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Tome 1, Chapitre 29 « Les rives du mensonge » Tome 1, Chapitre 29
— Ne bougez pas ! ordonna une voix à mon réveil.
    
    Mes paupières s’ouvrirent lourdement en dépit de mon refus de découvrir le visage penché au-dessus de moi. Je ne voulais guère revoir les murs sombre de cette chambre, ni les habitants qui peuplaient ce manoir. Lorsque je trouvais le courage de faire face à la réalité, je luttai pour ne pas quitter ce lit en trombe et retourner au coven.
    
    Fini, les offrandes au Dieu-Créateur. Finie, la quiétude illusoire des lieux et de mes semblables. Finies, les recherches sur ma famille et ses pouvoirs, ainsi que les longues discussions avec Irène, mon amie.
    
    Tout ceci n’avait été qu’un rêve.
    
    Maddy s’agitait dans tous les sens. Un bandage avait été posé sur le coup porté par le Patrouilleur et une infusion, semblable à celles qu’Irène me préparait lors de nos séances de voyage astrale, chatouillait mes narines.
    
    Mon cœur se serra.
    
    Pourquoi avais-je accepté l’ordre stupide de Raonaid ? Pourquoi m’avait-elle mise au pied du mur sans me consulter elle-même ? Pourquoi Irène avait-elle tout révélé cette nuit sans que je m’en sois rendu compte ?
    
    — Le médecin arrivera d’ici une heure, annonça Maddy en cherchant une robe. Lord Hamilton voulait attendre votre réveil pour le faire mander, mais son inquiétude était telle qu’il n’a pu attendre. Enfilez ceci !
    
    Sa voix, habituellement si enjouée, était empreinte de sévérité.
    
    — Maddy, je…
    
    — Taisez-vous ! Ne dites rien qui vous enfoncera un peu plus, ce n’est guère le lieu et le moment.
    
    Elle m’aida à me relever et je me changeai en vitesse. Puis je me rallongeai sur le lit, nauséeuse.
    
    — Pourquoi ne m’avez-vous pas dénoncée ? risquai-je dans un murmure. Vous m’avez surprise l’autre soir et vous saviez depuis le début que je m’échappais de cette maison la nuit. Pourquoi avoir gardée le silence ?
    
    — Parce que je vous prenais pour Catherine, murmura-t-elle d’une voix amère. Par le ciel, oui, j’y ai tellement cru… et… et je l’espérais tellement aussi. C’est sans doute pour cela que j’ai été aveuglée. Si je n’avais pas été aussi stupide, je… oh, laissez tomber, c’est trop tard de toute façon !
    
    Cette fois-ci, je me relevai et bloquai son bras.
    
    — Qui êtes-vous, Maddy ? Archibald m’a révélé que vous étiez proche de Catherine. Pourquoi avoir couvert ses… ses véritables allégeances ?
    
    — Vous ne comprendriez pas, Milady. Continuez plutôt à jouer ce rôle et prenez de nouveau la fuite tant qu’il est encore temps. Pourquoi l’ai-je suivi dans cette histoire ? pesta-t-elle pour elle-même. Pourquoi n’ai-je pas insisté ? J’aurais dû la faire renoncer, cette histoire a pris trop d’ampleur et… Argh, quelle idiote je suis !
    
    — Elle est vivante, Maddy, expliquai-je. Je l’ai vu dans mes rêves, j’ai senti sa présence à plusieurs reprises. Cela fait des semaines qu’elle me hante ! Je vois ce cromlech, cette tombe à ciel ouvert… pourquoi, Maddy ? J’en ai assez de ne rien comprendre ! Ces rêves m’obsèdent et vont finir par me rendre folle !
    
    — Ni vous, ni moi, ne pouvons rien faire pour la sauver, Milady. Vivante ou morte, ces monstres s’en sont pris à elle et…
    
    — Ces monstres s’en prendront aussi à nous si nous n’agissons pas ! Vous devez me révéler la vérité. Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ici et surtout, comment cela se fait-il que Catherine sache autant de choses à propos de moi ?
    
