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Tome 1, Chapitre 6 « Soleil doré » Tome 1, Chapitre 6
Nous passâmes l’après-midi entier à remettre la maison en ordre. Le capharnaüm était tel et le personnel si peu nombreux que Cristina fut contrainte d’accepter mon aide. Elle fit néanmoins en sorte de m’attribuer les tâches les moins compliquées et passa son temps à s’excuser de me faire perdre mon temps.
    
    — Cristina, cessez de vous agiter. J’accomplirai toutes les tâches nécessaires à la remise en ordre de cette demeure, assurai-je d’une voix douce.
    
    La gêne de la cuisinière ne s’estompa pas pour autant et il fallut attendre l’intervention d’Ian pour qu’elle accepte de se calmer.
    
    — Pourquoi Lord Hamilton n’embauche-t-il pas de domestiques supplémentaires ? demandai-je discrètement à Maddy.
    
    — Parce que toutes les mains sont prises au village, soupira la jeune fille en ramassant les débris de meubles. De plus, personne ne souhaite venir s’installer ici à cause… à cause du Fléau.
    
    La conversation entre les Patrouilleurs et le maire me revint en mémoire. S’agissait-il des mystérieuses créatures et de la brume qui entouraient le village ? La question me brûlait les lèvres mais les allers et retours incessants de Cristina m’empêchèrent de poursuivre mon interrogatoire.
    
    Une fois l’ordre rétabli, je constatais que des visiteurs indiscrets s’étaient installé près du portail d’entrée. Je les chassais avec agacement et tout le monde se dispersa, à l’exception d’une jeune femme du même âge que Maddy.
    
    — Vous n’avez donc rien compris ? Partez, il n’y a rien à voir ici !
    
    La jeune fille sourit timidement et sortit une liasse de lettres de sa besace.
    
    — Attendez, Lady Catherine ! s’exclama-t-elle. Je… je suis venue vous donner ça !
    
    Surprise, j’attrapai les lettres qu’elle me tendait. La jeune fille fronça les sourcils, puis me fit signe d’approcher.
    — J’aurais voulu vous les donner avant votre arrivée, mais je suis parti trop tard, chuchota-t-elle. Votre ami vous transmet ses salutations et vous souhaite un bon rétablissement.
    
    Décidément, tout allait de mal en pis depuis ma rencontre avec ces cavaliers fous ! Cette fille n’avait rien d’un facteur classique. C’était donc une messagère privée et à en juger par l’empressement avec lequel elle s’était éclipsée, ce courrier n’avait rien de décent.
    
    Catherine possédait-elle un amant ? La pensée me fit sourire.
    
    Je remontai dans ma chambre afin d’examiner les effets personnels de ma jumelle. Il y avait en tout quatre mallettes. Les deux premières, énormes, ne contenaient rien d’intéressant : des robes, des affaires de toilettes, des chaussures hauts de gamme. Comme moi, elle appréciait les teintes bleues ainsi que les robes amples, qui n’entravaient guère les mouvements. La troisième comportait quant à elle des objets de valeurs, dont des bijoux de famille.
    
    Ils n’en voulaient pas à son argent, notai-je en réprimant un frisson.
    
    Je m’intéressai ensuite au courrier, espérant trouver quelque chose de plus palpitant que des robes froissées. D’instinct, je m’assurai qu’aucun bruit de pas ne trainait dans les environs et ouvrit la valise. Il y avait en tout une dizaine de lettres, toutes signées d’un pseudonyme.
    
    
     Ma chère Catherine,
    L’annonce de ton mariage a plongé le village dans la folie. Ian est surexcité, il ne cesse de harceler la mairie pour que tout soit prêt à temps. Ah, les hommes !
    Tu trouveras joint avec ma lettre un peu de sel béni. Le voyage ne sera pas sans risque et il faut te protéger au maximum. Je crains tellement pour ta vie… J’ai entendu dire que les Patrouilleurs vous escorteront une partie du chemin. Pour une fois, leur présence me rassure.
    Les préparatifs du mariage occuperont tout ton temps, mais entre deux essayages, pourrions-nous nous retrouver pour discuter un peu ? Je ne peux t’en dévoiler plus au cas où cette lettre tomberait entre de mauvaises mains, mais crois-moi, les choses deviennent sérieuses ! L’un de nos projets se concrétise enfin et je tiens à te l’informer en première !
    Dès que tu le pourras, dans la nuit de préférence, retrouve-moi à l’endroit habituel.
    
