chef du coven. Les Patrouilleurs l’ont confondu avec Catherine et elle a décidé d’endosser son identité en feignant l’amnésie.
    
    — Brillant, commenta Donovan.
    
    — J’ai surtout profité de la situation, confessai-je.
    
    — Tu as pris la meilleure décision, assura-t-il. Ces Patrouilleurs sont aussi fanatiques que les Mortagh. Ils t’auraient pendu sans le moindre procès s’ils t’avaient découverte.
    
    — Il a raison, renchérit Raonaid. Même si la pendaison reste un sort enviable en comparaison du bûcher. Cependant, sache que Catherine nous fournissait des renseignements précieux, aidée de Karen. Elles étaient les alliées idéales pour nous informer des aléas de ce village fanatique.
    
    — Tu es en sécurité ici, dit Irène avec douceur. Parfois, elles nous révélaient des histoires à en faire dresser les cheveux sur la tête. Sous cette identité, tu étais protégée.
    
    — Hélas pour nous, elles ont disparu et il faudra composer sans leur aide, soupira Raonaid. Pour cette raison, j’aimerais que tu prennes leur relève en nous révélant tout ce que tu as appris depuis ton arrivée. De notre côté, nous mettrons tout en œuvre pour retrouver Gale. Qu’en penses-tu ?
    
    — Marché conclu, déclarai-je.
    
    — Le temps presse et nous devons parler rapidement. Irène va te montrer ta chambre. Rejoins-moi dans une heure ici.
    
    Elle se téléporta, imitée par les autres à l’exception d’Irène. Celle-ci m’adressa un sourire chaleureux et m’invita à la suivre. Nous nous dirigeâmes vers un sous-sol spécialement aménagé. Celui-ci abritait une multitude de petites pièces, qui hébergeaient sans doute des membres de la communauté.
    
    Ma chambre était modeste : située au fond du couloir, elle contenait un petit lit, un placard, une table ainsi qu’une chaise. Irène disposa un peu de papier à lettres, ainsi qu’un encrier et une plume.
    
    — Prends-y tes aises, Élia, dit-elle.
    
    J’hochai la tête en silence et touchai le papier à lettres d’un air mélancolique. Cette chambre ne ressemblait en rien aux manoirs opulents où j’avais toujours vécu. Le luxe me manquerait, je ne pouvais le nier, mais je m’y habituerai.
    
    Cependant, la tristesse me rongeait.
    
    — Mon fiancé serait tellement heureux de venir vivre ici, révélai-je. Il m’a converti au paganisme et a toujours défendu nos frères et sœurs avec conviction. S’installer ici sans lui n’a aucun sens.
    
    Pour la première fois depuis de longues semaines, je me trouvais seule face à moi-même, face à ce monde que j’évitais depuis si longtemps. L’on pouvait m’arracher le confort de la noblesse et mon titre de Lady, cela importait peu.
    Mais l’absence de Gale ne se comblerait jamais.
    
    — Nous le localiserons, promit Irène. La magie offre une multitude de possibilités. Si Gale est mort, nous le saurons. S’il est en vie, nous entrerons en contact avec son âme.
    
    Sa voix était si confiante que je m’efforçai de la croire.
    
    — Que vais-je devenir sans lui ?
    
    Il était le seul à me connaître réellement. Dès le début, il avait vu clair dans mon jeu. Au lieu de me juger, comme de nombreuses personnes l’aurait fait, il m’avait laissé le temps de me dévoiler à lui. Nos moments d’intimité étaient les rares où ma carapace se brisait, où je me laissais aller avant de jouer à nouveau le rôle que je m’étais créé.
    
    — Je suis cruelle, repris-je. J’ai voulu partir d’ici avant même de savoir ce qu’il lui était arrivé. Lorsque j’ai tenté de fuir Endwoods la première fois, j’ai pensé à lui bien sûr, mais il restait secondaire. J’étais obnubilée par ma survie et l’envie de quitter cet horrible endroit.
    