    Maddy secoua frénétiquement la tête, désespérée.
    
    — Vous ne pouvez pas comprendre, Milady. Catherine avait à cœur de sauver les siens. Peu importe les réprimandes de sa sœur… elle n’en faisait qu’à sa tête. Il faut accepter son départ et sauver notre vie tant que nous le pouvons encore.
    
    Au même moment, alors que je mourrais d’envie d’harceler la domestique de questions, la porte s’ouvrit en fracas. Ian, blafard comme la lune, pénétra dans la pièce et se figea en me voyant. Les larmes affluèrent en masse sur mon visage, sans que je comprenne la raison de ma tristesse.
    
    — Laissez-nous seuls, Maddy, ordonna-t-il.
    
    — Elle est sous le choc, Lord Hamilton, intervint la jeune fille.
    
    — Bien évidemment, concéda-t-il d’une voix sèche. Mais la situation est grave et je dois parler à ma fiancée immédiatement.
    
    La domestique inclina la tête et quitta la pièce d’un pas agacé, non sans me jeter un regard peu amène. Ian, revêtu de son uniforme de Patrouilleur, referma la porte de ma chambre à clef. Je me remémorai ses menaces et sentis le piège se refermer sur moi. Et s’il décidait de me cloîtrer ici ?
    
    Je me redressai, un nœud au creux de mon estomac. Contrairement à mon arrivée ici, je me sentais démunie.
    
    — Vous portez encore votre bague de fiançailles, remarqua Ian.
    
    J’acquiesçai. Sans doute Raonaid l’avait-elle dérobée la nuit dernière et remise à Malcolm. Depuis que je l’avais retirée à mon arrivée au coven, elle était cachée au fond de ma table de chevet. Personne, hormis Irène et elle, ne connaissait son emplacement.
    
    Elle n’a pas pu te trahir, Éli. Irène est ton amie !

    
    — Je pensais, une fois encore, vous perdre, dit le jeune Lord en esquivant mon regard. Et vous voici de retour, plus innocente et amnésique qu’à votre arrivée.
    
    Sa voix glaciale claqua contre mon visage. Ma terreur s’amplifia, mais avant que je ne puisse prendre la parole, il déclara :
    
    — Croyez-vous que je suis idiot à ce point ?
    
    Mes yeux s’embuèrent et un gémissement pitoyable s’échappa de ma bouche. Mon corps se figea, glacé par l’horreur. J’avais beau réfléchir, aucune échappatoire n’était possible. Je nageais en plein cauchemar.
    
    — Répondez ! s’emporta-t-il.
    
    Je reculai, brandissant ma couverture entre lui et moi pour me protéger. Il me l’arracha d’un geste et continua à me dévisager, à la fois furieux et mortifié.
    
    — Savez-vous un seul instant ce que j’ai subi lors de votre disparition ? reprit-il d’une voix tremblante. Savez-vous que j’ai remué ciel et terre pour vous retrouver ? Je n’ai pas dormi pendant des semaines, j’ai… j’ai cru mourir lorsque d’autres cadavres sont apparus dans la forêt !
    
    — Je… je…
    
    — Silence ! Vous n’êtes qu’une enfant égoïste et capricieuse ! Je sais très bien que vous n’avez pas été enlevée !
    
    Il donna un coup de poing dans mon oreiller et ajouta :
    
    — Maddy m’a révélée que vous étiez montée dans votre chambre avant de quitter la demeure. Personne ne vous a contraint à partir, ma petite. Personne, car vous avez pris la peine d’emmener une mallette avec vous. Vous êtes parti d’ici de votre plein gré et je suis curieux de connaître l’histoire que vous avez préparée. Alors, Catherine ? Allez-vous jouer les amnésiques une fois encore ?
    
    Un long silence s’abattit dans la pièce, seulement rompu par mes sanglots et couinements. Je m’obligeai à me redresser, mais le sol glissa sous mes pieds. Je vacillai, la vision embrumée et la tête secouée d’émotions destructrices.
    
