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Tome 1, Chapitre 3 « Bon retour à Endwoods I » Tome 1, Chapitre 3
Amnésique.
    
    Tandis que les chevaux galopaient à vive allure, je songeais à mon unique échappatoire. La remarque de ce Malcolm m’avait accordée un bref sursis et il me fallait dès maintenant réfléchir à la suite des événements. Ces hommes ne me lâcheraient pas et il me serait difficile d’échapper à leur surveillance après notre arrivée. Je le sentais à la manière dont Ian me serrait contre lui. Jamais je n’avais vu un homme aussi heureux de retrouver sa promise et je pris alors conscience de la cruauté de mon mensonge.
    
    Cependant, l’amnésie me ferait gagner un temps considérable. Je n’aurais nul besoin de me justifier et il me suffirait d’attendre le retour de Gale. Cette solution ne me plaisait guère, mais tant que je me trouvais en Angleterre, ma vie resterait menacée.
    
    Nous ne quittâmes pas la forêt durant notre interminable chevauchée. Je m’attendais à retrouver la lande caractéristique de New Forest, mais à la place, nous nous enfonçâmes dans des bois toujours plus denses et menaçants.
    
    Finalement, au bout de quelques heures, Ian et Malcolm stoppèrent leurs montures. Nous étions arrivés devant une importante fortification qui semblait protéger un curieux village. Une immense porte de pierre, assortie de lourds barreaux de fer, nous empêchait de continuer notre chemin.
    
    Malcolm leva la tête et effectua un grand signe de la main en direction d’un homme, qui lui répondit quelques secondes plus tard par un mouvement similaire. Aussitôt, les barreaux se soulevèrent.
    
    — Bon retour à Endwoods, me murmura ce dernier.
    
    Endwoods ? Je ne me souvenais pas d’avoir entendu le nom de ce village auparavant. Me trouvais-je dans un nouveau comté ?
    
    Dès que nous pénétrâmes dans l’enceinte du village, les cloches tintèrent. Les fenêtres s’ouvrirent et les têtes se penchèrent vers l’extérieur malgré la pénombre pour admirer le retour de Lady Catherine. Mon esprit était embrumé et je ne prêtais aucune attention aux murmures de stupéfaction qui se répandaient sur notre passage.
    
    Ian m’avait recouverte d’une couverture, m’évitant ainsi de dévoiler mon apparence déplorable aux yeux des habitants. Je tentais malgré mon désarroi de me souvenir du chemin qui reliait l’entrée du village à la demeure du jeune Patrouilleur.
    
    Là-bas, deux femmes me prirent en charge. Je fus amenée près d’une table où l’on avait disposé un bouillon de légumes. La cuisinière, une femme aux cheveux grisonnants, ne me lâcha pas du regard et resta adossée contre les murs de la salle principale pour s’assurer que j’avalais chaque bouchée de son repas. Ensuite, on m’entraîna vers un baquet d’eau chaude, où je fus lavée avec bienveillance et délicatesse. Toute la saleté accumulée depuis mon arrestation disparut et j’eus le sentiment de faire peau neuve.
    
    Malgré cela, la terreur vrillait toujours mes entrailles. Ma supercherie ne reposait que sur un fil. Si cette Catherine réapparaissait, je serais accusée d’imposture et probablement exécutée. De plus, mon expérience de la vie m’avait enseigné ceci : chaque décision engendre des conséquences qu’il me faudrait assumer tôt ou tard. Pourquoi m’étais-je laissé embarquer aussi facilement dans ce mensonge ?
    
    Je me bénis secrètement de ne pas avoir apposé la marque des païens sur ma chair. Celle-ci représentait trois lunes, ascendante, pleine et descendante, symbole de la Déesse que l’on vénérait. De par notre ascendance noble, Gale et moi avions refusé ce symbole d’allégeance.
    
    Les tribunaux envoyaient généralement les femmes pauvres au bûcher et ne s’attaquaient jamais aux familles nobles, mais une telle marque aurait été considérée comme une preuve irréfutable aux yeux de l’Église. Ainsi, noble ou non, notre mort aurait été assurée.
    
    Je m’étais toujours sentie païenne. Même si j’avais été élevée dans la foi protestante, je n’avais jamais cru en toutes ces histoires. Ainsi, à la place de cette marque d’allégeance, je gardais mon secret au fond de mon cœur et de mon âme. Il définissait la personne que j’étais réellement et cela, rien ni personne ne pourrait me l’arracher.
    