    — Tu as choisi la raison avant les sentiments. Crois-moi, dans cette région, fuir est la meilleure solution. Cesse donc de t’agiter pour lui. Tu ne m’as pas l’air d’être le genre de femmes à te poser beaucoup de questions.
    J’ébauchai un sourire pour éviter de lui répondre. Dans le passé, lorsque mes titres de noblesse me protégeaient du reste, je ne me posais aucune question et vivais au jour le jour. Mais depuis mon arrivée dans ce village, j’étais sur le qui-vive.
    
    — La Déesse et le Démon-Créateur font parfois preuve de clémence. S’ils le veulent, ils ramèneront Gale auprès de nous. Tu ne dois jamais perdre espoir.
    
    — Quand je pense à ce qui a pu lui arriver dans cette forêt, j’en ai des frissons. Comment espérer alors que cette région est infestée de créatures aussi sordides les unes que les autres ?
    
    Les événements s’étaient succédé et malgré ma profonde terreur, la disparition de mon fiancé avait été occultée par ma propre survie. J’avais appris à connaître Endwoods, ses habitants, à apprécier certains d’entre eux et à jouer le rôle d’une inconnue. Pendant ce temps-là, hormis mes maigres protestations face aux Patrouilleurs, personne n’avait pris la peine de le rechercher.
    
    — Que s’est-il passé avant ton procès ? Pourquoi t’a-t-on dénoncé ? interrogea Irène.
    
    — Gale m’a persuadé, quelques semaines avant l’arrestation, d’abriter au sein de mon domaine des amis traqués par la couronne. Ils étaient païens. J’ai refusé au début, de crainte d’attirer l’attention de mes domestiques. Mais par amour, j’ai fini par accepter. Quelqu’un a ensuite découvert leur présence et m’a dénoncée.
    
    Irène esquissa un sourire triste.
    
    — Ces païens ont été exécutés sans procès, précisai-je d’un ton lugubre. La couronne les traquait depuis si longtemps qu’elle les a livrés aux flammes trois jours après leur arrestation. J’entendais leurs cris de douleur depuis ma cellule.
    
    — Il n’y a guère de justice dans ce monde, n’est-ce pas ?
    
    — J’aurais dû les rejoindre, mais mon statut de noble m’a épargnée. Lorsque je me lève le matin, je ne cesse de penser à eux. Cela me hante presque autant que mon procès.
    
    — Des millénaires plus tôt, nous aurions pu vivre en paix. Hélas, au fur et à mesure des siècles, les autres se sont approprié notre territoire.
    
    — As-tu été persécutée ? demandai-je.
    
    Les lèvres de la sorcière se pincèrent et son regard se voila d’une ombre. Elle paraissait jeune, à peine sortie de l’adolescence. Pourtant, sa prestance indiquait déjà une grande expérience de la vie.
    
    — Il y a une dizaine d’années, les maires des différents villages de la région ont organisé une terrible chasse aux sorcières. Ils cherchaient à connaître le secret d’une pierre magique, capable de repousser les créatures de l’enfer. Ce secret, seules les sorcières le possédaient. Ma sœur aînée se trouvait parmi elles.
    
    — Ces pierres servent aujourd’hui de protections, n’est-ce pas ? demandai-je, au bord de la nausée.
    
    J’imaginai l’espace d’un instant ce terrible épisode. Malgré son intonation calme, je décelai immédiatement la tristesse et la rancœur de la sorcière.
    
    — Ils les ont d’abord torturés dans le plus grand secret afin de ne pas attirer l’attention des autres sorcières. Puis, une fois le secret de ces pierres arraché, ils ont organisé de gigantesques exécutions publiques. Ma mère était guérisseuse et était morte depuis plusieurs années déjà, ma sœur s’occupait de moi depuis. De lourds soupçons planaient sur moi, mais j’ai été épargnée du fait de mon jeune âge.
    
    — Ils n’exécutent donc pas les enfants, ironisai-je.
    
    — La loi le leur interdisait à l’époque, même s’ils ont décrété par la suite que le démon pouvait prendre une forme plus… enfantine. Par chance, je me trouvais déjà loin lorsqu’ils ont pris cette décision. Lorsque ma sœur a été exécutée, ils m’ont traîné devant l’échafaud. J’avais onze ans. Elle ne tenait plus debout. Ses membres étaient brisés et d’horribles cicatrices marquaient son visage.
    
