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Tome 1, Chapitre 7 « La procession » Tome 1, Chapitre 7
Xénia était bouleversée, tout comme Edwige. Mes pensées se tournèrent naturellement vers Gale et pendant un bref instant, je l’imaginais à la place de ce malheureux Patrouilleur. Cette fois-ci, je ne pus me contenir : je vomis.
    
    Les deux femmes m’aidèrent à reprendre pieds et lorsque nous arrivâmes enfin chez elles, j’enfilai à la hâte une chemise de nuit et me glissai dans un lit. Je m’endormis rapidement, malgré les vives émotions qui m’agitaient.
    
    Le lendemain matin, Xénia accueillait déjà la famille du défunt et je fus incapable d’avaler quoi que ce soit, le cœur au bord des lèvres.
    
    — Les Patrouilleurs sont en colère, me confia Edwige. Personne ne s’est rendu compte de l’absence de Graham hier soir. Géralt s’en veut beaucoup.
    
    — Il vient de perdre son ami, sa culpabilité est normale, répondis-je.
    
    Pour cela, je les comprenais mieux que quiconque.
    
    — L’enterrement aura lieu dans trois jours. Mon père va lancer une opération spéciale pour trouver les coupables. Mais vous devez garder le secret, sinon, ces maudits païens prendront la fuite et recommenceront.
    
    J’hochai la tête, silencieuse. Comme je le redoutais, le maire allait lancer une chasse aux sorcières. Cela n’arrangeait guère mes affaires et si la surveillance s’accroissait, j’aurais beaucoup de mal à trouver de l’aide. Je connaissais trop bien les risques d’une telle chasse : si l’on me voyait parler avec une personne soupçonnée de sympathie païenne, ma réputation en pâtirait définitivement. Un voisin finirait par me dénoncer et l’histoire se répéterait.
    
    — Les habitants ne comprennent guère comment un tel drame a pu se produire, me confia à nouveau la fille du maire. Ils sont persuadés qu’une personne n’a pas effectué le signe de croix rituel avant de pénétrer chez Lady Lyra. Certains pensent même que le démon s’est infiltré parmi nous.
    
    Glacée par ces superstitions, je me préparai en hâte pour retourner chez Ian. Maddy et Cristina prirent les devants et envoyèrent une diligence pour me ramener le plus rapidement possible auprès de mon fiancé.
    
    Par mesure de précaution, Richard avait ordonné la fermeture des sorties de la ville. Sur la route, j’avais aperçu des hommes abaisser les grillages des portes. L’effectif des Patrouilleurs serait sûrement doublé, ce qui contrecarrait mes plans de fuite.
    
    Cristina tenta de me faire manger, mais je refusai tous les plats proposés. L’appétit m’avait été coupé dès que j’avais appris la possible mort de Gale. Ne supportant plus la compagnie, je voulus m’enfermer dans ma chambre lorsque plusieurs coups retentirent contre la porte.
    
    — C’est Lady Hamilton ! s’exclama Maddy en ouvrant la porte.
    
    À contrecœur, je descendis pour accueillir la jeune femme. Elle me salua en conservant sa réserve habituelle et je notai les cernes creusés sous ses joues. Tout comme Ian, la nuit avait dû être courte.
    
    — J’ai passé la nuit à répondre aux questions des Patrouilleurs, me révéla-t-elle. Mon jardin est désormais inaccessible, je n’ose même plus regarder cet arbre !
    
    — Je suis désolée pour ce qu’il s’est passé, lui dis-je.
    
    Elle haussa les épaules d’un air maussade.
    
    — Que ce soit dans mon jardin ou un autre, ce meurtre s’est bel et bien produit. Pauvre Graham, c’est une si horrible façon de perdre la vie… Je le connais depuis longtemps, il a passé les tests d’entrée en même temps que Ian.
    
    D’un geste, je l’invitai à s’asseoir sur une chaise de la cuisine. Cristina nous proposa à boire mais Lyra refusa d’un geste sec. Elle me lança un regard entendu et je fis signe à la cuisinière de nous laisser tranquille.
    
    — J’espère que Ian a raison de faire confiance à ses domestiques, dit-elle à voix basse. Maddy est adorable, mais c’est une vraie commère ! Évitez de parler trop fort, elle serait capable d’écouter à la porte. Votre malaise était impressionnant, continua-t-elle. Vous avez failli perdre connaissance ! Mais ce n’est pas le plus important. J’ai amené ceci pour vous.
    