    Lorsque Ian m’attrapa pour me remettre sur le lit, je m’agrippai à son épaule comme pour me raccrocher au rebord de la falaise. S’il me relâchait, j’avais le sentiment que plus rien n’arrêterait ma chute dans le néant.
    
    Par chance, la respiration du Patrouilleur s’apaisa, tout comme les traits de son visage. J’enfouis ma tête dans sa nuque, pleurant ce que mon corps était encore capable de verser. J’aurais voulu que ceci ne soit qu’un énième mensonge pour préserver ma réputation. Mais en vérité, j’avais besoin de lui.
    
    Je ne voulais pas qu’il me haïsse. Je voulais qu’il me pardonne, quitte à sombrer un peu plus dans les abîmes du mensonge.
    
    J’étais horrible, si horrible.
    
    — Séchez vos larmes, murmura-t-il.
    
    Sans attendre que je lui obéisse, ses doigts essuyèrent d’un revers mes sanglots. Il passa un doigt sous mon menton et m’obligea à croiser son regard.
    
    — Vous réfugier dans votre coquille ne changera rien à la situation, ma petite. Si vous espérez du soutien de ma part, sachez qu’il va falloir me révéler la vérité. Vous n’y échapperez pas.
    
    J’acquiesçai, le cœur bouillonnant. Je rêvais de la lui révéler, de lui confier mes allégeances païennes ainsi que mon identité. Ce serait tellement simple. Toutes les sombres pensées qui agitaient mon âme s’envoleraient, chassées par ces aveux bienfaiteurs.
    
    — Je promets de vous protéger, Catherine. Je suis pour le moment votre dernier rempart entre Géralt et vous. Parlez-moi avant l’arrivée des autres Patrouilleurs et du commissaire.
    
    — Je… je n’ai jamais vous blesser, confessai-je. Jamais, Ian. Je vous estime trop pour… pour cela.
    
    Je me dégageai instinctivement de son étreinte, mais ses bras puissants m’immobilisèrent.
    
    — Pourquoi êtes-vous parti, Catherine ? Pourquoi ne m’avez-vous pas donné la moindre nouvelle durant votre absence ?
    
    — C’était… trop… trop difficile…
    
    Les mots m’échappaient. Je voulais fuir d’ici, retourner à la quiétude du coven, échapper aux conséquences de mon mensonge. J’avais sous-estimé Ian. Lorsque je le voyais ainsi, à la fois brutal et protecteur, capable de briser mes défenses pour lire en moi comme dans un livre ouvert, je prenais conscience qu’aucune échappatoire ne serait possible. La punition, s’il apprenait la vérité, serait à la hauteur de mon mensonge.
    
    Face à mon silence prolongé, le Patrouilleur approcha ses lèvres douces de mon oreille.
    
    — Je sais que certains de vos secrets sont inavouables pour un Patrouilleur, murmura-t-il. Je n’ai aucune preuve pour le moment, mais je finirais tôt ou tard par découvrir la vérité, ma chérie. Si vous m’aimez comme vous le prétendez, vous saurez alors qu’il vaudrait mieux tout me révéler avant que d’autres personnes mal intentionnées ne se chargent de vous interroger.
    
    Lorsque je compris de qui il parlait, mon sang se glaça. Seule une fine muraille me protégeait de Géralt, mais pour combien de temps encore ?
    
    — Réfléchissez bien, Catherine, conclut-il avant de me laisser seule dans ma chambre.
    
    La tension retomba et avec elle, l’envie de tout envoyer valser. Plus je réfléchissais, plus l’idée de Raonaid me paraissait dénuée de sens. Pourquoi me livrer en pâture aux Mortagh alors que Géralt me soupçonnait depuis le début ? Et surtout, pourquoi n’avais-je pas eu le courage de refuser ?
    
    Je me laissai tomber lourdement sur le lit. J’étais douée pour mentir, manipuler, passer entre les mailles du filet et compter sur mes titres de noblesse pour sauver ma peau. Mais pour affronter à mes responsabilités, le courage me faisait depuis toujours défaut.
    
