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Tome 1, Chapitre 1 « L'exil » Tome 1, Chapitre 1
Il existe mille manières de raconter une histoire.
    La mienne débuta le jour où je fus bannie de ma ville. Si l’on considère la gravité de la situation, je suis chanceuse de m’en être tirée à si bon compte. J’étais vivante et devais me contenter de laisser derrière moi vingt-cinq années d’existence. Un simple abandon à la place d’une lente agonie.
    Oui, une véritable chance.
    
    J’étais terrifiée. La marche jusqu’à la sortie de la ville s’était effectuée dans un silence funèbre, sous le regard hostile des habitants. Mon avenir rempli de promesses s’était réduit en poussière, transformant la jeune noble que j’étais en paria. Sans Gale, mon fiancé, pour me soutenir, je me serais définitivement écroulée.
    Nous errions désormais à l’intérieur d’une forêt. Celle-ci se trouvait non loin du domaine familial, là où j’avais passé toute mon enfance. Je n’avais jamais imaginé à quel point la végétation y était luxuriante et verte. Cette couleur se déclinait d’ailleurs sous de multiples facettes et me donnait la nausée.
    Plus nous nous éloignions du village, plus la terreur qui vrillait mon ventre s’éloignait. Je me méfiais cependant : tant que nous n’aurions pas posé le pied sur le continent américain, je ne dormirais jamais sur mes deux oreilles.
    Nos chevaux avançaient lentement, épuisés et la tête baissée vers le sol. Après une course frénétique pour distancer le plus rapidement possible notre village, la tension était légèrement retombée. Gale n’avait pas prononcé le moindre mot depuis notre départ et son visage demeurait impassible. En choisissant de me suivre dans cet exil, sa famille l’avait déshéritée et ordonnée de ne plus jamais remettre les pieds dans notre village.
    Je t’aime, Éli, m’avait-il dit. Je ne laisserai personne te faire du mal. Nous devons prendre soin l’un de l’autre. Je ne t’abandonnerai jamais, tu m’entends ?
    Je m’étais contenté d’un vague hochement de tête en guise de réponse, consciente de cette dette qui serait désormais impossible à rembourser. Car quelle preuve d'amour équivaudrait à celle qu'il venait de m'offrir ce jour-là ?
    
    Une semaine plus tôt, une foule furieuse s’était précipitée aux portes de ma maison, m’arrêtant sous le regard impuissant de mes parents. Une fois maîtrisée, je fus jetée dans une cellule sans la moindre explication. Ce fut seulement à l’ouverture du procès que j’appris les charges retenues contre moi.
    Sorcière. Païenne. Sacrifice humain. Servante de Satan.
    Les accusations s’étaient succédé, tout comme les témoignages. Face à la gravité des accusations – et des preuves déposées devant les juges -, mes parents comprirent que mon statut de noble ne me sauverait pas du bûcher.
    Lorsque le procès parvint aux oreilles de la couronne, celle-ci ne chercha pas à annuler ma condamnation à mort. Mes parents mirent alors tout en œuvre pour commuer ma peine en bannissement. Ils collectèrent des informations sur les juges, envoyèrent une lettre au roi Guillaume III et réunirent l’ensemble de leurs possessions pour les offrir en échange de ma vie. Une fois l’accord conclu avec la couronne, ils arrangèrent mon exil jusqu’aux Amériques et se réfugièrent en Irlande pour échapper au déshonneur jeté sur notre nom.
    Je ravalai mes larmes. Dès que les juges proclamèrent mon bannissement, un messager de mon père m’avait fourni les vivres et les chevaux nécessaires à mon trajet, avant de m’annoncer son départ précipité. Je n’avais pas pu leur dire adieu, ni même pu transmettre une dernière lettre.
    Je me dirigeais donc vers le Nouveau-Continent, prête à endosser une nouvelle identité.
    — Nous ferions mieux de nous installer avec les autochtones, avait maugréé Gale peu après l’annonce de ma sentence. Les gens sont encore pire qu’ici. Tu as entendu ce qu’il s’est passé à Salem…
    — Au moins, ils ont la décence de pendre leurs condamnés au lieu de les brûler vivants, avais-je rétorqué dans un soupir macabre.
    Néanmoins, il nous faudrait redoubler de vigilance. Les accusations des juges ne reposaient guère sur un complot : quelqu’un dans mon entourage avait découvert certains de mes secrets et m’avait dénoncé. Un domestique, sûrement. Le tribunal avait refusé de me dévoiler le nom du dénonciateur et il était impossible que mes amis ou ma famille s’en soit prise à moi, car tous ignoraient mes véritables allégeances.
    — Je t’aime, Éli. Si quelqu’un d’autre essaye de s’en prendre à toi, je le tuerai, m’avait juré Gale en quittant le tribunal. Plus personne ne traitera ma fiancée de sorcière. Je te le promets.
    Les larmes coulèrent le long de mes joues pâles. Je m’en voulais terriblement. Les dégâts causés à mon entourage étaient irréversibles. Mes parents avaient renoncé à leur situation privilégiée et vivraient désormais comme des nobles désargentés. De lourds soupçons pesaient sur mes amis – qui n’avaient guère hésité à témoigner contre moi pour les contrer – et je condamnais Gale à une existence sur ces terres puritaines et dangereuses.
    
