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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1
La piscine
     © Rose P. Katell (tous droits réservés)
     Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes de l’article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
    
    
    
    Le bus freine et finit par s’immobiliser sur le bitume. Ses portes s’entrouvrent dans un chuintement, puis libèrent une poignée de voyageurs avides d’en descendre – l’intérieur du véhicule s’apparente à un four depuis que la canicule règne sur la région. Nathalie fait partie des chanceux qui s’en extirpent ; toutefois elle n’en éprouve aucun soulagement. L’air est étouffant, la caresse du soleil brûlante, et son corps moite de sueur le lui rappelle trop aisément.
    Sa jupe midi rouge – sa préférée – lui colle aux cuisses tandis que la fluidité de son haut à fleurs ne lui est d’aucun secours dans sa quête de fraîcheur. La jeune femme ne songe même pas à prendre ses cigarettes dans son sac tant la chaleur se montre oppressante.
    Un peu de courage, tu arrives bientôt chez ta future belle-mère !
    Pareille pensée lui arrache un sourire. Sans la température actuelle, elle ne s’y rendrait qu’avec les pieds de plombs, elle en a conscience.
    Des mois plus tôt, lorsque Christophe lui a proposé d’utiliser le bassin privé de ses parents, elle n’a pas hésité un seul instant avant d’accepter. Nathalie ne manquerait son plongeon hebdomadaire pour rien au monde, mais il y a des jours où la piscine municipale lui tape sur le système, en grande partie à cause du non-respect de certains baigneurs. L’opportunité de nager dans un bassin privé était tentante. Aujourd’hui néanmoins, il lui arrive de regretter sa décision.
    Françoise est loin d’être une femme méchante. À de nombreux égards, elle se montre douce et agréable envers elle. Cependant, leurs différences d’opinions sont si flagrantes qu’elles les séparent comme un gouffre. Lorsqu’elle est avec elle, Nathalie songe souvent que sa belle-mère est restée coincée vingt ans en arrière, dans les années cinquante.
    Certains jours, tout se déroule merveilleusement bien : la jeune femme arrive chez elle, plonge dans le bassin et se délecte de son calme ; elle nage ensuite une ou deux heures, après quoi elle boit un verre d’eau et discute en sa compagnie en attendant le retour de son fiancé.
    Et puis… il y a les fois où la conversation est houleuse. Françoise ne peut ni admettre ni comprendre qu’elle défende des causes semblables au droit à l’avortement et ne lui cache pas sa désapprobation. Ces jours-là, Nathalie regrette la piscine publique et n’a qu’une hâte : que Christophe arrive.
    Aujourd’hui encore, même si la chaleur pousse la jeune femme à s’y rendre avec enthousiasme, elle se demande comment l’après-midi va se dérouler. Peut-être aurait-elle dû aller à la plage et profiter de la mer pour éviter de se tracasser ? Non, mauvaise idée. Elle n’a pas envie de se retrouver dans un lieu bondé. Les températures élevées ont la fâcheuse tendance de la rendre moins sociable…
    Le bungalow de ses beaux-parents lui apparaît ; quoique bungalow soit un euphémisme pour leur habitation : villa serait plus approprié. À croire que le couple se fait un devoir de montrer au monde qu’il n’est pas dans le besoin.
    Nathalie soupire devant un tel affichage de richesse. Puis elle entrebâille la barrière et s’engage sur le chemin de pierre qui mène au portillon.
    Elle effleure la sonnette ; on lui ouvre aussitôt – elle soupçonne Françoise de l’attendre dissimulée derrière la fenêtre. La jeune femme se force à sourire, agacée, puis lui donne une bise. Elle ne s’étonne pas de ne pas apercevoir son beau-père : même en dehors de ses heures de travail, l’homme est rarement chez lui. Nathalie en est presque soulagée. Elle le trouve un peu étrange, taciturne et n’a pas d’idées pour engager la conversation. Par instants, elle a l’impression qu’il vit dans un autre monde, qu’il sait des choses que chacun ignore.
    D’un geste de la tête, elle chasse ses réflexions.
    Arrête d’imaginer des films.
    — Il y a un moment que je t’attends, sourit Françoise.
    — Le bus était pourtant à l’heure.
    — Je déteste les transports en commun. Il faut trop patienter et on y est si entassé. Je ne comprends pas pourquoi les gens continuent de les emprunter. C’est plus simple d’avoir son propre véhicule et de n’être attaché à aucun horaire.