    Avec toute mon affection,
    Ton soleil doré.
    

    
    Il s’agissait d’une lettre bien mystérieuse. Impossible de déterminer si l’écriture appartenait à un homme ou une femme. Je poursuivis donc ma lecture, de plus en plus intriguée.
    
     Ma chère Catherine,
    Les nouvelles sont mauvaises. Ces vauriens ont encore frappé ; les Patrouilleurs ont trouvé cinq cadavres pendus par les pieds. Apparemment, le spectacle n’était pas beau à voir et cela s’est déroulé dans la forêt, à quelques centaines de mètres du village et en pleine journée !
    La folie commence à gagner les habitants et je crains de plus en plus qu’une chasse aux sorcières ne soit lancée par la mairie. Richard a réussi à calmer le jeu, mais pour combien de temps encore ? Xénia profite de la situation pour tenter de se débarrasser de nous.
    Catherine, fais attention à toi. Prenez avec vous une escorte supplémentaire, ou suppliez les Patrouilleurs de faire le trajet entier avec vous. Tentez également de modifier votre trajet ; tout le monde dans la région est au courant de ton arrivée. Je t’en supplie, il en va de ta vie !
    
    PS : tu peux faire ta transaction sans risque, personne ne te posera de question.

    
    À nouveau, mes sourcils s’écarquillèrent. Catherine cachait quelque chose – il n’y avait plus aucun doute à avoir - mais quoi ? Si Richard les avait découvertes, elle aurait été bonne pour une arrestation !
    
     Catherine,
    L’argent a été reçu avec succès ! La mairie n’y a vu que du feu. Grâce à toi, un nouveau projet va se réaliser. Autant te dire que nous avons bu un verre à ta santé l’autre soir !
    Pour le moment, il va falloir rester discret. Géralt a l’œil et l’oreille fine, je crains qu’il ne se doute de quelque chose. Ne t’étonne donc pas si c’est le calme plat au village ; te souviens-tu du dernier procès en date ? Nous avons bien trop à perdre !

    
    Je ne comprenais pas tout ; mais les sous-entendus dévoilaient nombre d’indices. Visiblement, Catherine, non contente d’être ma copie parfaite, nourrissait également des sympathies païennes. Des sympathies, ou plutôt, une véritable adoration, puisqu’elle détournait de l’argent pour eux.
    
    Par mesure de prudence, je brûlais les lettres. Mes pensées se tournèrent alors vers mon ami perdu. Je ne pouvais plus attendre que Gale soit retrouvé par les Patrouilleurs. L’hypothèse qu’il se soit fait capturer par ces… personnes, comme Catherine, était la plus crédible à mon sens. Cela expliquerait pourquoi ses cris ne m’avaient pas alerté. Une question me taraudait tout de même l’esprit : pourquoi m’avaient-ils épargné ?
    
    Abandonner mon fiancé à un sort si tragique me donnait la nausée. Mais je n’étais pas en mesure de le protéger. Si j’avais eu le courage de rester dans la forêt, aurais-je pu changer le cours des événements ?
    
    Mille questions brûlaient dans mon esprit, mais une seule solution s’imposait : fuir. Et sans doute les complices de ma jumelle m’aideraient. Je ne pouvais endosser éternellement l’identité de Catherine – tôt ou tard, Ian s’apercevrait de mes véritables sentiments.
    
     ***
    — Ça jase sur nous au village, m’annonça tristement Maddy après le départ de Ian. Certains prétendent que vous portez malheur aux habitants ! Si ça se trouve, les païens vous ont jetés un sort !
    
    — Pourquoi porterais-je malheur aux habitants ? m’épouvantai-je.
    
    — Car les gens ne comprennent pas pourquoi votre famille demeure disparue, alors que vous vous en êtes sortie saine et sauve. Ils prétendent que vous avez pactisé avec les païens… que, que vous avez sauvé votre vie en échange de celles de vos parents.
    
    Je m’efforçai de calmer l’inquiétude qui rongeait mon corps. Voilà pourquoi ces habitants me critiquaient. J’étouffai un rire las. Catherine aurait-elle dû mourir pour préserver sa réputation ?
    