    Maddy revint dans ma chambre. Je me relevai et attrapai une mallette, afin d’y jeter les toilettes de Catherine.
    
    
    — Ce n’est pas le moment de préparer tes affaires ! protesta soudain une voix.
    
    Je ne réagis pas immédiatement, trop submergée par la colère pour ne pas l’envoyer sur les roses. Maddy resta silencieuse, même si son regard en coin suffisait à dévoiler ce qu’elle pensait de la sorcière. Finalement, je tournai les talons afin de faire face à Raonaid, ordonnant à la jeune fille de surveiller la porte.
    
    — De quel droit pénètre-tu dans cette demeure après m’avoir criée dessus devant ton conseil et mise dans un tel pétrin ? dis-je sans hausser la voix.
    
    — Je suis ta cheffe, il me semble qu’il est de mon devoir de te ramener à la raison lorsque tu commets une erreur.
    
    — Une cheffe digne de ce nom m’aurait consultée avant de me livrer en pâture à cette forêt et ces Patrouilleurs.
    
    — Élia, écoute…
    
    — Ne m’appelle pas comme ça ici ! Mon nom est Catherine, Catherine Montgomery !
    
    — Catherine, j’ai conscience d’avoir été dure envers toi, mais laisse-moi t’expliquer !
    
    — M’expliquer quoi ? As-tu une idée de ce qu’il se passerait si quelqu’un surprenait ta présence ici ? Penses-tu que tout te soit permis pour m’exposer à un danger aussi grand ? Je pense que tu ne saisis guère la situation. J’ai subi les joies d’un procès une fois, je ne compte pas répéter cette expérience. Tu n’as pas le droit de me mettre au pied du mur comme tu l’as fait. Tu m’as prise en traître !
    
    Et je la connaissais assez pour savoir qu’elle ne regrettait rien.
    
    — Catherine, comprends-moi ! J’ai été stupide, j’avais peur…
    
    — Peur de quoi ?
    
    — Peur de voir les miens périr les uns après les autres. Tu es la seule ici à pouvoir nous aider et… et… quand Irène m’a avoué la vérité à ton sujet et sur la solution, puis quand Malcolm m’a annoncé la mort de nos deux messagères, je n’ai pas réfléchi, j’ai… je lui ai ordonné de t’amener dans cette forêt et de préparer ton retour.
    
    — Parce que tu ne me faisais pas assez confiance ?
    
    — Tes pouvoirs, ainsi que la proposition de ces Cachés, m’ont amené à douter de toi, admit-elle.
    
    Maddy, qui demeurait silencieuse, ne manquait aucune de nos répliques.
    
    — Ai-je un seul instant montré de la sympathie envers ces monstres ? Je ne contrôle pas mes pouvoirs et ce soir-là, Catherine parlait à travers moi. Mon corps était comme possédé.
    
    — Je t’en prie, n’abandonne pas, pas maintenant. Nous avons besoin de toi, supplia-t-elle.
    
    — Milady accomplira son devoir seulement si vous cessez de l’exposer au danger comme vous le faites là.
    
    La domestique s’avança vers nous, les bras croisés, fusillant Raonaid du regard. Si j’étais désormais habituée à son caractère autoritaire, je ne l’avais jamais vu se comporter aussi froidement avec quelqu’un.
    
    — Vous n’êtes pas la bienvenue dans cette maison, madame Sempyr, déclara-t-elle. Les Patrouilleurs se dirigent en ce moment même vers cette demeure pour interroger Milady. Alors si vous voulez survivre encore un peu, disparaissez !
    
    Surprise par ce ton si désinvolte, la sorcière voulut répliquer mais je l’en empêchai. Raonaid capitula et disparut, ce qui arracha un soupir de soulagement à la jeune fille.
    
    — Manque plus que les Patrouilleurs vous surprennent avec elle et c’en est fini de vous, Milady, maugréa-t-elle.
    
    Elle me lança une robe afin d’avoir une tenue plus présentable.
    