     ***
    J’ouvris soudain les yeux. Après mon bain, les deux domestiques m’avaient entraînées dans une chambre, où j'avais aussitôt été attirée dans les bras de Morphée. Je me sentis apaisée. Depuis combien de temps n’avais-je pas ressentie une telle quiétude ?
    
    Mais en découvrant le décor de la pièce, un autre sentiment me submergea. Ce n’était pas mon lit. La tapisserie possédait une horrible teinte olivâtre. Mes rideaux blanchâtres avaient disparu. Et où était passé mon buffet favori ? Où se trouvait ma mère et sa voix rythmant la maisonnée ?
    
    Une fois accoutumée à ce silence inhabituel, je me relevai. Mes jambes me faisaient toujours mal et mes pieds semblaient avoir été broyés. De nouveau, le poids de la cruelle réalité s’alourdit un peu plus sur mes épaules. Je n’étais plus Élia, mais Catherine. Je jouais désormais le rôle d’une personne dont j’ignorais tout dans un village solidement surveillé.
    
    Tu as vraiment le don de te mettre dans des situations impossibles, Éli.
    
    Alors que j’examinai la chambre sous toutes les coutures, je découvris une robe de noble facture disposée près d’un paravent. Composée de divers tissus bleus unis, elle était légèrement décolletée et comportait plusieurs fines dentelles qui me rappelèrent la sobriété vestimentaire dont faisait preuve ma famille.
    
    Tout à coup, la porte s’ouvrit. Sur le seuil, je reconnus la jeune fille qui avait pris soin de moi la veille.
    
    — Lady Catherine ! s’exclama-t-elle en s’inclinant avec respect. Pardonnez-moi d’être entrée ainsi dans votre chambre, je… je pensais que vous dormiez encore.
    
    — Ce n’est rien…
    
    — Maddy, Lady Catherine. Je m’appelle Madison Ambert, mais tout le monde me surnomme Maddy ici, y compris Lord Hamilton.
    
    Elle esquissa un sourire bienveillant et déposa un plateau de nourriture, contenant un bouillon de légume et un morceau de viande sur une table.
    
    — Pardonnez mon ignorance, Maddy, mais qui est Lord Hamilton ? interrogeai-je.
    
    — Il s’agit de Ian Hamilton, votre fiancé ! répondit-elle avec un enthousiasme débordant. Il était si heureux hier lorsqu’il vous a retrouvé… vous savez, ces derniers jours ont été interminables, il… et nous pensions tous que vous ne reviendriez pas.
    
    — Et où se trouve mon… mon fiancé ?
    
    — Il n’est pas là pour le moment. Votre retour a fait grand bruit dans le village et les Patrouilleurs sont à la recherche des coupables. N’ayez crainte, Milady, je vais prendre soin de vous !
    
    Elle tira la chaise et m’invita à m’asseoir, disposant en même temps le repas près de moi. Je m’exécutai tout en retenant mon envie d’hurler. Je n’étais pas chez moi. Gale était peut-être encore en danger et je ne pouvais décemment rester ici sans rien faire. Lorsque je tentai de me relever, la jeune servante me retint d’un geste vif.
    
    — Que faites-vous, Maddy ? Je vous remercie de ce généreux repas, mais je n’ai pas faim pour le moment. Je souhaiterais m’habiller.
    
    — S’il vous plaît, Lady Catherine, Cristina a passé la nuit à préparer ce potage ! Vous avez la peau sur les os, vous… votre fiancé a déploré votre apparence, lors de votre retour. Il a insisté pour que vous finissiez chacun de vos repas, me menaçant même de me renvoyer si je n’y arrivais pas.
    
    Quelle excellente comédienne, soupirai-je. Néanmoins, j’obéis, consciente que la jeune fille ne me lâcherait pas tant que je n’aurais pas fini. Satisfaite, cette dernière m’adressa un clin d’œil et me prépara un linge humide pour ma toilette.
    
    — Lord Hamilton a l’intention de vous couvrir de cadeaux à son retour, confessa-t-elle. Votre fiancé vous adore, et vous aussi, vous l’aimez. Ne vous souvenez-vous donc pas des lettres passionnées que vous vous écriviez avant vos fiançailles ?
    
    Je secouai la tête, sincèrement agacée de ses manières intrusives. Cependant, je me demandais comment mon parfait sosie avait pu exister sans que je n’en aie jamais rien su. Je n’avais certes jamais quitté mon village natal, mais ma famille demeurait l’une des plus puissantes fortunes du comté !
    