    — Je suis sincèrement désolée, Irène.
    
    — Ne le sois pas. Aujourd’hui, je suis en sécurité et exerce des fonctions importantes au sein de ce coven. Ma sœur se trouve dans un monde meilleur et ses souffrances ne seront pas vaines. Tu sais, Élia, il n’existe aucune justice dans ce monde, à moins de la rendre soi-même. Un jour, les protections se briseront et personne ne pourra protéger ces fanatiques lorsque les démons s’abattront sur eux. Et je ne me contenterai pas de regarder ce spectacle : j’y participerai.
    
    Face à ces révélations pour le moins glaçantes, elle s’efforça d’adopter un visage plus serein et me laissa seule dans ma nouvelle chambre. Je m’assis sur le lit, désorientée.
    
    Antimonde. Pierres magiques. Cachés. Sorcières. Créatures de l’enfer. Procession funèbre. Dame Blanche.
    
    Si je n’avais pas cru en toutes ces entités avant mon arrivée ici, j’aurais sans doute sombré dans la folie. Cette région regorgeait de légendes et monstres plus sordides les uns que les autres et j’eus la nette sensation qu’il était désormais trop tard pour m’échapper d’ici. Mon destin, tout comme celui de Gale, était relié à eux.
    
    En attendant mon entretien avec Raonaid, je fis les cent pas. Je me sentais bien ici. Les lieux étaient remplis de sérénité, loin de ce puritanisme ambiant. J’étais Élia, ou presque. Avais-je laissé cette jeune femme s’exprimer un jour ? Finalement, j’en doutais.
    
    J’enfilai une robe longue, différente de mes accoutrements habituels. Semblable à ce que les femmes portaient dans l’Antiquité grecque et romaine, elle était blanche et laissait mon corps libre de ses mouvements. Je n’avais guère l’habitude de me balader sans corset. Sentir ma taille libre me donnait la sensation de respirer pour la première fois.
    Décidément, j’allais de découvertes en découvertes !
    
    Puis, au lieu de rester enfermée dans ma chambre, je m’obligeai à retourner dans la salle commune. Puisque j’allais partager la vie de ces personnes, il me fallait prendre sur moi et faire leur connaissance. En arrivant là-bas, le groupe d’enfants m’adressa de nouveau un regard timide.
    
    Je n’étais guère douée pour aller à la rencontre des gens. Même du temps où je jouissais de mes titres de noblesse, je préférais me cacher au coin d’un mur ou d’une bibliothèque pour éviter d’engager la discussion aux invités. Peu de gens critiquaient ce côté discret, du fait de la position sociale de mes parents. Je ne dérangeais personne et me comportais malgré cela avec douceur et amabilité.
    
    En somme, j’accomplissais mon rôle de femme et d’épouse.
    
    Lorsqu’il m’avait fallu endosser l’identité de Catherine, je m’étais alors abritée derrière un masque. J’avais joué un rôle au point de me prendre pour cette inconnue, non seulement pour me protéger, mais aussi pour m’oublier moi-même. Et désormais, je me sentais mise à nue et vulnérable.
    
    — Ne sois pas timide, la noble ! plaisanta soudain Irène. Raonaid a décidé de te laisser te présenter sous ton véritable nom.
    
    Elle fit signe aux enfants de se rapprocher.
    
    — Catherine est de retour ? demanda l’un d’eux.
    
    — Hélas non, mon petit. Je te présente Élia. C’est une sorcière, comme toi et moi.
    
    — Pourquoi ressembles-tu à Catherine ? Tu es sa jumelle ?
    
    Je rougis à mon tour.
    
    — Plus ou moins, répondis-je. Je… je suis comme Catherine, mais je suis plus âgée qu’elle.
    
    — Ton accent est différent, commenta un autre enfant. Tu parles mieux qu’elle. Raonaid adore Catherine, mais elle raconte que sa manière de parler est trèèèès exagéré. Et c’est vrai. Toi, c’est naturel.
    