    — Les Mortagh sont -ils avec les Patrouilleurs ? m’inquiétai-je.
    
    — Évidemment, ironisa la jeune fille. Ils sont impatients d’entendre votre histoire. Et moi aussi, à vrai dire.
    
    Je levai les bras bien hauts afin qu’elle puisse m’enfiler un corset. J’avais toujours détesté cet instrument de torture.
    
    Les robes du coven me manquaient déjà !
    
    — Vous en savez plus que vous n’en dites, murmurai-je, et ce, depuis notre rencontre. Vous me devez la vérité, Maddy.
    
    — Pas maintenant, Milady, intervint-elle en resserrant un peu plus mes lacets.
    
    Je l’interrompis d’un geste et rétorquai :
    
    — Vous savez désormais tout de moi. Pour une raison que j’ignore, vous avez décidé de garder le secret et je vous en suis profondément reconnaissante. Mais vous devez répondre à mes questions. Peu importe que cela dépasse l’entendement. Expliquez-moi ce que Catherine et vous tramiez et pourquoi ces Cachés la honnissent tant. Dites-moi ce qu’elle savait sur eux, car le problème vient de là, n’est-ce pas ?
    
    Maddy resta silencieuse un moment et me toisa sans ciller.
    
    — D’accord, capitula-t-elle à contrecœur. Vous aurez votre explication. Mais seulement une fois les oreilles indiscrètes éloignées.
    
     ***
    À la lettre, je répétai aux Patrouilleurs et aux Mortagh la version des faits imaginée par Malcolm. Celui-ci, présent dans la pièce, resta de marbre face au parfait mensonge que je racontai. Géralt me toisait quant à lui avec sévérité, mais le spectacle qui m’émerveilla le plus fut la crédulité de Xénia.
    
    Ces semaines passées au côté de mes semblables m’avaient rendu plus forte. Je le sentais à la manière dont les paroles du couple fanatique m’amusaient. Pour la première fois, je me sentais soutenue… et épaulée. Par Donovan, Pernelle, et les autres païens et surtout Irène. Je ne redoutais plus le maire et son épouse, bien au contraire.
    
    L’épouse du maire me dévisageait avec effroi et compassion, sentiments dont je l’aurais cru incapable. Bien que chaque partie de son visage m’inspire du dégoût, je savourais mon emprise sur elle. Malcolm avait raison : Catherine était l’une des seules personnes capables d’influer le maire et sa femme.
    
    Le Patrouilleur dut deviner mes pensées car il me lança un regard entendu.
    
    — Pardonnez mon retard, s’excusa Lyra en ouvrant discrètement la porte.
    
    La cousine d’Ian m’adressa un sourire avant de s’installer près de ce dernier.
    
    — Le récit de Lady Catherine est édifiant, conclut Xénia. Ma chère, vous avez subi tant d’épreuves et vous voilà de retour parmi nous, plus fière que jamais.
    
    Géralt ne partageait visiblement pas son avis. Son air renfrogné me soupçonnait de nouveau, malgré mes efforts déployés pour rendre ce récit convaincant.
    
    — Le monstre qui vous a enlevé… est-il responsable de tous ces meurtres, y compris celui de notre regretté Graham ? interrogea-t-il.
    
    — Sûrement, répondis-je. Hélas, il n’a guère eu la bonté de me dévoiler tous ces méfaits.
    
    — Par chance, votre intelligence vous a permis de revenir auprès de nous saine et sauve, déclara-t-il d’une voix trop aimable pour être sincère. On ne peut pas en dire autant pour ces malheureuses femmes. À ce propos, ajouta-t-il à l’adresse de Richard, elles n’appartiennent pas au village. Nous devrons contacter les Patrouilleurs des autres villages afin de les identifier.
    
    — Entendu, dit ce dernier. Lady Catherine, Lord Ian, merci de votre accueil et de votre collaboration. Ma chère amie, reposez-vous et revenez en forme. Ma femme vous rendra régulièrement visite. Que le Seigneur vous garde tous.
    