    Je me demande combien de fois tu as pris le bus dans ta vie. J’ai l’impression que tu as toujours eu quelqu’un pour te conduire là où tu le désirais et qu’il en sera longtemps ainsi
    Nathalie se garde de le dire à voix haute, pas convaincue que sa belle-mère apprécie.
    — Mais je parle, je parle... Tu dois être morte de chaud, ma pauvre. File te changer, l’eau est à la température idéale, je l’ai vérifiée il y a une demi-heure !
    La jeune femme n’a pas besoin qu’on le lui répète. En deux temps trois mouvements, elle ôte ses vêtements et dévoile un maillot deux pièces aux bretelles croisées dans le dos. Le regard désapprobateur de Françoise ne lui échappe pas ; cependant elle ne s’en formalise pas. La mère de Christophe aura beau dire ce qu’elle veut, il s’agit de son corps, il lui appartient et elle a le droit d’en faire ce qui lui chante.
    Le bassin privé l’accueille tel un vieil ami. Elle oublie sa prudence et ne prend pas la peine d’avancer jusqu’aux marches de l’escalier du bout de la pièce : elle plonge directement dans l’eau. Sa belle-mère ne lui a pas menti, la température est idéale. Nathalie frissonne de plaisir, puis effectue une première longueur. Elle prend garde de ne pas avaler de liquide, trop salé à son goût – une lubie de son beau-père qui, ne sachant pas bien nager, a peur de couler.
    Nathalie ne se considère pas comme une bonne nageuse, mais elle adore s’y essayer. Il lui suffit d’effectuer la brasse pour commencer à se détendre et tout oublier. Immergée, elle a le sentiment que rien ni personne ne peut l’atteindre, que son être fusionne avec l’eau pour lui apporter une sensation de douceur et un bonheur qu’elle ne trouve nulle part ailleurs. Quand elle est dans la piscine, elle oublie qu’elle est chez sa belle-mère et qu’il subsiste des sujets de conflits entre elles. Plus rien ne compte hormis ses gestes et la caresse de l’eau, la béatitude du moment.
    Détendue, elle pivote sur le dos, ferme les yeux et se laisse flotter, convaincue que l’impression de paix qu’elle ressent est le secret de la vie. Les secondes s’égrènent et s’éternisent ; doux instants de plaisir simple.
    Puis la jeune femme se sent dériver, comme poussée par un courant.
    Surprise, elle ouvre ses paupières et observe deux ou trois secondes le plafond bouger au-dessus d’elle. Non, elle ne rêve pas : elle se déplace bel et bien !
    Nathalie se redresse et manque boire la tasse. Elle scrute ensuite l’entièreté du bassin. Elle ne voit rien, pas la moindre vaguelette qui pourrait expliquer sa dérive. Elle se tourne, se retourne, mais ne trouve aucune trace ni aucun indice. La panique lui serre la gorge.
    Respire ma grande, tu as dû bouger les bras sans t’en rendre compte. Ne sois pas stupide et n’aie pas peur pour rien, il y a une explication. Tu n’as juste pas fait attention.
    Oui, c’est forcément ça. Nathalie se détend, puis sourit de sa pleutrerie. Ce qu’elle peut être idiote ! Alors qu’elle songe à se renverser sur le dos, des doigts fins et spongieux se posent sur son épaule. Un frisson la traverse de part en part, violent et incontrôlable.
    La demoiselle hurle ; son cri résonne dans la pièce. Elle se dégage à grands mouvements et projette de l’eau partout autour d’elle. En panique, elle nage de son mieux jusqu’au bord du bassin et s’élance par-dessus, l’escaladant pour une fois sans aucune difficulté. Elle s’érafle la jambe gauche, n’y prête aucune attention. Elle ne pense qu’à fuir loin de la main spongieuse qu’elle a sentie.
    Enfin hors de la piscine, elle avance à quatre pattes pour s’en éloigner davantage. Dans un geste inconscient, elle pivote et reste figée d’effroi face à ce qu’elle aperçoit. À un mètre du bord, les yeux d’une femme d’eau la dévisagent…
    Nathalie se redresse d’un bond et quitte la pièce en courant.
    
    

    
    Elle ouvre les yeux et observe un moment le plafond blanc. Puis elle se met sur le côté et comprend qu’elle se trouve dans le canapé du salon de ses beaux-parents. S’est-elle assoupie ? Elle n’en a pas le souvenir.
    La jeune femme s’assied ; sa tête la lancine aussitôt, tenaillée par une douleur aiguë. Que s’est-il passé ? Que fait-elle là ? D’ordinaire, elle retrouve Françoise à la cuisine après avoir nagé dans...
    La piscine !
    Tout lui revient en mémoire : sa dérive dans le bassin, l’horrible sensation spongieuse sur son épaule, la femme d’eau… Elle frissonne, à nouveau effrayée. Désormais, elle se souvient de ce qui lui est arrivé. Sa course pour la fuir, le sol glissant. