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Tome 1, Chapitre 27 « L'Héritage III » Tome 1, Chapitre 27
Malgré les tensions sous-jacentes, les festivités en hommage à la Déesse fondatrice des trois mondes eurent lieu. Raonaid, contrainte de rester chez elle à cause de la liste du maire, s’effaça et les prêtresses prirent le relais.
    
    Le coven fut redécoré sous le symbole des trois lunes. Des dizaines de banderoles ornèrent le bâtiment principal et les maisons des habitants. De délicieuses odeurs de pain et divers gâteaux s’échappèrent des cheminées, au rythme des conversations animées et des chants en louanges à la Déesse.
    
    Irène et ses prêtresses participèrent à la fête, tentant de masquer leur rancœur désormais irréversible. Les rares adeptes de l’occultisme ne pouvaient désobéir aux ordres de leur cheffe : si cette dernière les bannissait, ils seraient livrés à eux-mêmes dans la forêt. Ils tentaient alors de montrer patte blanche dans l’espoir de gagner du temps. Irène restait persuadée qu’à force, Raonaid et son conseil entendraient raison et donneraient aux occultes voix au chapitre.
    
    — Les festivités débuteront dès la tombée de la nuit, expliqua Irène. Le cycle lunaire est souvent capricieux et les prêtresses passent de longues heures à déterminer si la lune sera pleine ou non. Mais cette nuit, les prévisions sont favorables.
    
    La météo étant clémente, un gigantesque feu de joie avait été allumé près de la butte où Donovan aimait tant se réfugier. Pour l’occasion, les prêtresses avaient revêtu une tunique blanche et argentée. Elles veillaient jalousement sur l’immense feu, qui ne devait s’éteindre sous aucun prétexte sous peine d’attirer les mauvaises énergies de ce monde et les âmes errantes dissimulées dans l’autre réalité.
    
    Irène m’offrit une tunique blanche, semblable à celles des déesses grecques et romaines. Mes longs cheveux furent noués dans un haut chignon sophistiqué, qui laissait pendre mes boucles le long de mon visage.
    
    — Elle appartenait à ma sœur autrefois, révéla-t-elle. Je l’ai retouchée un peu pour l’ajuster à tes courbes, mais elle t’ira à merveille.
    
    — Merci, murmurai-je, émue.
    
    Lorsque je rejoignis la butte peu avant le crépuscule, la foule des habitants était réunie autour du feu, dont les flammes semblaient onduler contre le ciel étoilé. Des musiciens donnaient de grands coups contre des tambours, tandis que les doigts agiles de Pernelle et de ses compagnons jouaient de la lyre.
    
    — Que penses-tu de l’ambiance ? demanda Donovan à mon arrivée.
    
    — On croirait que le monde extérieur a disparu, souris-je.
    
    — Nous rendons hommage à la Déesse et au Dieu Cornu et l’espace d’une soirée, tous les soucis s’envolent vers des contrées lointaines. Le feu que tu vois ici symbolise la vie sous toutes ses formes. À la fin des festivités, les prêtresses rassembleront nos offrandes et invoqueront l’esprit de la Déesse afin que les flammes jaillissent de plus belle avant de s’éteindre, expliqua-t-il.
    
    Je m’empressai de déposer la mienne, constituée du cadavre d’un vieux lapin ayant rendu l’âme dans la clairière, accompagné d’une couronne de fleurs qui symbolisait quant à elle la fertilité. Les larmes me montèrent aux yeux lorsque je m’avançai vers le bûcher. Je songeai à Gale une fois de plus, ainsi qu’à la quiétude de cette nouvelle existence.
    
    Trop brefs, les rares moments de répit qui m’étaient accordés se teintaient d’une émotion particulière, mélange de mélancolie et d’une sérénité que je n’avais jamais connu jusque-là. C’était une sensation grisante, qui me procurait un plaisir coupable.
    
    — J’ai également préparé une offrande pour notre Démon-Créateur, assurai-je en saluant Irène.
    Pour l’occasion, la jeune femme, ainsi que ses prêtresses, avaient revêtu une tunique noire, dont les broderies représentaient néanmoins les trois lunes.
    
    — Cette soirée est réservée à la Déesse, répondit-elle en posant une main sur mon épaule. Nous la célébrons chaque année depuis la nuit des temps. Ne te sens pas obligée de me rendre des comptes, Élia. Tu as juré allégeance à Raonaid, pas à moi.
    
    — Tu m’as tout appris, Irène. Ce Démon fait partie de mes croyances, au même titre que la Déesse et le Dieu Cornu. Ma loyauté t’est acquise.
    