    Sur ces mots, les Mortagh et les Patrouilleurs me saluèrent avant de quitter la maison.
    
    — Votre teint est pâlichon, mais vous conservez bonne mine, nota Lyra. Vous êtes une collectionneuse de miracles, Catherine.
    
    — J’ai été bénie il y a peu, ma chère Lyra. Et je suis revenue là où est ma place, répondis-je d’une voix entendue.
    La jeune femme comprit mon allusion et me toisa avec intérêt, mais fut contrainte de se taire pour ne pas éveiller les soupçons de son cousin. Ce dernier ébaucha un rictus de satisfaction et déclara :
    
    — En effet, Catherine est revenue là où est sa place. Son retour est une grâce du Seigneur, je ne peux prendre le risque de la perdre à nouveau.
    
    Cristina lança un regard entendu au jeune Lord et empoigna Maddy afin de l’attirer hors de la pièce. Je m’efforçai de soutenir le regard de ce dernier.
    
    — Des mesures vont être prises, ma chère, annonça-t-il. Vous ne quitterez plus cette demeure sans mon autorisation.
    Lyra et moi écarquillâmes les yeux, horrifiées. Ian fusilla sa cousine du regard et rétorqua :
    
    — Je te prierai de ne pas te mêler de cela, Lyra. Si tu continues à intercéder dans mes affaires comme tu le faisais avant la disparition de Catherine, je t’interdirai de lui rendre visite.
    
    Ian se tourna ensuite vers moi et m’ordonna d’un geste sec de monter dans ma chambre. Mon cœur bondit avec violence contre ma poitrine et une brûlante envie de protester me saisit.
    
    — Vous n’êtes ni en mesure de protester, ni de négocier quoi que ce soit, soupira-t-il avant de me laisser le loisir de parler. Vous êtes sous mon autorité et vous devriez vous estimer heureuse que je ne dévoile pas aux Mortagh votre misérable supercherie !
    
    Sous mon autorité…

    
    — Dois-je vous traîner jusqu’à votre chambre, ma petite ? s’impatienta-t-il. Ou allez-vous enfin devenir raisonnable ?
    
    J’éclatai d’un rire amer, avant de capituler. Je tournai les talons, les poings contractés, la mâchoire serrée. Je grimpai les marches lentement, saisie par l’irrésistible envie de le provoquer. Sous son masque de douceur, Ian était parfaitement capable d’exécuter sa menace. Il me considérait comme sa propriété, comme un oiseau de douceur à garder dans une cage dorée.
    
    Je pouvais changer la donne, protester, défier son autorité devant Lyra. Il ne le supporterait pas, malgré tout l’amour qu’il me portait. Ce serait si facile, mais ma rage bouillonnait avec tant d’intensité qu’elle était semblable à la lave d’un volcan prête à se déverser.
    
    Peu à peu, le masque de Catherine se fissurait.
    
    — Vous ne me faites pas peur ! m’écriai-je lorsqu’il me rejoignit dans ma chambre.
    
    Un rictus s’étira sur ses lèvres et il pinça mon bras pour m’empêcher de me jeter sur lui. Il me plaqua ensuite contre le mur et m’emprisonna en posant ses deux bras au-dessus de mes épaules.
    
    — Allez-vous faire voir ! crachai-je. Vous n’avez pas le droit !
    
    Au lieu de l’énerver comme je l’avais pourtant espéré, mes paroles déclenchèrent en lui une profonde hilarité. Je tentai alors de me libérer, mais il m’attrapa avant que je ne parvienne à lui échapper. Bientôt, son rire s’évanouit et je n’entendis plus que les tambourinements de mon propre cœur.
    
    Je me trompais, une fois encore. Bien sûr que Ian avait le droit. Il était le maître des lieux, un Lord qui plus est. Si j’ignorais les privilèges exacts exercés par ce titre dans ce monde, nul doute que je n’avais pas voix au chapitre dans ses décisions.
    
    Je ne valais guère mieux qu’un élément du décor.
    
    — Je suis partie de mon plein gré ! finis-je par hurler.
    