    — Éli, dit soudain mon fiancé. Éli, tu n’entends pas un drôle de bruit ?
    Je sursautai, interrompue dans ma rêverie.
    — Non, répondis-je. Que se passe-t-il ?
    Je tendis l’oreille, mais n’entendis rien d’autre que le chant harmonieux des oiseaux.
    — Je ne sais pas, mais restons sur nos gardes. Des bruits de pas se rapprochent derrière nous.
    Il donna une impulsion à son cheval. Je l’imitai aussitôt. Le chemin que nous empruntions n’était guère rassurant. Les arbres étaient si hauts que nous peinions à distinguer le ciel. Oppressée, je n’avais désormais qu’une hâte : monter sur ce maudit bateau et fuir loin de mon pays.
    — Éli, reprit Gale. Es-tu sûre de ne rien entendre ?
    — De quoi parles-tu ?
    À peine eus-je posé ma question qu’un cri, semblable à un cri de guerre, résonna près de nous. Gale et moi tournâmes la tête et découvrîmes deux hommes à cheval.
    — Éli… murmura mon fiancé. Reste derrière moi.
    Vêtus d’une épaisse armure noire, ils pesaient le double de notre poids. Leurs visages étaient dissimulés sous un étrange masque au visage hideux. Je n’eus guère le temps d’en voir plus : ils tenaient chacun dans le creux de leurs lourdes mains une épée colossale. Leurs lames scintillaient sous le soleil éclatant et lorsqu’ils les brandirent, les battements de mon cœur s’accélérèrent.
    Je ne pus m’empêcher de les observer. Ils dégageaient une étrange aura, un mélange d’hostilité… et de détermination. Soudain, ils poussèrent un second cri. Gale et moi échangeâmes un regard horrifié et donnâmes une seconde impulsion à nos chevaux, qui sortirent de leur torpeur.
    Nos poursuivants nous rattrapèrent presque immédiatement. Les sacs de vivres tombèrent au sol. Je poussai un juron et Gale me lança un regard paniqué.
     Son cheval effectua soudain un mouvement brusque et le fit tomber à terre. En se relevant, les cavaliers fous nous rejoignirent. Je ralentis sans encombre, mais découvris avec horreur qu’une rivière se dressait droit devant nous. Large de plusieurs dizaines de mètres, nous aurions pu la franchir ; seulement le courant semblait d’une force considérable, trop pour que nous atteignions l’autre rive sans dévier.
    Un autre cri guerrier retentit. Gale hurla également et sans réfléchir, je me dressai devant lui, tel un bouclier. Je distinguai la lame étincelante d’une des lourdes épées s’abattre vers nous, puis ce fut le trou noir.
    
     ***
    — Éli ? Éli ? Est-ce que tu m’entends ?
    Des mains tapotèrent délicatement mes joues. Avec difficulté, j’ouvris les paupières. Ma vision fut d’abord trouble avant de reconnaître mon fiancé, penché sur moi.
    — Gale ? interrogeai-je en posant une main sur l’arrière de mon crâne. Que s’est-il passé ?
    — Bonne question, maugréa-t-il. Je n’en ai pas la moindre idée.
    Le chant harmonieux des oiseaux retentissait tout autour de nous. La rivière avait disparue et une brume argentée masquait les bosquets alentours. L’humidité me fit éternuer et mon fiancé ôta aussitôt sa veste pour la placer autour de mes épaules.
    Je ne m’étais jamais sentie aussi pitoyable qu’à cet instant-là. Pitoyable et humiliée. Je ressemblais plus à une mendiante qu’à la fière héritière de Richard Montgomery et au lieu de réagir avec dignité comme mon éducation me l’avait enseignée, je me comportais comme une enfant pleurnicharde.
    — Où sont-ils passés ? demandai-je en me relevant. Pourquoi nous ont-ils attaqué ?
    Et surtout, pourquoi étions sains et saufs ?
    — J’ai parcouru les environs peu avant ton réveil et ces fichus cavaliers ont disparus. Je n’y comprends rien. Et impossible de savoir ce qu’il s’est passé après l’attaque : c’est le trou noir.
    Une douleur martelait mon crâne, comme si l’on m’avait assené un coup violent. Pourtant, je ne me souvenais pas d’être passé par là au début de notre périple. Je connaissais bien cette forêt. Mes parents adoraient s’y balader et jamais nous ne nous étions aventurés dans un endroit aussi… lugubre. Cette brume argentée suffisait à dresser mes poils sur la peau, sans que je comprenne pourquoi.
    Avions-nous dévié par la force de la rivière ? J’examinai alors mes vêtements, qui étaient totalement secs. Nos chevaux quant à eux demeuraient introuvables.
    — Tu es blessé ? m’inquiétai-je.
    Gale me désigna une griffure à l’épaule ainsi qu’une blessure à sa jambe droite. Une partie de ses vêtements avaient