    — Les gens sont stupides, assura Maddy. Personne ne le croit vraiment, nous… nous savons tous à quel point vous aimez vos parents. Néanmoins, Milady, faites attention. Si les rumeurs persistent, ils risquent de vous accuser de sorcellerie.
    
    La sorcellerie était décidément omniprésente dans ce royaume. Si les superstitions se trouvaient au cœur de la vie des gens, je ne pouvais croire que le fait d’avoir survécu à un tragique accident puisse me condamner à mort.
    
    Pauvre Catherine, tu es également tombée dans un village aussi malade que le mien.
    — De sorcellerie ? répétai-je.
    
    — Les gens n’aiment guère les manifestations surnaturelles comme celle d’aujourd’hui, avoua-t-elle. Il faut trouver un moyen de faire taire ces rumeurs, sinon, les soupçons pèseront longtemps sur vous. Mais rassurez-vous, Xénia vous sait irréprochable pour le moment.
    
    Je décelai l’avertissement et hochai la tête d’un air entendu.
    
    — Comment assurer ma bonne foi auprès des autres ?
    
    — Comportez-vous en bonne croyante. Allez à la messe, faites profil bas, ne témoignez aucune compassion pour les païens en public ou avec les mauvaises personnes. Tant que vos parents ne seront pas retrouvés, même si la mémoire vous joue des tours, montrez votre tristesse – tout en restant digne. Surtout, montrez que les païens vous effraient et passez pour la victime. Car vous êtes une victime, n’est-ce pas, Lady Catherine ?
    
    — Bien sûr !
    
    Sans ajouter quoi que ce soit, elle tourna les talons et retourna à ses occupations. La soirée de Lyra me parut soudain une aubaine.
    
    Lyra était la cousine germaine d’Ian. Les parents de ce dernier étant décédés quand il était jeune, il avait été en partie élevé par son oncle et sa tante. Ian tenait beaucoup à elle. Leurs liens s’étaient encore plus resserrés lorsque le couple était mort à son tour deux ans plus tôt. Lyra avait donc héritée du manoir familial, où elle résidait désormais au côté de son époux, Dorian.
    
    Un délai avait été décidé pour mon départ : cinq jours après la soirée de Lyra, je prendrai la poudre d’escampette. Le temps de rassembler un peu d’argent et préparer ma fuite dans les règles de l’art. Telle une voleuse, je m’enfuirai sans laisser de traces.
    
    Où irai-je ? C’était une excellente question, dont seule une réponse était possible : loin d’ici. Loin de cette région, loin de ce pays même ! Si la chance me souriait, peut-être trouverai-je un nouveau bateau pour l’Amérique.
    
    L’image de Gale se dessina dans mon esprit et mon cœur se serra. Était-ce une trahison ? Je savais qu’il aurait souhaité cela, que je l’abandonne plutôt que de perdre la vie en le cherchant.
    
     ***
    Je chassais ces pensées noires de mon esprit pour enfiler ma robe de soirée. Celle-ci était assez échancrée et j’avais placé un châle doré autour de mes épaules afin de masquer le décolleté. Maddy avait relevé mes cheveux blonds en un élégant chignon, afin que mes boucles d’oreilles soient visibles. Elle m’apporta également un chapelet et l’accrocha autour de mon cou.
    
    — Vous avez sûrement perdu le vôtre lors de l’accident, dit-elle. Je vous prête donc le mien pour la soirée. Là-bas, tout le monde fera attention à ce que vous portez dans les moindres détails. Mettez-le bien en évidence et surtout, avant de pénétrer au sein de la demeure de Lady Lyra, faites le signe de croix. Les superstitions ont la vie dure, donc ne détruisez pas votre réputation à cause d’un oubli.
    
    Une fois préparée, la domestique s’en alla vêtir Ian et j’eus enfin le loisir de rester seule. La plupart du temps, Maddy et Cristina se relayaient pour veiller sur moi et ne me lâchaient pas d’une semelle. Le soir, lorsque la maisonnée sombrait dans le silence, j’étais trop épuisée pour me plonger dans mes pensées et je sombrais la plupart du temps dans un sommeil sans rêve.
    