    Ian se figea et cessa de m’immobiliser. Je repris mon souffle, la tête vacillante. Ma colère déferlait sur l’ensemble de mon corps telle les vagues de l’océan. Pourtant, en découvrant l’expression ahurie du Patrouilleur, elle s’évanouit presque aussitôt. Plutôt que de cracher mon venin et me ridiculiser, je repris contenance.
    
    J’étais incapable de le blesser.
    
    — J’aurais dû vous avertir, me comporter en adulte, soupirai-je en séchant mes larmes. Mais je n’y arrivais plus. C’était trop difficile. J’ai essayé, Ian, je vous jure que…
    
    Le jeune homme effectua quelques pas vers moi et me serra aussitôt contre lui. Je me tus un moment, incapable de poursuivre mon récit. Ian était réellement prêt à tout pour sa fiancée. La colère s’évanouissait dès que je m’ouvrais à lui. L’homme brutal, capable de me cloîtrer, d’exiger ma docilité, était prêt à tout me pardonner.
    
    Pour la première fois, j’en voulus à Catherine de l’avoir manipulé ainsi. La majorité des hommes considérait posséder des droits sur leurs femmes et Ian n’échappait pas à la règle. Je haïssais son attitude possessive, mais sa peine face à ma disparition était sincère. Il était prêt, je le savais, à taire ses soupçons à mon égard tant que cela me permettait de rester sauve.
    
    Peu importait la cause défendue par Catherine, Ian ne méritait pas d’être trahi ainsi.
    
    — Je suis désolée. Je… je voulais rentrer chez moi, je… je pensais qu’en retournant dans la forêt, la mémoire me reviendrait. Lorsque j’ai compris que… que je ne réussirais pas, j’avais si honte que j’ai refusé de rentrer ici.
    
    Ian écouta mon récit sans broncher. Sa colère s’était estompée et une profonde inquiétude marquait à présent ses traits.
    
    — Vous mériteriez que je vous enferme ici pour avoir osé faire une chose aussi stupide ! Pour l’amour du ciel, Catherine, comment avez-vous pu prendre un tel risque ?
    
    — Je suis désolée de vous avoir menti, dis-je d’un ton morne.
    
    Il ignorait à quel point j’étais sincère.
    
    — Inutile de modifier votre version des faits, ironisa le Patrouilleur en caressant ma chevelure. Votre stupidité deviendrait évidente aux yeux de mes compagnons et du maire. Il vaut mieux passer pour une victime, cela sera plus favorable à votre réputation.
    
    Je ne m’efforçai de passer outre son ton désinvolte et acquiesçai en silence, trop heureuse d’avoir évité une dispute imminente.
    
     ***
    — Lord Hamilton s’est disputé avec Lady Lyra, me révéla Maddy en changeant mes draps. J’espère que votre visite repose sur de solides arguments, Milady.
    
    Je levai les yeux au ciel. Malgré mon plaidoyer, Ian avait maintenu ses mesures à mon égard. Puisque les relations avec Lyra n’étaient pas au beau fixe, il me faudrait jouer de la pitié du jeune Lord.
    
    — Milady, reprit la jeune fille. Avez-vous conscience que Géralt n’a pas cru un mot de votre récit ? Les Patrouilleurs gardent le silence du fait de la position sociale de Lord Hamilton et de sa dévotion envers les Mortagh ! Votre seconde disparition a grandement fragilisé votre relation. N’attisez pas sa colère tant que cela n’est pas nécessaire. Tant qu’il se portera garant de vous, Milady, rien de mal ne pourra vous arriver.
    
    Tant qu’il se portera garant de moi…
    
    — Maddy, est-ce… est-ce que Catherine l’aimait ?
    
    — Lord Hamilton ? Et bien… je suppose qu’en dépit de son amour inconditionnel pour la cause des… des sorcières, Catherine était sincèrement attachée à son fiancé.
    
    — Vous supposez ?
    