    Ses yeux vert bleu s’illuminèrent. Elle fouilla l’intérieur de la sacoche avec laquelle elle était venue me rendre visite et en sortit un petit flacon de verre.
    
    — C’est du sel béni, pour éloigner les mauvaises ondes et les démons. J’ignore si cela fonctionne mais gardez-en près de votre lit. Les malaises cesseront.
    
    Je la remerciai avec gratitude.
    
    — Catherine, reprit-elle sérieusement. J’ignore ce qu’il s’est passé durant l’accident, mais le malaise d’hier soir n’avait rien de « naturel », si je puis dire.
    
    — Aurais-je eu un pressentiment ? m’étonnai-je.
    
    — Aucune idée, avoua-t-elle. Mais ce qu’il s’est passé ne doit plus se reproduire. Ni les meurtres, ni les malaises. Les gens, surtout ici, n’apprécient guère les manifestations surnaturelles. S’il s’est passé quelque chose d’anormal dans la forêt, vous devez vous en débarrasser. La mort de vos parents doit énormément vous affecter, mais il faut vous ressaisir. Est-ce que vous comprenez ?
    
    — Je ne prends aucun plaisir à faire ces malaises, répliquai-je, piquée au vif. Ma famille est sans doute morte, je… je me retrouve dans un endroit qui m’est totalement inconnu ! Je… je n’en peux plus de ce village, de ses habitants, d’être épiée ! Je me sens mal ici et croyez-moi, ce n’est pas uniquement dû à l’accident !
    
    Je me tus, surprise de m’être confiée si facilement à elle. Je ne supportais plus ce village, je n’y étais pas à ma place. Je n’étais pas Catherine, je ne le serai jamais d’ailleurs, et personne ne pouvait imaginer à quel point je souffrais.
    
    — Vous… vous voulez retourner chez vous ? suggéra-t-elle, perplexe.
    
    — Oui.
    
    Le visage de Lyra se radoucit.
    
    — Pardonnez-moi, Catherine, dit-elle en écarquillant les yeux. Bien sûr, depuis le début, vous êtes enfermée ici, mais ce qui compte avant tout, c’est votre famille ! Je… oh, je me sens si bête ! Si vous en parliez à Ian, il…
    
    — Il refuserait, car la forêt n’est pas sûre en ce moment.
    
    Lyra soupira.
    
    — J’essayerai de lui parler, proposa-t-elle. Il m’écoute souvent, je réussirai à le faire changer d’avis.
    
    Elle adopta un air rassurant et je m’étonnai de lui faire confiance. Après la trahison de mes amis, je croyais haïr la Terre entière. Je m’étais juré de ne plus accorder ma confiance, pourtant, Lyra dégageait de la sympathie. Cela était bien différent de Xénia, qui malgré sa prévenance, dissimulait une facette plus sombre de sa personnalité. Non, chez Lyra, il y avait un bon sens et une lucidité qui la différenciait de bien des villageois.
    
    — Ian doit passer à la maison en début de soirée. Il a encore des questions à me poser, alors j’en profiterai pour lui parler, promit-elle doucement. J’ai autre chose pour vous. Je les ai trouvés chez moi et je suis presque sûre qu’elles vous appartiennent.
    
    Elle me remit une clef, gravée à mes initiales.
    
    — Au cas où vous ne vous en souviendriez pas, il s’agit d’une clef de coffre-fort. Initialement, votre fortune se trouvait à la banque sous le nom de votre père.
    
    Sur le côté je distinguai, écrits en minuscule, le nom de mon coffre.
    
    — Tranquillisez-vous, je ne dirai rien à Ian, promit-elle. Chaque femme a le droit de conserver ses secrets, non ?
    
    J’approuvai, songeant que c’était sans doute grâce à ce coffre-fort que Catherine détournait de l’argent pour ses « amis ». Espérant que Lyra ne se doute de rien, je me promis de cacher la clef dans un endroit sûr avant mon départ.
    Je ne devais ne laisser aucune trace derrière moi, de manière à ce qu’on ne me soupçonne d’aucuns crimes si l’on me rattrapait. Lyra me remit ensuite un pendentif, sur lequel était gravé à l’intérieur deux anges enlacés. Cela aurait pu être touchant si l’une des créatures ne ressemblait pas à un démon.
    