    J’échangeai un regard surpris avec Irène, qui se retenait de pouffer de rire. Les enfants retournèrent ensuite à leurs cartes et elle m’expliqua :
    
    — Catherine est très éloquente, mais cela se voyait qu’elle n’était pas noble. On aurait plutôt dit une bourgeoise qui se prenait pour une Lady. Toi, par contre, tu es noble jusqu’au bout des pieds.
    
    — Ma famille possède ses titres depuis des siècles, répliquai-je, blessée par son ton moqueur.
    
    — Peu importe les titres. Ici, la seule chose qui compte, c’est ta participation dans le coven. Raonaid est notre cheffe, mais cela ne la dispense d’effectuer des tâches pour le bien de nos semblables ou pour montrer sa dévotion envers la Déesse. Nous sommes tous égaux. Tu n’as jamais travaillé de tes mains, n’est-ce pas ?
    
    — Je suis douée pour lire, écrire, jouer de la musique et chanter. Broder, également.
    
    — Tu pourras leur coudre une nouvelle tenue, après cela, ils t’adopteront, plaisanta-telle. Fais pas cette tête, la noble. Tu es près des tiens, désormais. Et si la Déesse le souhaite, ton fiancé nous rejoindra bientôt.
    
    Au même moment, l’un des petits retourna vers nous et m’offrit une rose en or. Lorsque je la pris au creux de ma main, je fus surprise par sa matière dure et froide. Irène et l’enfant échangèrent un regard surpris et éclatèrent soudain de rire.
    
    — Elle y a vu que du feu ! s’exclama-t-il.
    
    Leurs rires redoublèrent. Face à mon regard ahuri, l’enfant claqua des doigts et la couleur dorée s’effrita, pour laisser place à une rose fanée.
    
    — C’est une illusion, m’émerveillai-je.
    
    — Il adore faire des farces à ses amis, dit Irène. Il va bientôt fêter son dixième anniversaire et il maîtrise déjà son don comme un chef !
    
    L’enfant nous gratifia d’un clin d’œil et transforma la fleur fanée en une élégante rose rouge.
    
    — Considère cela comme un cadeau de bienvenue, sourit Irène. Il n’offre pas de cadeaux tous les jours, je pense que c’est ta chevelure blonde et tes joues rouge tomate qui lui ont plu.
    
    Elle me laissa ensuite seule avec ce cadeau et c’est avec le cœur légèrement réchauffé que je retrouvai la cheffe du coven dans son bureau. Il s’agissait d’une petite pièce, douée d’un dôme similaire à la salle principale. Il n’y avait aucune fenêtre, seulement cette petite coupole de verre qui donnait le sentiment de se trouver à l’air libre.
    
    L’emblème des païens était également accroché, assorti de nouveau à une étoffe noire sur laquelle était brodé le même visage disproportionné de la fontaine.
    
    — Tu fais déjà tourner les têtes on dirait, plaisanta-t-elle en m’invitant à m’asseoir.
    
    — Il a apparemment trouvé mon allure timide attachante.
    
    — Il est normal de ne pas se sentir à son aise. Tu as a peine eu le temps de reprendre ton souffle. Pourquoi ne t’es-tu pas reposé dans ta chambre en attendant notre rendez-vous ?
    
    — Je… Je voulais faire bonne impression, confessai-je.
    
    Hélas, les plaisanteries d’Irène et sa manière de me remettre à ma place avait réfréné mes ardeurs. Je me sentais désormais comme une enfant à qui il fallait tout apprendre.
    
    — Tu t’adapteras, me rassura-t-elle. Nous trouverons de quoi t’occuper. Puisque tu sais lire, tu pourrais officier comme conteuse. Nos enfants ont besoin de s’évader un peu de la réalité. La situation s’envenime de jour en jour autour de nous.
    
    — Avec plaisir. Mais… que se passe-t-il ?
    
    — Je viens encore de recevoir une mauvaise nouvelle. Il y a eu une nouvelle attaque dans la forêt. Notre espion confirme que celle-ci n’a rien à voir avec les païens. Les traces retrouvées sur le corps indiquent un lien probable avec des créatures de l’enfer.
    