    Je profitais donc de ce répit pour observer la lune depuis la fenêtre de ma chambre. J’inspirai profondément et adressai, en silence, une prière à la Déesse. Il m’était impossible de lui préparer une offrande. Les oreilles indiscrètes de Maddy et le regard aguerri de Cristina pouvaient découvrir d’un instant à l’autre des objets suspects et mettre un terme à ma supercherie.
    
    Les larmes coulèrent le long de mes joues mais je les séchai presque aussitôt. Bientôt, je quitterai cet horrible endroit. Sans Gale, mais au moins, je ne resterai plus dans ce village fanatique. Cette pensée me consola un peu mais en observant la forêt qui s’étalait par-delà les fortifications, mon cœur se serra un peu plus.
    
    Trop rapidement à mon goût, la diligence vint nous chercher. À notre arrivée, la moitié du village se pressait déjà dans les jardins. Je resserrai mon manteau contre moi, surprise par le vent glacial qui balayait Endwoods ce soir-là. Je mis cependant mon chapelet en évidence sur mon manteau et effectuai le signe de croix avant de pénétrer dans l’imposant hall d’entrée.
    
    — Que le Seigneur nous protège, chuchota Ian.
    
    L’intérieur du manoir me surprit. Décoré de diverses œuvres d’art et de plantes luxuriantes, il représentait à mon goût le temple du divinement beau, un rayon de lumière parmi le puritanisme ambiant.
    
    Deux domestiques nous accueillirent et nous déchargèrent de nos manteaux. Nos hôtes vinrent presque aussitôt à notre rencontre. Le premier, Dorian de Montfleury, était un charismatique gentilhomme. Ses cheveux noir corbeau étaient plaqués en arrière, assortis à un costume sombre digne des membres de la couronne anglaise. Je le saluai avec politesse, tandis qu’il fit un baisemain.
    
    — Pardonnez le retard de mon épouse, dit-il d’une voix suave. Nous revenons juste d’un long et éreintant voyage à la capitale. Je vous prie d’accepter, Lady Catherine, mes sincères vœux de rétablissement ainsi que toutes mes prières pour votre famille.
    
    Je le remerciai d’un hochement de tête et observai son épouse qui se dirigeait droit vers nous.
    
    — Ian, mon cousin, quelle joie de te revoir ! s’exclama-t-elle en déposant un baiser sur la joue de celui-ci. Sois le bienvenu ici. Quant à vous, Catherine, pardonnez mon retard. J’ai appris votre retour il y a quelques heures seulement. Sachez que ma porte vous sera toujours ouverte.
    
    Elle ajouta ensuite au creux de mon oreille :
    
    — Je suis désolée que l’épreuve de cette soirée vous soit imposée. Mon cousin est un véritable idiot de vous avoir emmené ici en dépit des circonstances. Si jamais votre cœur se fait trop lourd, faites-moi signe et je mettrai aussitôt un terme à cette mascarade.
    
    Elle avait visiblement le même âge que moi, malgré l’épaisse couche de maquillage qui recouvrait son visage. Je notai immédiatement son parfum fleuri, doux et délicat. Elle m’inspira confiance malgré son air réservé. Ses cheveux châtain clair étaient coupés courts en comparaison des autres femmes du village, puisque ceux-ci atteignaient à peine ses épaules.
    
    Un peu plus loin, Richard lui adressa de grands signes de la main.
    — Dès que j’en aurai fini avec le maire, nous discuterons, soupira-t-elle. S’il me libère avant le repas…
    
    Elle s’éclipsa tel un coup de vent et je m’empressai de rejoindre Ian. La demeure était remplie de la quasi-totalité du village, dont les habitants qui jasaient sur moi. Je conservai bonne figure et pour une fois, je guettais l’arrivée de la famille Mortagh avec contentement.
    
    — Lady Catherine ! s’écria une voix familière. Quel plaisir de vous revoir !
    
    Géralt s’avança vers moi en souriant et me fit un baisemain. Je lui répondis avec le même entrain. Il était étonnant de le voir sans son uniforme noir. Malgré son âge avancé, il demeurait incroyablement charismatique et attirant. Cependant, cet infâme costume rouge ne lui rendait guère justice.
    