    — Catherine est une actrice hors-pair, confessa-t-elle. Alors peut-être lui mentait-elle, mais… Lord Hamilton est un homme bon, au fond. Elle le trouvait aussi très attirant et…
    
    J’ébauchai un sourire. Ian et Catherine avaient donc consommés leur union. Si le Patrouilleur gardait ses distances avec moi depuis mon retour, cela était sans doute lié à mes réticences et mes nombreuses crises de larmes.
    
    La nuit suivante, je demeurais assise sur le rebord de mon lit, tentant de remettre de l’ordre dans mes pensées. J’ignorais comment m’échapper du piège qui se refermait autour de moi. J’ignorais également à qui me fier. Raonaid, Irène, Lyra, Donovan, autant de visages souriants et accueillants, qui n’avaient pas hésité à me planter un couteau dans le dos.
    
    Un profond sentiment de solitude augmenta un peu plus la plaie béante qui déchirait mon cœur. Il n’y avait rien de plus terrible d’ignorer à qui se fier. Si la trahison de Raonaid était évidente, je ne pouvais déterminer le rôle exact d’Irène dans mon retour ici.
    
    Je songeai alors à l’idée folle d’Irène, de tout reconstruire ailleurs, dans mon Monde. Si cela m’avait paru saugrenu de prime abord, je compris que ce destin me conviendrait.
    
    Loin de mon fiancé, mais à l’abri de la terreur de ce triste monde.
    
    Peut-être que l’issue de cette histoire serait heureuse… d’une certaine manière. Le sacrifice de mes parents était trop important pour que je me laisse aller éternellement. Je devrai tôt ou tard faire le deuil de mon passé et trouver une part de lumière parmi la terreur qui avait marqué mon existence.
    
    L’ambiance de cette curieuse nuit était propice à un voyage astral, mais depuis le dernier cadeau du Démon-Créateur, je ne m’étais guère risquée à une seconde déception déchirante. Je m’allongeai néanmoins sur mon lit, observant les dorures vieillies du plafond sans réellement y prêter attention.
    
    Rapidement, je glissai vers les abîmes du sommeil. Lorsque la pièce se teinta de cet habituel voile ombragé, je distinguai Catherine face à moi. Son regard était vide, dépourvu de la moindre émotion, et fixait le sol. Elle arborait ce même teint blafard, presque cadavérique.
    
    — Catherine ? risquai-je.
    
    Ma voix résonna en écho autour de nous mais ne sembla pas atteindre ma jumelle. J’effectuai quelques pas en avant, tout en restant sur mes gardes. Catherine se recroquevilla brusquement sur elle-même avant de lever son regard vers moi. Des larmes roulèrent sur ses joues creusées, puis elle leva doucement la main. Intriguée, je l’imitai jusqu’à toucher la sienne.
    
    Contrairement à la fois précédente, je sentis sa chair glacée et sèche contre ma paume. Puis, je basculai dans le vide, dans un long trou où le décor vacilla dans tous les sens. La chute fut longue mais au moment d’atterrir avec fracas au sol, mon corps flotta quelques instants dans le vide avant de s’y déposer tel une plume.
    
    Une gigantesque lumière m’aveugla. Je posai mon bras contre mes yeux afin de la masquer. Des bruits résonnèrent autour de moi, des musiques, des éclats de rire et de voix. Lorsque je recouvrai la vue, le monde tourna à une vitesse frénétique au point de me donner le tournis. Catherine apparut à nouveau, le corps cette fois-ci recouvert de terre et le visage presque violet. Elle me lança un morceau de papier que je rattrapai au vol.
    
    2-1-5-9.

    
    Je la regardai sans comprendre. Il s’agissait de la même série de chiffres que sur la pièce retrouvée au coven. Était-ce un code ? Une énigme ? Que signifiait tout cela ? Allait-elle m’indiquer l’emplacement de son tombeau ? Catherine leva à nouveau la main et je me retrouvai projetée en arrière. Je poussai un hurlement strident avant de me réveiller en sursaut dans ma chambre.
    

Texte publié par Elia, 21 janvier 2018 à 14h56
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