    Maddy passa le reste du temps à me raconter l’histoire d’amour passionnée que Catherine et Ian entretenaient. J’écoutais le récit avec attention, à la fois désireuse de glaner des informations sur ma mystérieuse jumelle et fascinée par le romantisme que le ton de la jeune fille trahissait.
    
    — Venez voir, dit-elle après m’avoir préparée, Lord Hamilton avait commandé ce portrait pour célébrer votre futur mariage !
    
    Elle m’entraîna dans le couloir et me montra le portrait de la véritable Lady Catherine. Je me figeai un instant, époustouflée. Je compris alors l’erreur d’Ian. Cette femme n’était pas seulement mon sosie, c’était ma véritable jumelle.
    
    Traits pour traits, il était impossible de nous différencier.
    
    — Vous êtes resplendissante, Milady, sourit-elle.
    
    Sous le tableau, je lus : Catherine Marie Élia Montgomery. Mon souffle se coupa instantanément. Je me nommais Élia Marie Catherine Montgomery. La servante m’expliqua ensuite que Catherine et Ian avaient publiés leurs bancs de mariage trois semaines plus tôt.
    
    — Vous deviez emménager définitivement ici il y a une semaine, m’expliqua-t-elle. Vous étiez sur la route avec vos parents lorsque vous avez été attaquée dans la forêt. Lorsque les Patrouilleurs sont arrivés sur les lieux de l’accident, ils ont seulement trouvé votre carrosse en pièce et quelques effets personnels.
    J’arquai un sourcil.
    
    — Comment une telle attaque s’est-elle produite ? m’étonnai-je.
    
    Le regard azur de Maddy s’assombrit.
    
    — Les païens… murmura-t-elle en se signant. Ces maudits païens. Les Patrouilleurs ont découvert des symboles de leur secte sur les lieux de l’attaque. Brrrr ! Ils ont dû vous voler la mémoire pour éviter que vous racontiez leurs rituels diaboliques. Ma pauvre Lady Catherine… je prie chaque jour pour qu’on retrouve votre famille saine et sauve !
    
    Mes yeux fixèrent le parquet.
    
    — Moi aussi, soupirai-je.
    
    J’orientai alors la conversation sur la décoration. Je n’étais guère actrice, mais savais que si mon salut reposait sur cette malheureuse jeune femme, il me faudrait en apprendre plus sur elle pour tromper son entourage.
    
    Je vous en prie, Déesse de la Nature et de la Vie, pardonnez cette infâme tromperie…
    
    Maddy entreprit ensuite de me faire visiter les lieux. C’était une demeure similaire à la mienne, même si elle ne comportait qu’un étage. Elle était habituellement habitée par Ian, sa future épouse, ainsi que Maddy et Cristina. Je constatais alors l’effectif réduit du personnel. De temps à autre, des jardiniers venaient s’occuper des jardins, mais je fus néanmoins surprise de l’absence d’un homme à tout faire pour Ian.
    
    Je m’abstins néanmoins de tout commentaire et écoutai sagement les explications de la jeune domestique. L’intérieur était décoré de diverses peintures qui me rappelèrent les natures-mortes que mes parents affectionnaient tant.
    Finalement, je compris l’enthousiasme de Catherine à l’idée de s’installer ici. Cette demeure était confortable et agréable – en comparaison de l’atmosphère lugubre de la forêt qui entourait ce village - et le maître des lieux, Ian, semblait respectueux et totalement épris d’elle.
    
    Une vie parfaite, en somme.
    
     ***
    Cristina resta de nouveau adossée contre la porte de bois de la cuisine afin de s’assurer que j’en avale chaque bouchée de mon repas. Si en temps normal ce comportement intrusif m’agaçait, je n’en fis pas cas et me contentais de manger sagement afin de ne pas la vexer et attirer l’attention de Ian.
    
    Maddy me gratifia d’un sourire complice et me proposa ensuite de l’accompagner au marché. Après une longue heure de préparation, où j’arborais une tenue de circonstance afin de marquer mon deuil, nous partîmes ensuite en direction de la place centrale.
    
    Fascinée, mon regard virevolta d’un édifice à l’autre, repérant l’orientation des rues, l’emplacement des bâtiments principaux du village, afin de ne pas m’égarer lors de ma fuite. La vue des paysages me rassura cependant : les rues, étroites et sinueuses, me rappelèrent aussitôt mon village natal, tout comme les édifices en bois.
    