    — Sans vouloir vous offenser, cette gravure est de mauvais goût, commenta-t-elle. J’ignorais que vous possédiez de tels bijoux, mais je l’ai retrouvé avec votre clef.
    
    Je sentais l’afflux de questions brûler les lèvres de mon invitée. Par respect pour moi ou pour éviter d’en cacher trop à son cousin, elle s’abstint de les poser.
    
    — Merci, Lyra.
    
    — De rien. Évitez de les laisser traîner n’importe où la prochaine fois. Ian sera bien plus insistant s’il venait à trouver cette clef.
    
    — Oui, balbutiai-je, ignorant si elle me menaçait ou non.
    
    — Je vais devoir y aller, dit-elle en jetant un œil à l’horloge. Les Mortagh m’attendent. J’essayerai de venir ici un peu plus souvent, maintenant que mon voyage à la capitale est terminé. En attendant, que le Seigneur veille sur vous.
    
    Elle me salua avant de tourner les talons. Une fois seule, j’enfouis la clef à l’intérieur de mon corset, puis inspirai un grand coup. Je remontai dans ma chambre pour la cacher dans un endroit sûr, lorsque je découvris, posé sur ma table de nuit, un autre médaillon. M’attendant à trouver une croix entourée d’un soleil, je découvris à la place les trois lunes, similaires à la marque des païens.
    
    La Déesse.
    
    Je jetai un œil à la fenêtre, pourtant fermée. Quelqu’un s’était-il introduit dans la maison ? Dans quel but ? Quel était l’intérêt de déposer ces médaillons ? Jouer aux devinettes, sûrement. Sauf qu’en l’état actuel des choses, je n’avais aucune envie de répondre à des énigmes.
    
     ***
    Les funérailles se déroulèrent trois jours après la découverte du cadavre. La cérémonie et la mise en terre se déroulèrent dans un silence religieux malgré la tension palpable. Me remémorant la visite de Lyra, je me fis discrète, consciente des rumeurs qui circulaient sur ma folie ou ma « contamination païenne ». Heureusement pour moi, ni Ian, ni Xénia, ne croyaient à ces histoires.
    
    Quoi qu’il en soit, je n’en pouvais plus. J’en avais ma claque de cette maison, de ce rôle qui ne me correspondait pas, de ces interrogations qui n’en finissaient plus. J’ignorais pourquoi le destin avait décidé de m’amener ici, mais j’étais certaine que mon rôle n’était pas de jouer les usurpatrices. Tout cela n’avait aucun sens : ces cavaliers, ces sacrifices humains, ce sosie parfait… Non, je nageais forcément en plein cauchemar, sinon, comment tout cela aurait-il pu arriver ?
    
    Les portes de la ville se rouvrirent deux jours plus tard, le maire ne pouvant interdire les commerçants de vaquer à leurs affaires. L’effectif des Patrouilleurs doubla comme prévu. Cependant, il n’y eut aucune disposition contre les païens pour le moment. Je soupçonnais Xénia de garder la liste bien au chaud chez elle afin d’organiser un feu de joie pour les prochaines semaines.
    
    Je programmais ma fuite un soir où les Patrouilleurs ne risquaient pas de se trouver sur l’unique chemin me permettant de gagner le prochain village. Grâce à Lyra, j’obtins une carte et découvris que la région possédait en tout six villages, ainsi qu’une ville faisant office de capitale. Je n’en avais jamais entendu parler, mais leurs noms indiquaient bien que je me trouvais encore en Angleterre.
    
    Ce soir-là, Ian m’embrassa une dernière fois avant de partir. Ensuite, à vingt et une heure trente, Cristina et Maddy se couchèrent, plongeant la maison dans le silence et l’obscurité. J’ôtai alors ma chemise de nuit et enfilai une robe de seconde main, en tissu noir. Je nouai ensuite mes longs cheveux dans un chignon désordonné et quittai le manoir à pas de loups, dérobant au passage un peu d’argent, des vivres et une arme.
    