    — Comment avance vos recherches ? demandai-je une fois mon fiancé éloigné. Ian n’est guère bavard sur ce sujet-là…
    
    — Nous avons tout exploré, Lady Catherine. J’ai même poussé mes hommes jusqu’à des contrées plus reculées que d’ordinaire. Mais nous n’avons trouvé ni cadavres, ni traces de sang. Ian préfère garder le silence pour vous préserver, mais il n’y a pratiquement plus aucun espoir de retrouver votre famille et votre ami vivants. Je suis navré.
    
    Mes muscles me lâchèrent quelques instants.
    
    — Nous attendons l’ordre officiel du maire, mais les recherches cesseront sous peu, ajouta-t-il. Toutes mes condoléances, Lady Catherine.
    
    — Excusez-moi, dis-je en m’éloignant.
    
    Les éclats de voix autour de moi s’estompèrent et je tentai de rassembler mon sang-froid pour ne pas m’effondrer ici. Si ces Patrouilleurs cessaient leurs recherches, mon fiancé serait abandonné à son sort. Bien sûr, je pouvais partir à mon tour dans cette forêt mais j’étais incapable de me débrouiller seule dans un endroit aussi hostile.
    
    Qu’est-ce que ces gens feraient à Gale ? Allaient-ils le torturer par plaisir avant de le sacrifier ? Je réprimai un haut-le-cœur. Tout s’était succédé à une vitesse fulgurante et j’ignorais où donner de la tête. Finalement, j’aurais dû protester lorsque les Patrouilleurs m’avaient trouvé une semaine plus tôt.
    
    Et qu’aurais-tu fait ? se manifesta une petite voix intérieure. Tu aurais continué à chercher Gale sans rien trouver ? Tu te serais jeté corps et âme chez ces fous furieux pour le sauver ? Tu n’as aucune idée de ce qu’il s’est passé ! Tu ne sais rien, Éli, absolument rien !
    
    Je m’insurgeai intérieurement. J’étais impuissante, je me trouvais face à des forces qui me dépassaient et le destin avait été clément en m’épargnant. Mon devoir aurait été de le remercier.
    
    Au diable le destin ! Si cela continue, aucun de nous deux n’atteindra les Amériques avant des années…

    
    Je fis signe à un domestique de me resservir un peu d’alcool. Les bulles pétillèrent sous ma langue sans pour autant chasser le goût amer qui venait de s’installer dans ma bouche. Ian, en pleine conversation avec Malcolm et un autre Patrouilleur, ne remarqua pas mon état de torpeur.
    
    Les musiciens entamèrent quelques morceaux de pianos et l’espace d’un quart d’heure, je restai seule, plantée au milieu de tout le monde. Un malaise me saisit, similaire à l’autre jour, me comprimant la poitrine. Xénia, sensible à ma détresse, me rejoignit avec un remontant à la main.
    
    — Mon amie, venez faire quelques pas à mes côtés, proposa-t-elle d’un ton maternel. Et buvez ceci ! C’est un trente ans d’âge, un pur délice !
    
    Je n’étais habituellement guère adepte du whisky, mais je bus le verre avec plaisir. Cela me redonna un peu de baume au cœur et l’épouse du maire, tout en me lançant un clin d’œil, m’entraina à l’écart pour discuter un peu.
    
    — J’admire votre sang-froid, sourit-elle. Vous tenez le coup alors que les événements tragiques s’accumulent.
    
    — Je fais face pour faire honneur à ma famille et à mon éducation. Mais lorsque je suis seule, la nuit, je me demande pourquoi ces choses horribles m’arrivent. Mes parents sont sûrement morts, ma maison est sujette à de douteuses attaques et les habitants de ce village me traitent avec dédain.
    
    — Cela leur passera. Les temps sont compliqués, ma chère Catherine. La peur pousse parfois à croire des choses absurdes mais cela leur passera. Je puis vous l’assurer.
    
    — J’ai peur, Xénia. Peur de retourner un jour dans cette lugubre forêt, peur… peur de perdre à jamais ma famille et…
    — Le Seigneur veille sur vous et rendra justice aux monstres qui s’en sont pris à vous. Tout se paye ici, Catherine. Ces païens subiront les foudres de la justice divine. Pour le moment, vous devez trouver le réconfort auprès de votre futur époux et de notre Seigneur.
    
    — Vous avez raison, admis-je d’un air docile.
    
    Là, mes larmes se versèrent avec une facilité déconcertante. Xénia m’étreignit doucement.
    
    — Du calme, Catherine, du calme. Nous les retrouverons, je vous le promets. Et lorsque cela sera fait, nous les brûlerons sur le bûcher.
    
    J’hochai la tête en silence, feignant d’être rassurée. Si Xénia croyait en ma bonne foi, alors mon salut était définitif. L’épouse du maire était connue pour faire et défaire chaque réputation dans ce village. Telle une souveraine, elle régnait sur ce petit royaume.
    
    Comme pour confirmer mes pensées, un groupe de femmes qui jasait hier encore, se précipitèrent vers moi pour prendre de mes nouvelles. Je rejoignis ensuite Ian, qui m’invita à danser. Je n’avais guère envie de continuer cette mascarade, mais ses bras m’entraînèrent sur la piste de danse sans que je n’eusse le loisir de protester. Sur le rythme de la musique, j’effectuai les pas requis, mes pensées à mille lieues d’ici.
    
    — Lady Catherine ! appela-t-on soudain. Pourriez-vous faire un duo ?
    
    Je sortis de ma rêverie. L’une des amies de Xénia s’avança vers moi, un livret de chant à la main. Je fronçai les sourcils, étonnée.
    
    — Vous êtes une admirable chanteuse, me chuchota Ian. Votre voix fait des miracles !
    
    La mort dans l’âme, je m’avançai vers le piano, où Edwige, la fille cadette du maire, avait pris place. Je chantais régulièrement lors des réceptions, plus par devoir que par plaisir. Ma mère m’avait jadis obligée à suivre d’interminables leçons de chant, afin d’améliorer mon image lors des soirées mondaines.
    
     Le carnet de chant indiquait un duo de Don Juan que je connaissais bien. Mon partenaire de chant prit également place. Prise d’une soudaine panique, j’envisageai de renoncer, mais tous les regards étaient à présent rivés sur moi. Je repris ma respiration, en me concentrant uniquement sur les paroles. Mes doigts tapotèrent machinalement le carnet et le regard courroucé d’Ian m’ordonna de me ressaisir.
    
    Ce fut à mon partenaire de commencer. Sa voix était fine, digne d’un chanteur d’opéra, au point de m’en donner des frissons. L’espace de quelques instants, je sentis une vive émotion m’envahir. Je me laissai alors bercer par ses paroles. Gale apparut au fond de la salle, pour m’encourager avec son habituel air confiant. Je clignai des paupières et compris alors que sa présence n’était qu’un doux rêve.
    
    Ma poitrine se gonfla légèrement, je repris un peu d’assurance, puis lorsque le refrain arriva, je chantai à mon tour au côté de mon véritable Don Juan. La salle applaudit, mais mon fiancé avait déjà disparu. Déçue, je baissai la tête en direction du carnet, puis me sentit vaciller.
    
    Les notes du piano se firent d’abord plus lointaines, comme des échos, et mes forces m’abandonnèrent brusquement. Mon souffle se comprima, les battements de mon cœur s’accélérèrent à une vitesse vertigineuse et une bouffée de chaleur envahit mon corps entier. Je lâchai le carnet pour me cramponner au piano. Edwige cessa instantanément de jouer et vint me soutenir.
    
    — Un verre d’eau ! cria Xénia. Un verre d’eau, tout de suite !
    
    Des sueurs froides coulèrent de mon front et comme l’autre fois, ma cage thoracique se comprima. Manquant d’oxygène, je m’étouffai et Edwige me donna aussitôt de grandes tapes dans le dos. Rien n’y fit. Des murmures de stupeur se propagèrent dans la salle et Lyra arriva à son tour pour m’aider à reprendre ses esprits.
    
    À nouveau, je m’étouffai et entendis plusieurs fois Ian hurler mon prénom. Des larmes affluèrent sur mon visage, tandis que je cherchai désespérément un peu d’air.
    
    Puis, comme par miracle, ce fut la libération. Je retrouvai ma respiration et inspirai autant d’air que possible. Xénia ordonna aux autres invités de s’éloigner pour aérer l’espace et Lyra se pencha pour me faire boire de l’eau. Ian cramponna fermement ma main, le visage cramoisi.
    
    — Je rappellerai le médecin dès que possible, me chuchota-t-il. Vous avez dû faire un malaise à cause de l’émotion, Géralt vient de me confier qu’il vous a révélé la vérité. Je suis désolé, mon amour.
    