    — Un espion ? m’étonnai-je.
    
    — Malcolm. Sans lui, Géralt aurait mis la main sur nous depuis des lustres. Il nous informe de chacun de leurs trajets afin qu’aucun d’entre nous ne se trouvent sur leurs passages à ce moment-là. Il brouille également les pistes pour empêcher Géralt de trouver l’emplacement exact du coven.
    
    — Depuis combien de temps travaille-il pour vous ?
    
    Je n’aurais jamais imaginé les païens et sorciers former une communauté si organisée et si soudée. C’était un véritable monde parallèle, tapi dans l’ombre et le silence.
    
    — Depuis que son prédécesseur s’est malencontreusement fait tuer lors d’une Patrouille. C’est un espion hors-pair, il se chargeait avec Karen de détourner l’argent de Catherine sans que sa famille et Ian ne s’en rendent compte.
    
    — Je le pensais dévoué à la cause des Mortagh, confessai-je.
    
    Elle éclata de rire.
    
    — Il joue bien son rôle, admit-elle. Mais je puis t’assurer que Malcolm est l’un des nôtres.
    
    — Lors de notre entrevue, Karen m’a assurée que les responsables de ces meurtres étaient les Cachés, remarquai-je, faisant écho à l’annonce du meurtre.
    
    — En effet. Prononcer leur nom suffit à terrifier la plupart d’entre nous… à raison. Au départ, nous soupçonnions une branche plus obscure du paganisme, l’occultisme, dont Irène est la représentante. Mais après une longue concertation avec leurs fidèles, nous avons compris que cela ne tenait pas la route. Ensuite, nous avons pensé que les Mortagh et Géralt se trouvaient derrière tout ça, afin de rejeter la faute sur nous.
    
    — C’est plausible, admis-je. Mais dans ce cas, pourquoi assassiner l’un des leurs ? Graham était Patrouilleur et fidèle aux Mortagh, non ? De plus, Géralt était sincèrement touché par ce décès.
    
    — Voilà pourquoi nous avons abandonné cette hypothèse. Cependant, de nombreux éléments nous échappent encore pour accuser officiellement ces « Cachés ». Pourquoi assassinent-ils ces personnes ? Pourquoi ne se nourrissent-ils pas de leur sang alors qu’il s’agit de leur raison de vivre ? Et surtout, pourquoi cherchent-ils à rejeter la faute sur nous ?
    
    Je l’ignorais tout autant qu’elle. Ma brève rencontre avec Laurent m’avait fournie peu d’indices supplémentaires, hormis le fait qu’il détenait Catherine. Il était visiblement capable de différencier une sorcière d’un humain simplement grâce à notre odeur, ce qui renforçait l’idée d’un monstre à la fois humain et sous le joug de ses instincts primitifs.
    
    — Ils détiennent Catherine, ajouta Raonaid. Si ce Caché raconte la vérité, cela signifie que ta jumelle connaissait les raisons de leurs agissements.
    
    — Dorian de Montfleury a parlé de plusieurs foyers de Cachés. Savez-vous combien d’individus errent dans la région ?
    
    — Voilà l’autre raison de mes soupçons, soupira la sorcière. Selon nos éclaireurs, il n’y aurait pas seulement des foyers isolés, mais plus, bien plus.
    
    Elle marqua une pause et précisa :
    
    — Leur contamination et le lien spécial qui les unit à la Juventus Babina les rendent résistant à la brume violette. Pour cette raison, j’ai décidé d’envoyer des émissaires pour organiser une rencontre. S’ils ne nous renvoient pas leurs corps vidés de leur sang, nous pourrons peut-être envisager une discussion.
    
    — J’imagine que les volontaires n’étaient guère nombreux, raillai-je.
    
    — Nous avons sélectionné des membres accusés de trahison et ayant fait preuve de repentance, confessa-t-elle d’un ton aussi ironique que le mien. S’ils réussissent, ils seront absous. S’ils échouent… tant pis pour eux. Ils partiront au prochain crépuscule. Les Cachés chassent à ce moment-là et seront plus faciles à dénicher.
    