    Un léger vent frais m’accompagna vers la porte Nord, la plus proche de la maison. Par Ian, je savais que chaque porte contenait une sortie officieuse, gardée par des soldats pour accueillir les Patrouilleurs en cas d’urgence. Cependant, le tour de garde allait bientôt changer et je disposerai de quelques minutes pour échapper à leur surveillance.
    
    Dès que l’horloge sonnait vingt-deux heures, le village avait pour ordre de fermer définitivement ses portes. Seuls les Patrouilleurs pouvaient ordonner leur ouverture. Aucun villageois ne pouvait sortir, ni à l’extérieur du village, ni dans les rues, sauf avec une autorisation spéciale. Ce dispositif existait visiblement depuis toujours, même si j’en ignorais les raisons. Quoi qu’il en soit, j’avais recouvert mon épaisse crinière blonde d’une cape noire, qui me dissimulait dans la pénombre.
    
    Dès que les deux gardes quittèrent leur poste, je fonçai en direction de la petite porte et sortit de quoi la crocheter. Aussitôt cela fait, je la refermai délicatement et m’éloignai du poste de garde en rasant les murs. Une fois assurée de ne pas être repérée, j’accélérai ma course pour rejoindre le chemin unique décrit par Ian.
    
    Celui-ci m’obligea à m’engouffrer à l’intérieur de la forêt. Le souvenir des cavaliers fous et de ma rencontre avec les Patrouilleurs dressa mes poils sur ma peau et ce fut avec appréhension que je continuais mon chemin. Depuis le début, cet endroit me filait la chair de poule. Par ce vent lugubre qui faisait crisser les feuilles des arbres, par ces étranges créatures qui hantaient les bois et surtout, par cette étrange brume qui inquiétait tant les Patrouilleurs.
    
    N’importe quel idiot pouvait comprendre que cet endroit ne tournait pas rond. J’avais le sentiment que la clef de la disparition de mon fiancé se trouvait sous mes yeux, mais que quelque chose m’empêchait de mettre la main dessus.
    Mon cœur tambourinait à vive allure. Les Patrouilleurs, selon les plans volés dans le bureau de Ian, se trouvait à des dizaines de lieues. Cependant, si quelqu’un – ou quelque chose – décidait de s’en prendre à moi, mon arme ne suffirait guère à le repousser.
    
    Tout sera fini d’ici quelques heures, Éli. Rien de mal ne t’arrivera.
    
    Je n’avais guère pu demander à la Déesse de bénir ce voyage. Au lieu de lui présenter une offrande comme la coutume l’exigeait, je m’étais contentée d’une prière. Je jetai un regard inquiet en direction de la lune, inexistante.
    
    J’étais terrifiée. Pour la première fois, je pris réellement conscience que l’insouciance de ma vie de noble avait pris fin. J’avais toujours vécu dans l’enceinte du domaine Montgomery, à l’abri du danger, de la faim et de l’angoisse. Mais cette nuit, j’étais livrée à moi-même.
    
    Mes pas étaient rapides et incertains. Je peinais à reprendre mon souffle et les larmes menaçaient d’incendier mes joues d’un instant à l’autre. Soudain, un aboiement rompit le silence monacal. Je sursautai et manquai de lâcher mes vivres. Les aboiements continuèrent de plus belle. Je m’arrêtai un moment pour reprendre mes esprits. S’il n’y avait aucun village, rien n’empêchait la présence d’habitations isolées dans les alentours.
    
    Cette pensée rassurante en tête, je repris ma marche, sentant au passage de la sueur couler le long de mon dos. Quelques minutes plus tard, les aboiements cessèrent et le silence retomba.
    
    Tu vois, ce n’était rien. Ils ont sûrement dû entendre une mouche voler.
    
    Au même moment, une odeur pestilentielle empoisonna mes narines. Je posai mes mains contre mon visage dans l’espoir de l’atténuer. Elle ressemblait à un mélange de viande trop grillée et d’excréments.
    
    Soudain, trois chiens surgirent d’entre les arbres. Leurs yeux semblaient sortir de leurs orbites et ils courraient à vive allure, tandis que leurs langues baveuses pendaient. Ils étaient visiblement terrifiés et donnaient l’impression de fuir quelque chose.
    
    Où ai-je encore atterri ? pensai-je avec désespoir.
    