    — Je ne te demanderai jamais de choisir entre elle et moi. J’ai conscience que ce monde est nouveau pour toi. La Déesse a toujours fait partie de ton existence, bien avant que je ne t’emmène dans le temple de notre fondateur.
    
    Elle marqua une pause, visiblement en proie à une vive émotion, et ajouta :
    
    — Tu dois cependant savoir, Élia, que l’occultisme est l’essence de mon existence. Comme Raonaid, j’ai juré de la vouer à la Déesse et au Démon-Créateur. Et je me battrai jusqu’à la mort pour préserver nos croyances et notre peuple, païens ou occultes.
    
    Elle m’invita à marcher un peu plus loin, à l’abri de la foule absorbée par la contemplation du feu. Nous montâmes en haut de la butte, où nous prîmes place sur l’herbe verte et humide.
    
    — Le Démon a accordé à mes ancêtres un don particulier, un cadeau empoisonné, confessa-t-elle. Un don directement hérité de ma mère, même s’il lui a été peu utile lorsque les villageois l’ont exécuté…
    
    La vie éternelle. La possibilité de voir les années se transformer en siècles, et les siècles en millénaires. Voir un monde évoluer, se transformer… ou dépérir. Je frissonnai à l’entente de cette révélation. Si j’aimais ma vie – ou du moins, mon ancienne vie -, je ne souhaiterais jamais devenir immortelle et assister à la perte de toutes les personnes que j’aimais.
    
    — Ma mère a vécu des centaines d’années, s’installant de villages en villages pour exercer ses dons de guérisseuse, expliqua-t-elle en jetant un regard en direction de la lune mouchetée par un amas de nuages noirs. Elle a longtemps vécu dans des covens, avant de voyager dans les différentes contrées de ce monde. Elle aurait pu être encore là, ici, avec moi, à vivre paisiblement au sein d’une chaumière, mais les villageois en ont décidé autrement.
    
    — Elle a au moins pu découvrir le monde, acquérir des connaissances et de nombreux souvenirs.
    
    Irène esquissa un sourire rêveur.
    
    — Elle en connaissait un sacré rayon sur les rayons et la magie, admit-elle. Elle a aussi transmis ce don à ma sœur, qui fut fauchée dans la fleur de l’âge par ces monstres. Tu sais, elles étaient païennes jusqu’à l’os. Ce n’est qu’à la mort de ma sœur que je me suis tournée vers l’occultisme.
    
    — Tu ne croyais plus aux vertus de la magie blanche ?
    
    — Non. Toutes mes convictions étaient brisées, j’ignorais quel sens accorder à mon existence. Je vais te révéler un secret, un secret que tu garderas précieusement pour toi, d’accord ? Je ne vivrai pas tous ces siècles pour voir mon espèce partir en poussière. Je ne laisserai pas Raonaid et tous ces idiots mener des innocents au bûcher par lâcheté.
    
    Un silence s’installa.
    
    — Vous pourriez venir avec moi, suggérai-je.
    
    — Venir où ?
    
    — Dans mon Monde.
    
    Elle écarquilla les yeux, abasourdie.
    
    — Il n’accorde guère de place aux femmes de notre espèce, expliquai-je. L’Église, ainsi que tous nos religieux, ont mis en place des lois et des tribunaux spéciaux pour mener les sorciers au bûcher.
    
    Je marquai une pause et ajoutai :
    
    — Mais au moins, il n’est ni cerné par cette brume toxique, ni envahi par des créatures de l’enfer. Si nous nous cachons, nous aurons peut-être de meilleures chances de survivre.
    
    — Tu es vraiment déterminé à rentrer chez toi, n’est-ce pas ?
    
    Son regard contempla tout d’abord la lune, puis les membres du coven plongés en pleine festivité. Serait-elle prête à abandonner le monde qu’elle avait toujours connu sans pouvoir y revenir ?
    
    — Il faut trouver les failles qui lient notre monde au tien, remarqua-t-elle. Les païens et occultes connaissent l’existence des trois mondes de par nos croyances, mais personne ne sait comment se rendre au Monde. Mais ce n’est pas l’obstacle le plus important. Il me faudrait des semaines pour persuader Raonaid et nos voisins de fuir. Et tu sais qu’elle ne me porte pas dans son cœur en ce moment.
    
    — J’ignore où elles se trouvent. Lorsque ces cavaliers nous ont attaqué avec Gale, aucun signe ne permettait de déterminer la présence d’un portail.
    
    — De nombreuses légendes décrivent ces failles, se remémora la sorcière. Mais personne n’est capable de les localiser, ni de déterminer où celles-ci mènent. Hormis ces cavaliers, qu’as-tu observé d’étrange à ton arrivée dans ce monde ?
    