    Elle se releva et m’invita à arpenter la salle principale à ses côtés. À cette heure de la matinée, la plupart des résidents mangeaient tranquillement ou préparaient les tâches de la journée. La salle était peu remplie, la plupart préférant profiter du soleil inhabituellement éclatant.
    
    — Notre communauté est régie selon un rythme particulier, expliqua-t-elle. L’astre lunaire représente la Déesse et la nature. La plupart d’entre nous la vénérons et les prêtresses sont chargés de lui présenter régulièrement des offrandes. Un temple lui est dédié. Donovan t’y emmènera bientôt.
    
    Les prêtresses étaient facilement reconnaissables : elles portaient de longues robes rouges, similaires à la mienne, assorties de pendentifs à l’effigie de la lune. Elles se déplaçaient - comme me l’expliqua la chef du coven - toujours par groupe de deux. Chaque paire officiait un soir par semaine et veillait à la protection du Temple. Une fois les vœux prononcés, les prêtresses occupaient leur fonction à vie. Renoncer à ses vœux était synonyme de trahison et puni de mort.
    
    Il s’agissait de la fonction la plus prestigieuse du coven. De nombreuses jeunes filles travaillaient dès leur plus tendre enfance pour espérer rejoindre les rangs de la Déesse. Elles pouvaient par la suite prendre un époux et fonder une famille, mais devaient conjuguer par la suite maternité et offices, sous peine de trahir leur engagement auprès de la Déesse.
    
    — Elles président chaque cérémonie, expliqua Raonaid avec fierté. À ce moment-là, je dois m’effacer, car je n’ai aucune légitimité pour parler au nom de la Déesse. Mon rôle est seulement défensif et administratif.
    
    — Pourquoi as-tu choisi de rester au village alors que le danger te guette ? Ne serais-tu pas plus en sécurité ici ?
    
    — En effet, tu as raison. Je suis à ma place ici. Les gens reconnaissent ma valeur et me respectent. Mais à Endwoods, je peux garder un œil sur les Mortagh et m’assurer qu’ils ne trouvent pas d’indices sur la localisation de notre coven. De plus, j’ai toujours vécu là-bas. J’ai épousé Arthur et veillé sur sa boutique jusqu’à son décès. Si je pars, ma culpabilité serait définitivement prouvée. Dans quelques années peut-être, je m’installerai enfin ici. Il faut que j’amène cela en douceur, sans précipitation.
    
    Beaucoup de membres quittaient leurs villages hostiles et choisissaient la quiétude de cet endroit. La vie suivait son cours tel un long fleuve tranquille et personne ne semblait se soucier de la terrible chasse qui se profilait à l’horizon.
    Pourtant, quelques-uns décidaient de rester à Endwoods et de mener une double-vie, par inquiétude pour leur famille.
    
    Chaque fuite était considérée comme une allégeance aux païens et donc passible d’une exécution sommaire en cas de capture.
    
    Le coven était protégé par diverses protections et sortilèges qui le rendaient invisible aux yeux des simples humains. Cependant, des personnes aussi futées que Géralt étaient parfaitement capables de le localiser malgré tout. Pour cette raison, le coven recrutait des Patrouilleurs acquis à leur cause afin de brouiller les pistes. Tout était soigneusement organisé et planifié. Car à la moindre erreur, des centaines de personnes périraient sur le bûcher.
    
    — Chaque membre occupe une fonction particulière, reprit Raonaid. Les guérisseurs soignent les blessures, les prêtresses gèrent les cérémonies et questions religieuses, tandis que de nombreuses familles produisent des céréales afin d’alimenter le coven. Les professeurs forment nos enfants. Enfin, les ambassadeurs assurent des relations cordiales avec les covens voisins. Sans entraide, nous sommes perdus.
    
    Je songeais à quel point Gale aurait aimé vivre dans cette communauté. De tels endroits n’existaient guère dans mon comté et j’étais soulagé d’apprendre que l’Angleterre contienne des foyers de païens, opposés aux protestants et catholiques fanatiques.
    