    Finalement, les quatre canidés passèrent autour de moi sans me prêter la moindre attention. Cependant, je n’eus guère le temps de souffler. Une brise glaciale dressa mes poils sur ma peau et une brume, accompagnée d’une étrange lumière blanche, s’installa. Les bêtes avaient quant à elles déjà disparues et je sortis instinctivement mon arme. Il ne s’agissait que d’un vulgaire poignard, mais Ian ayant bloqué l’accès à ses armes de Patrouilleurs, j’avais dû composer avec les moyens du bord.
    
    Le froid s’amplifia, tout comme la lumière, qui se rapprochait de moi de secondes en secondes. Je m’éloignai du sentier pour me réfugier dans le bosquet, laissant tomber par mégarde l’un de mes sacs de vivres.
    
    Au fur et à mesure, je finis par distinguer une espèce de procession, qui rassemblait à première vue treize personnes. L’une d’entre elles menait le groupe et portait une lanterne en forme de crâne humain, qui dégageait une fumée à l’odeur nauséabonde. Le reste le suivait quant à lui en file composée de deux personnes.
    
    Ils portaient tous une longue tunique pourpre qui les recouvrait de la tête aux pieds. Celles-ci semblaient contenir des motifs, mais la lumière aveuglante m’empêchait d’en savoir plus. Je m’enfonçai un peu plus dans les arbres pour ne pas signaler ma présence, même si leurs incantations, prononcées dans une langue que je ne connaissais pas, me pétrifia littéralement.
    
    Les mots étaient prononcés dans un souffle glacial, dépourvus de la moindre bonté. Leurs voix étaient dures, tranchantes, cassantes, comme si l’on m’assénait une paire de gifles. Leurs pas étaient quant à eux lents, rythmés par une funeste cadence. Mes mains griffèrent un vieux chêne, tandis que j’observai avec fascination cet étrange spectacle.
    
    De la sueur coula le long de mon front déjà moite et ma gorge s’assécha. Je laissai tomber le second sac de vivres et fit craquer une lourde branche en voulant à nouveau reculer.
    
    La procession s’arrêta soudain et tous ses membres restèrent immobiles, raides comme des piquets, à l’exception du meneur qui dirigea sa lugubre lanterne constituée d’un crâne humain en ma direction. Je posai une main sur ma bouche.
    
    Les yeux olivâtres du meneur me fixèrent un long moment. Finalement, il écarta les branches qui me dissimulaient et posa son doigt glacial sur mon front, avant de tourner les talons et rejoindre la procession. Celle-ci reprit sa funeste marche, au rythme du crâne qui répandait la fumée blanche.
    
    J’attendis un long moment avant de sortir de ma cachette, terrifiée à l’idée qu’ils rebroussent chemin. Lorsque je regagnai le sentier, je constatai que l’air s’était réchauffé et que le même silence monacal s’était rabattu.
    
    Mon contact avec le meneur avait laissé un étrange liquide noirâtre sur mon front, qui dégageait une odeur pestilentielle. Je le nettoyai rapidement avant de reprendre ma route, soulagée de ce silence.
    
    Soudain, un second bruit, malheureusement familier, parvint à mes oreilles. Je me redressai aussitôt, prête à m’engouffrer de nouveau dans les bois. Un second hennissement se fit entendre et au lieu de deux cavaliers fous, je découvris un carrosse roulant à vive allure.
    
    Les quatre chevaux en imposaient par leur force et je ne pus m’empêcher de les admirer. Le cocher avait quant à lui une allure sinistre et lorsqu’il me distingua parmi la pénombre, donna un grand coup de fouet afin de ralentir la diligence.
    
    — Bah alors mademoiselle, que fabriquez-vous ici à une heure pareille ? demanda-t-il.
    
    Sa voix me glaça instantanément le sang. Elle se voulait aimable, mais elle était en réalité grinçante et funèbre. D’ailleurs, elle était à l’image de son propriétaire. Le cocher possédait un teint si pâle qu’il semblait plus mort que vivant.
    
    — Vous rejoignez le prochain village ? interrogea-t-il face à mon silence.
    
    — Oui, répondis-je, méfiante.
    
    Il me fit signe d’attendre deux secondes et se leva pour passer la tête à travers l’une des fenêtres du carrosse. Je n’entendis pas les mots qu’il prononça, mais je crus percevoir un soupir d’assentiment. Il se retourna ensuite vers moi, sinistre.
    