    — La brume. Oh non, pas la brume violette ! Celle-là changeait de couleur selon la position du soleil. Tantôt elle arborait une teinte dorée, tantôt argentée.
    
    Le décor de la forêt se matérialisa, plus lugubre encore que dans mes précédents souvenirs.
    
    — Il y avait aussi ces bourdonnements… me souvins-je. La première fois, Gale a hurlé en les entendant. C’était juste après notre arrivée… ici.
    
    — Vous avez vu et entendu cela seulement après votre arrivée dans notre monde ?
    
    — Oui. Auparavant, en Angleterre, nous avons seulement rencontré ces cavaliers. Je pense que nous avons traversé la faille involontairement, lorsqu’ils s’apprêtaient à nous fendre en deux avec leurs épées. Elle était invisible et se situait probablement près d’une rivière.
    
    — Les prêtresses pensent que ces failles se situent à des endroits précis et mènent à des endroits aléatoires selon la saison ou le cycle lunaire. En fait, leur traversée dépendrait de règles précises, même si elles n’ont jamais mentionné de bourdonnements.
    
    — Gale était terrifié. Je l’avais rarement vu aussi… blême. J’ai aussi entendu ce bruit et aucune sensation n’a été plus désagréable. Ma tête était tiraillée par une douleur extrême, comme si l’on insérait des aiguilles dans mon crâne.
    Un frisson parcourut mon échine à ce souvenir.
    
    — Je n’ai jamais entendu parler de ces bourdonnements, s’étonna Irène. Les légendes mentionnent des portails, mais aucun bruit semblable à celui que tu décris.
    
    Elle récita à voix basse un chant, qui contait l’histoire d’un voyageur égaré dans les méandres du Demi-Monde. Perdue dans ses pensées, je la laissai divaguer, reportant mon attention en direction de la fête qui battait son plein. Donovan riait aux éclats, félicitant chacun des membres païens pour leurs offrandes abondantes.
    
    — Comment convaincras-tu Raonaid de te laisser partir ? demandai-je en étirant mes jambes qui commençaient à s’engourdir.
    
    La jeune femme haussa les épaules.
    
    — La convaincre serait une perte de temps et d’énergie. Elle s’apercevra un jour de son erreur et lorsqu’il sera trop tard pour conclure un pacte avec les Cachés, la fuite vers le Monde coulera de source.
    
    Restait à savoir où se diriger par la suite. Si, comme je le pressentais, le Demi-Monde possédait les mêmes limites terrestres que le continent européen, il ne semblait guère s’étendre au-delà. La carte qui figurait dans la salle principale n’indiquait aucune autre terre susceptible d’accueillir les adeptes de la Déesse et du Démon-Créateur.
    Mon Monde semblait plus vaste même si la terre promise serait difficile à trouver.
    
    — Que fera-t-on ensuite ? demanda Irène. Nous nous installerons sur une nouvelle terre et recommencerons tout ?
    
    — Survivre fait partie de ma priorité. Pour le reste, je ne suis pas encore prête à envisager la suite. J’ignore si Gale est vivant ou non. Le lien entre nous s’est brisé, mais je ne peux reconstruire une vie sans lui.
    
    — Tu dois envisager l’avenir. Sans espoir, sans projets, alors seule la tristesse habitera ton cœur. Si tu aspires à survivre, tu ne peux pas te contenter d’avancer comme une coquille vide. Tu as ta place dans ce coven, tu sais ? Les enfants t’apprécient et Raonaid a compris que ton investissement dans cette communauté est sincère. Fuir au Monde n’est qu’une étape.
    
    — J’ai peur, Irène.
    
    La sorcière me serra dans ses bras et s’efforça de me rassurer. Je laissais les larmes couler sur mes joues, lasse d’enfouir mes sentiments derrière ce masque.
    
    — Tu pourrais devenir une sorcière importante, Élia. Tu pourrais approfondir tes connaissances sur la magie, enseigner cet art à ceux qui, comme toi, ont besoin d’un refuge. Tu pourrais changer les choses. Cela ne vaudrait-il pas la peine de s’accrocher ?
    
    Je m’allongeai contre l’herbe, incapable de me lasser de la vue de l’astre lunaire qui s’offrait à moi. Un peu plus loin, les flammes jaillirent de plus belle et une dizaine de petites explosions, aux couleurs scintillantes, fusèrent et éclatèrent dans le ciel, rythmées par les applaudissements des habitants.
    
    

Texte publié par Elia, 21 janvier 2018 à 14h14
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