    — Chaque sorcier possède un ou plusieurs dons, de trois natures différentes. Les dons offensifs permettent, comme tu peux t’en douter, d’attaquer. Les dons défensifs permettent quant à eux de se protéger et de se défendre face à un ennemi. Enfin, les dons sensibles sont les plus rares. Ils sont liés à l’occultisme, avoua-t-elle, une branche spécifique du paganisme dont Irène est la représentante.
    
    — Mes dons sont sensibles, devinai-je.
    
    — Comme Catherine, renchérit-elle. Chaque pouvoir est à maîtriser avec précaution. Leur puissance varie d’un individu à l’autre. Mes pouvoirs sont par exemple offensifs – et en partie sensibles. Je peux maîtriser le feu, pour allumer une bougie ou l’utiliser sur mes ennemis. Avec un peu de concentration, je pourrais même te brûler vivante. Mon don de clairvoyance a quant à lui nécessité dix longues années d’apprentissage. Si je ne le contrôlais pas, il me submergerait entièrement et j’aurais sombré dans la folie depuis longtemps. Il me permet de deviner les sentiments des personnes qui m’entourent et d’accéder parfois à certains de leurs souvenirs. Tout dépend de leur capacité à bloquer leur âme, sourit-elle.
    
    — Voilà pourquoi tu as deviné l’existence de ce procès, compris-je, faisant écho à notre seconde rencontre.
    
    — J’ai également deviné la profonde peine et incompréhension qui te submerge depuis la disparition de ton fiancé. Tu n’as jamais vraiment pu le chercher, n’est-ce pas ?
    
    — La précipitation de ma rencontre avec les Patrouilleurs, la terreur à l’idée d’être démasquée a rendu sa disparition secondaire, reconnus-je. Pourtant, je ne cesse de penser à lui, mais je me sens si… impuissante. Je l’aime tellement, malgré l’impression que je donne. Je lui dois tout.
    
    Mon soleil. J’aimais l’appeler ainsi. Gale avait illuminé ma vie alors que j’attendais – non sans culpabilité – la mort de mon vieil époux. Benjamin d’une fratrie de onze enfants, son avenir était tout tracé : aider son frère aîné à gérer les affaires familiales. Cependant, lorsqu’il me rencontra, mon riche statut d’héritière lui permit d’embrasser une autre destinée et de gérer mon domaine à mes côtés.
    
    J’aimais la passion qui l’animait, son inéluctable foi en la Nature et en nous-même. Toujours respectueux, il m’avait fait caresser l’espoir d’un mariage riche et amoureux. Il avait brisé l’éducation inculquée par mes parents, enfermés dans un mariage réglementaire, mais sans passion. Ma mère prenait régulièrement des amants tandis que mon père passait l’essentiel de son temps à Londres.
    
    Un étrange modèle face à une éducation stricte et morale.
    
    Finalement, ma première journée se déroula sans encombre, entre la visite du coven et rencontre de ses différents membres. Lorsque le soleil rejoignit son zénith, on amena les traîtres jusqu’aux limites du domaine. Ces derniers avaient les membres entravés et gardaient la tête baissée. La mission ordonnée par leur cheffe équivalait à une peine de mort lente et douloureuse. Pourtant, impossible de piper mot. S’ils refusaient de collaborer, ils seraient immédiatement jetés sur un bûcher.
    
    Après leur avoir répété les caractéristiques de leurs missions, on détacha leurs liens et les grilles du coven s’écartèrent. La forêt semblait plus menaçante qu’à l’aurore. Le vent ne soufflait guère mais d’étranges cris inhumains brisaient de temps à autre la quiétude trompeuse des lieux.
    
    Les larmes roulaient le long de leurs joues. Ils tremblaient de terreur et luttaient pour ne pas le montrer. Mais le regard sévère et impitoyable de Raonaid les rappela à l’ordre. Les prêtresses bénirent malgré tout leur périple et d’un pas lent et hésitant, ils s’aventurèrent hors du coven.

Texte publié par Elia, 3 janvier 2018 à 13h56
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