également été réduite en lambeaux.
    — Il faudra consulter rapidement un médecin à bord, soupirai-je. Tes blessures paraissent superficielles mais risquent de s’infecter. Comment te sens-tu ?
    — Je vais bien, Éli. Ne t’en fais pas, ils sont sûrement partis désormais.
    Il caressa ma chevelure blonde et y déposa un baiser. Je resserrai un peu plus sa veste contre moi car la brume, en plus de me faire tressaillir, répandait un froid glacial autour d’elle. J’observai les alentours et compris avec désespoir que la route jusqu’au port serait encore longue.
    Dépitée, je posai ma tête sur l’épaule de Gale.
    — Pourquoi ne nous-ont-ils pas tués ? fis-je. Pourquoi dérober nos chevaux, nos… nos vivres et seulement abîmer nos vêtements ? Cela n’a aucun sens !
    — Il s’agit sûrement d’une mauvaise plaisanterie, suggéra mon fiancé. Beaucoup de villageois ont contestés ta peine, peut-être qu’ils ont décidé de nous effrayer en…
    J’éclatai d’un rire amer.
    — Ces cavaliers n’avaient pas l’air de plaisantins. Leurs épées étaient prêtes à s’abattre sur nous !
    Pourtant, mes souvenirs refusaient de refaire surface. Je m’étais dressée, dans un geste aussi impulsif qu’idiot, entre nos agresseurs et Gale. Rien n’aurait pu stopper le mouvement de la lame : celle-ci aurait dû me fendre en deux – ou me transpercer le cœur dans le meilleur des cas. Je n’avais pas réfléchi : même si je connaissais l’issue d’une telle décision, je n’aurais pu supporter de voir mon fiancé périr sous mes yeux.
    — Le prochain village se situe à une journée de marche, se souvint Gale. Si nous nous dépêchons, nous trouverons peut-être une diligence qui nous amènera à temps au port.
    — Avec quel argent payerons-nous le cocher ? soupirai-je, les larmes aux yeux. Nous n’avons plus rien, Gale. Nos vivres, nos vêtements, notre dignité… ces cavaliers nous ont tout pris !
    Même si nous disposions d’une bourse, notre simple identité suffirait à empêcher les cochers de nous emmener. Nos familles, de par leur statut, étaient connus dans l’ensemble du comté et n’importe qui pouvait nous reconnaître. À pieds, nous n’atteindrions jamais le port à temps.
    — Quoi qu’il en soit, ne traînons pas, maugréa Gale. Sortons de cet endroit avant de servir de repas aux chiens sauvages… ou à ces cavaliers.
    L’obscurité s’abattit sur la forêt et le chant rassurant des oiseaux s’évanouit. J’observai les alentours dans un mélange de lassitude et d’angoisse. Le chemin jusqu’à la prochaine sortie serait long et je n’étais plus en état de marcher. Ces derniers jours avaient été éprouvants. Le séjour dans les cachots humides, assorti à la terreur de finir sur le bûcher, m’avait considérablement affaiblie.
    À présent, mes jambes me faisaient mal et mon corps était vidé de toute son énergie. Les larmes menaçaient de couler à nouveau et je parvenais avec difficulté à conserver mon sang-froid.
    