    Ses excuses n’avaient aucune importance ; la présence de l’autre fois était sûrement revenue. Mais ce n’était pas tout. Cette sensation, plus violente que la première, m’évoquait quelque chose.
    
    Ian massa ma paume. Je ressentis un frisson, agréable pour changer, mais ma gorge demeurait sèche. Je ne voulais pas de son réconfort, je voulais à cet instant quitter ce village de malheur et m’enterrer six pieds sous terre. Lyra m’apporta un second verre d’eau, tandis que le médecin venait m’examiner. On m’aida à me relever pour m’emmener à l’écart, lorsqu’un cri strident retentit dans le manoir.
    
    Il y eut un mouvement de panique générale, puis une jeune femme surgit dans la salle, bouleversée. Les larmes incendiaient ses joues. Elle se précipita vers le maire et son épouse pour leur dire quelque chose.
    
    Xénia blêmit, tandis que Richard posa une main sur sa bouche, horrifié. Il se dirigea vers Géralt, qui arborait la même expression de terreur. Les Patrouilleurs sortirent tous de la salle, guidés par la jeune fille.
    
    — Que se passe-t-il ? interrogeai-je, blafarde comme la lune.
    
    — Aucune idée, mais nous aurons bientôt une réponse, fit Lyra d’un air lugubre.
    
    Les invités, poussés par la curiosité, suivirent les Patrouilleurs, et de dehors, nous pûmes entendre un florilège de cris de terreur. Finalement, le médecin repoussa mon examen à plus tard et nous nous dirigeâmes dehors. Les invités avaient formé un cercle autour d’un arbre. Lyra s’imposa et parvint à nous dégager un passage. Lorsque nous arrivâmes tout devant, notre souffle se coupa.
    
    Le malaise me parut bien dérisoire en comparaison du spectacle que je découvris. Un cadavre avait été pendu par les pieds, accroché à une branche. Une mare de sang s’était mêlée à l’herbe fraîche du jardin. Le malheureux avait été égorgé.
    
    Les Patrouilleurs fouillèrent les environs à la recherche d’un éventuel indice. Je me remémorai l’altercation avec le maire et comprit qu’avec ce meurtre, une étape supplémentaire vers l’horreur avait été franchie. Pour la première fois, l’assassinat ne se déroulait pas dans la forêt, mais au sein du village même.
    
    — Il a été installé pendant que vous chantiez, me chuchota Lyra. C’était l’unique moment de la soirée où tous les invités se trouvaient à l’intérieur. À moins que le coupable se situe parmi nous…
    
    — Quelqu’un n’a pas effectué le signe de croix, s’horrifia une femme. Ce malheur s’est sûrement produit à cause d’un blasphème !
    
    Je compris soudain qu’il ne s’agissait pas d’un simple cadavre d’un voyageur égaré. C’était un Patrouilleur. Il portait son uniforme, ainsi que son insigne qui étincelait dans la nuit. Géralt, ainsi que tous les autres, avaient le visage couleur de cendres.
    
    Sans attendre, je me précipitai vers Ian.
    
    — Détachez-le ! ordonna Géralt. Amenez de quoi le transporter, il faut que… que nous préparions les funérailles.
    Ian ne pipait mot. Son regard était rivé dans le vide, fixant l’arbre sans réellement l’observer. J’ignorais le nom de la victime mais savais qu’il adorait ses collègues, qu’il considérait comme ses amis.
    
    — Catherine ! s’écria-t-il en remarquant ma présence. Catherine, ne restez pas ici ! Ces fous furieux, ils… ils pourraient encore se trouver dans les parages. J’aimerais que vous passiez la nuit chez le maire. Je vais en toucher deux mots à Richard, il… il comprendra. Je…je dois m’occuper de… je ne serai pas là ni cette nuit, ni demain. Vous devez rester en sécurité.
    
    — Ian… je… je suis désolée.
    
    Il fit un geste de la main, comme pour m’assurer que ça irait. Abattu, il m’embrassa avant de chercher Richard. Ce dernier accepta immédiatement de m’héberger pour la nuit et je fus alors prise en charge par Xénia.
    

Texte publié par Elia, 28 décembre 2017 à 17h02
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