    Le regard des passants pesait cependant sur moi. Consciente de la situation de ma mystérieuse jumelle, les traits de mon visage demeuraient volontairement fermés et ma tête restait baissée pour marquer ma tristesse. Maddy m’avait expliquée que mon retour était désormais connu de tous. Pourtant, l’attitude des villageois contrastait avec l’accueil chaleureux de Ian. Se méfiait-on de moi ?
    
    Maddy, loin de ressentir ma torpeur, avançait joyeusement devant moi. Un large sourire étiré sur ses lèvres, ses pensées papillonnaient à mille lieues d’ici.
    
    Au marché, la foule se pressait pour acheter les nombreux produits proposés sur les étaux. Nous allâmes d’abord chez le poissonnier, puis chez le marchand de fruits et légumes. Véritable experte, la jeune fille sélectionna les meilleurs d’entre eux, Cristina ayant promis de cuisiner un repas de fête pour mon retour.
    
    — J’ignore ce qu’elle va préparer, mais votre estomac en redemandera ! Lorsque la mémoire vous reviendra, vous vous souviendrez peut-être de nos précédentes promenades au marché ! À chaque fois, cela durait des heures parce que vous saluiez tout le monde !
    
    Elle éclata de rire. Était-ce pour cette raison que les habitants me toisaient si froidement ? Parce que je ne les avais pas salués ? Un détail clochait cependant : aucun d’entre eux n’avait pris la peine de venir me voir et prendre de « mes » nouvelles.
    
    Soudain, je revins à la réalité. Pourquoi me prenais-je pour cette femme alors que Gale agonisait sûrement au fond d’un fossé ?
    
    — Ça alors ! Les rumeurs disent donc vrai pour une fois … Lady Catherine Montgomery est de retour parmi nous !
    
    Plongée dans ma rêverie, je sursautai lorsque la voix me ramena à la réalité. Une femme, accrochée au bras de son époux, m’adressa un sourire radieux. Sa voix m’avait littéralement envoûtée en quelques secondes.
    
    — Lady Catherine, quelle joie de vous revoir ! s’exclama l’homme à ses côtés.
    
    Face à mon silence, ma nouvelle amie entama les présentations :
    
    — Lady Catherine, voici Richard Mortagh, le maire de notre village, ainsi que Xénia, son épouse.
    
    — Le maire ? répétai-je, surprise.
    
    — Le chef politique et religieux de notre village, expliqua la jeune fille.
    
    Que signifiait cela ? Où avais-je atterri ? J’étais encore en Angleterre, cela ne faisait aucun doute, mais me trouvais-je encore dans mon district ?
    
    Richard était petit, avec une épaisse chevelure auburn et une grosse moustache. Il me fit un baisemain. Mon attention se reporta ensuite sur Xénia, qui me fit aussitôt penser à une reine. Elle était grande, avait un port très droit, accompagné d’une chevelure noire de jais assortie à des yeux sombres.
    
    — Lady Catherine, quelle joie de vous savoir vivante, dit-elle en déposant un baiser sur ma joue. Il y a un mois de cela, nous buvions le thé ensemble. Le Destin a été si cruel envers vous ma pauvre amie !
    
    Deux autres jeunes filles s’avancèrent vers moi et s’inclinèrent avec respect. La première, Karen, me fila la chair de poule. En comparaison de sa sœur et ses parents, elle était une anomalie, une tâche sur le tableau familial. Plus grande encore que sa mère, elle possédait une chevelure blond platine avec un teint très pâle. Ses yeux gris perle m’adressèrent un regard glaçant.
    
    Mal à l’aise, je ne désirais qu’une chose : fuir cette hostilité ambiante et rentrer chez Ian. Maddy devina mes pensées et pria le maire et son épouse de nous excuser.
    
    — Lady Catherine, ne vous en faites pas ! fit-elle une fois de retour chez Ian. Cela s’arrangera très vite, croyez-moi ! Karen n’est guère engageante à première vue, mais elle est très sympathique…
    
    Dès que nous arrivâmes, les larmes coulèrent le long de mes joues. Je me sentais stupide de pleurer ainsi ; je n’étais même pas Catherine ! Pourtant, ses réactions me rappelaient les douloureux moments de mon procès, celui où mes amis que je recevais à ma table la veille étaient venus témoigner contre moi au tribunal, tandis que d’autres s’étaient joints aux habitants pour m’injurier et crier en boucle : « brûlez la sorcière ! »
    
    Cristina m’apporta un remontant, mais rien n’y fit. Ce procès, bien que j’en sois sorti indemne, me hanterait des années durant.
    

Texte publié par Elia, 10 décembre 2017 à 12h06
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