    Tout à coup, le visage de mon fiancé blêmit et il poussa un hurlement déchirant. Il s’agenouilla devant moi en posant ses mains contre ses oreilles.
    — GALE ! sursautai-je à mon tour. Gale ! Que se passe-t-il ?
    Je me penchai vers lui, le cœur battant à tout rompre. Mon fiancé n’était pas du genre à s’effrayer pour un rien. C’était un insouciant, idéaliste, qui ne manquait guère de courage. S’il avait hurlé ainsi, ce n’était pas pour rien.
    — J’ai vu … je ne sais pas, j’ai entendu des bruits étranges, confessa-t-il. Tu… tu n’entends rien ?
    Durant un bref instant, des bourdonnements sifflèrent dans mes oreilles et une désagréable sensation comprima ma cage thoracique. Mais quelques secondes plus tard, tout cela disparut.
    — Si, j’entends le même bruit que toi, confirmai-je.
    Cette fois-ci, c’en fut trop. Les larmes trempèrent mes joues recouvertes de saleté et je serrai Gale contre moi dans l’espoir de me rassurer.
    — Ça va aller, Éli, chuchota-t-il. Ne t’en fais pas, on va s’en sortir.
    Ses bras musclés se resserrèrent un peu plus autour de ma taille et mes sanglots redoublèrent. Mon cœur battait la chamade et je ne désirai qu’une chose : quitter cet endroit au plus vite. Lorsqu’il me relâcha, mes jambes flageolèrent et une douleur fulgurante lacéra mes pieds, comme si l’on venait de clouer quelque chose sur eux.
    — Je ne peux plus avancer, murmurai-je. Mes jambes ne me soutiennent plus et… je suis tellement désolé, je… je…
    J’insistai malgré tout, car je ne pouvais contraindre Gale à me porter jusqu’au prochain village. Même si je ne pesais guère lourd, mes vêtements et mon corps dégoulinaient de saleté et l’odeur que je devais dégager était sûrement nauséabonde.
    Il m’aida alors à m’installer sur un amas de feuilles mortes.
    — Je suis tellement désolée, je… je ne sais plus où donner de la tête. Tu… tu as choisi de me suivre dans cet exil et voilà que les problèmes s’accumulent, bredouillai-je.
    — Tu ne m’as pas obligé à venir, rétorqua-t-il, je l’ai choisi, de mon plein gré. Cesse donc de t’excuser. Si tu le souhaites, je peux te porter.
    Je voulus accepter, d’autant plus que ces cavaliers pouvaient resurgir d’un moment à l’autre, tout comme une escouade de villageois assoiffés de vengeance. J’aurais dû mourir. Les femmes amenées sur le banc des accusés en ressortaient rarement acquittées, mais la justice dans ce pays s’exerçait à deux vitesses.
    — Éli, je comprends ton sentiment, mais tu ne peux douter de toi maintenant. Le fait d’avoir été épargnée ne fait pas de toi une mauvaise personne. Ces juges sont coupables ! Personne ne mérite d’être traqué et puni pour ses croyances.
    Il serra doucement ma main et m’embrassa à nouveau. Je me forçai à sourire, même si celui-ci se fana rapidement. Peu importait qui était coupable ou non. Par notre faute, trois innocents avaient perdu la vie sans avoir eu la possibilité de se défendre.
    — Je ne peux vraiment plus marcher, soupirai-je. Auras-tu la force de me porter ?
    — L’espace de quelques kilomètres, car la fatigue commence à se faire ressentir, répondit-il. Écoute, si tu te sens incapable de continuer à pieds, reposons-nous quelques heures, au moins jusqu’au lever du soleil.
    — Et si ces cavaliers reviennent ? m’horrifiai-je.
    — Nous déplacerons le tapis de feuilles mortes derrière ce buisson, suggéra-t-il, pour te cacher à la vue des intrus. Quant à moi… je monterai la garde pendant trois heures. Ensuite, tu me remplaceras. Qu’en penses-tu ?
    J’hochai la tête en guise de réponse, malgré ma profonde terreur à l’idée de passer la nuit ici. Notre village était seulement situé à quelques lieues et rien n’empêcherait les déçus de ma sentence d’organiser une expédition nocturne pour rendre justice eux-mêmes. Mais je ne pouvais contraindre Gale à me porter. Il demeurait aussi épuisé que moi et pour avancer, nous aurions cruellement besoin de notre sang-froid.
    — À la moindre alerte, nous déguerpissons, dit-il.
    Je frissonnai et m’allongeai à contrecœur derrière un buisson. Mes paupières s’alourdirent en dépit de ma terreur grandissante et mes pensées s’embrumèrent lorsque je posai ma tête contre le sol dur et humide.
    — Ne crains rien, dit Gale. Je veille sur toi.
    — Je t’aime.
    Il me gratifia d’un baiser en guise de réponse et s’empressa d’allumer un feu pour atténuer le froid ambiant. Décidément, cette forêt était plus lugubre que dans mes souvenirs ! L’obscurité s’était abattue avec une rapidité déconcertante et le chant des oiseaux avait laissé place à un silence pesant.
    — Elle veille sur nous, chuchota-t-il une fois notre campement de fortune installé. Elle nous protégera quoi qu’il arrive.
    La lune demeurait cachée par les arbres, même si je discernais avec difficulté quelques bribes de ses rayons filtrer parmi les denses feuillages.
    — Puisse-t-elle accueillir l’âme de nos amis et les guider vers le repos, murmurai-je à mon tour.
    

Texte publié par Elia, 6 décembre 2017 à 20h52
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