    — Madame est d’accord pour vous prendre à bord, dit-il. À cette vitesse, nous serons bientôt arrivés. Qu’en pensez-vous ?
    
    Mon instinct, ce sixième sens qui dépasse la raison, me susurrait de répondre « non ». Pourtant, je songeai que je serais bien plus en sécurité à l’intérieur de cette diligence qu’à pieds, à la merci du moindre ennemi. Avant que je puisse trancher, ma bouche répondit oui et une seconde plus tard, la porte de la diligence s’ouvrit.
    
    — Bienvenue à bord, mademoiselle ! s’exclama-t-il joyeusement (enfin, d’un ton qui ressemblait presque à cette émotion).
    
    À l’intérieur, une femme âgée d’une quarantaine d’années me salua poliment. Je ravalai ma salive, me demandant si je n’avais pas mieux fait d’écouter mon instinct.
    
    Elle ne ressemblait pas à une femme normale, ni même à une voyageuse. Rien que sa tenue vestimentaire détonnait, en dépit de sa fascinante beauté. Sa peau était d’une blancheur de nacre, tout comme ses vêtements. Une magnifique robe blanche, semblable à une robe de mariée, s’accordait aux magnifiques bracelets accrochés à son poignet. Ses longs cheveux, blonds comme les blés, tombaient en cascade sur son dos, malgré le voile blanc qui les recouvraient.
    
    — Merci, dis-je poliment.
    
    Elle resta silencieuse mais me gratifia d’un hochement de tête. Le cocher accéléra la cadence et les paysages défilèrent à une vitesse ahurissante.
    
    Ma compagne de voyage n’était pas d’une agréable compagnie. Taciturne, elle répondait par syllabes aux questions que je lui posai et rapidement, je coupai court à la conversation.
    
    Alors que nous roulions depuis un petit quart d’heure, la respiration de ma compagne s’accéléra.
    
    — Est-ce que tout va bien ? m’enquis-je prudemment.
    
    Elle posa son regard vers moi.
    
    — Le médaillon ! Le médaillon ! s’écria-t-elle brusquement.
    
    J’arquai un sourcil, perplexe. De quoi parlait-elle ?
    
    — Le médaillon ! Le médaillon ! Aidez-les, je vous en prie ! Vous vous trompez ! Vous vous trompez !
    
    Face à ce discours pour le moins incohérent, mon interlocutrice jeta un regard terrifié à travers la fenêtre. L’espace d’un instant, je crus à l’attaque de créatures extérieures avant de comprendre que le cocher roulait beaucoup trop vite, alors que nous empruntions un chemin sinueux.
    
    Soudain, elle agrippa ma main et poussa un cri strident qui déchira la nuit. Saisie de terreur, j’hurlai à mon tour, tandis que le carrosse déviait du sentier pour s’enfoncer dans les bois. Mes yeux s’écarquillèrent et au moment où nous foncions contre un arbre… tout s’arrêta. Le choc pourtant inévitable ne se produisit pas.
    
    À la place, j’eus la sensation d’être propulsée en arrière. Moi qui avais fermé les yeux au moment de l’impact, je les rouvris et ma surprise fut de taille. Je me trouvai à nouveau sur le sentier, debout, le poignard à la main. Le carrosse ainsi que ses occupants avaient disparu, comme s’ils n’avaient jamais existé. J’appelai alors ma compagne, mais aucune réponse ne me parvint.
    
    Les battements de mon cœur s’accélérèrent à nouveau et des sueurs froides perlèrent de mon front. Je restai un moment immobile, incapable de retrouver mon sang-froid. Avais-je rêvé ? Comment avais-je pu monter dans ce carrosse et me retrouver ici, saine et sauve ?
    
    Je lissai finalement ma tignasse ébouriffée et les pans de ma robe, avant de reprendre mon chemin. Les sanglots menaçaient de couler et un frisson parcourait mon échine. À mon grand soulagement, je distinguai une centaine de mètres plus loin un panneau. Je courus alors jusqu’à lui. Cependant, au fur et à mesure que je me rapprochai des inscriptions, un détail réduisit en cendres mes espoirs.
    
    Endwoods.
    
    Le carrosse ne m’avait pas amené au village voisin.
    
    Il m’avait ramené au point de départ.
    
    

Texte publié par Elia, 29 décembre 2017 à 15h09
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