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Tome 1, Chapitre 1 « Face à la perte » Tome 1, Chapitre 1
Depuis toute petite elle connaissait cet endroit pour y avoir grandi, à défaut d’y être née. Tout était semblable à ses souvenirs et en même temps, tout lui paraissait étranger. A présent, un curieux malaise l’étreignait à mesure que le temps s’égrenait, tandis qu’elle l’observait.
    Devant elle s’étendait le domaine familial entouré de ses hauts murs encore noircis. Il s’agissait de la copie conforme d’un château moyenâgeux situé dans le nord de la France et datant du XIIème siècle que ses parents passionnés d’histoire avaient construit. Ce dernier comprenait un parc arboré assez grand et peu voire pas entretenu dans lequel sa sœur et elle aimaient particulièrement jouer. On le devinait par la frondaison des quelques arbres qui dépassaient des murailles, mais surtout par le trou béant qui occupait une bonne largeur du mur d’enceinte, près de l’entrée. Une autre trace de l’accident qui s’était produit un mois plus tôt ; une parmi tant d’autres.
    Les souvenirs heureux rattachés à ce lieu ne parvenaient pas à effacer l’atmosphère sinistre voire hostile que dégageait désormais la haute silhouette qui se dressait devant elle. C’était étrange car elle ne l’avait jamais ressentie auparavant, pas même lorsqu’ils étaient revenus là pour la première fois après l’incendie. Comme s’il y avait quelque chose tapie là dont elle ne se serait jusqu’alors jamais rendue compte de la présence, et dont elle était incapable de définir la nature. Et ses interrogations muettes ne suffisaient pas à y répondre.
    Le vent fit claquer les bâches qui recouvraient certaines structures effondrées et les toitures déchirées, mais ce fut le grincement lugubre de la herse à moitié abaissée qui tira en partie Alicia de ses pensées moroses et résignées, presque désespérées. Comment aurait-il pu en être autrement ? La plus belle de ses traces la suivait en permanence, de même que ce fauteuil roulant qui guidait désormais ses pas. Si elle souhaitait oublier, elle ne le pourrait jamais.
    Ses mains se serrèrent sur les accoudoirs du fauteuil tandis qu’elle-même luttait contre les larmes, les lèvres pincées. Quelques minutes avaient suffi pour que sa vie s’effondre. Peu lui en importait la cause, en vérité – qu’elle fût criminelle ou accidentelle, quelle différence y avait-il ? Ses jambes étaient brisées, la vouant à rester assise à jamais dans ce fauteuil. Et aucun procès ni dédommagement de quelque nature que ce fût ne pourrait les lui rendre.
     – Alicia ? gémit une petite voix près d’elle, qui la crispa et la fit resserrer sa prise. On rentre ?
     Une tête blonde entra dans son champ de vision, et des éclats couleur miel l’éblouirent partiellement, l’obligeant à plisser les yeux – cependant, la gêne ne dura que quelques secondes, car un faible mouvement de tête de la responsable suffit à la faire disparaitre. Mécontente, Alicia se retint de siffler et fusilla sa petite sœur du regard, avant de le reporter vers les murs sombres et la cour déserte. Même plusieurs mois après, contempler sa cadette lui était difficile à supporter et la remplissait d’amertume. Mélanie lui ressemblait tellement – mais elle avait encore ses jambes et toute son insouciance, elle, ou presque.
     Alors elle préférait garder les yeux résolument rivés vers le château plongé dans la pénombre et le silence, songeuse quant à la question du changement ténu mais bien présent qu’elle percevait. Pourtant, aucun de ses sens ne lui signalait une quelconque anomalie.
     – Alicia ? couina Mélanie avant de se taire, le corps inconsciemment ramassé sur lui-même, comme si elle craignait la réaction de son ainée.
     Loin d’être idiote et malgré son jeune âge, celle-ci s’était bien rendu compte de la transformation opérée chez sa sœur – qui n’était pas seulement physique, loin de là. Envolées, l’insouciance joyeuse de l’adolescente et la douce complicité entre les deux sœurs. Une étrangère l’avait remplacée et son enthousiasme chaleureux et communicatif avait cédé la place à un masque de froideur. Celle-ci considérait désormais la réalité et les personnes qui la composaient avec un tel détachement qu’il frôlait parfois le dédain. Leurs parents s’en étaient également aperçus, mais comment le lui reprocher ? Eux n’avaient perdu qu’un foyer, dont les travaux de rénovation allaient bientôt débuter – le retour à une vie normale, ou presque, ne serait sans doute l’affaire que de quelques mois, un an ou deux tout au plus. Ce n’était en rien comparable.
     Enfin, ce n’était pas tout à fait exact : ils avaient également perdu leur Alicia cette nuit-là.
     – Nous devrions vraiment rentrer, finit-elle toutefois par insister, malgré le trouble qui persistait en présence de sa sœur. Maman et Papa vont finir par s’inquiéter.
     La distance n’était pas gênante en soi puisqu’ils logeaient actuellement chez des amis de leurs parents dans le village le plus proche, à une dizaine de minutes de marche. Mais si le ciel était encore clair et dégagé, le paysage autour d’elles commençait à s’assombrir, comme s’il se préparait à accueillir la nuit. Et de toute manière, il serait bientôt l’heure du repas.
    Alicia lâcha un gros soupir à ces mots, et Mélanie se raidit davantage, ne sachant comment l’interpréter. L’adolescente fit glisser les roues entre ses mains, manœuvrant pour se détourner du domaine. Les petits cailloux qui jalonnaient le chemin crissèrent en réponse.
    – Allons-y, se contenta-t-elle de souffler dans un murmure tandis que sa cadette restait coite.
    Comme Mélanie tardait à réagir, Alicia leva la tête vers le ciel avant de se mordre les lèvres, dépitée. Il paraissait plus haut encore de par sa position assise. Plus inaccessible, aussi. Elle savait que ce n’était pas qu’une impression ; son infirmité était bien réelle, de même que ses conséquences. Et tandis qu’elles descendaient lentement l’allée terreuse, son sentiment demeura inchangé ; elles ne se dirigeaient vers rien d’autre qu’une maison sans avenir.
    Elle qui avait toujours rêvé d’atteindre le ciel, c’était là tout ce qu’il lui restait.

Texte publié par Ploum, 7 décembre 2017 à 23h16
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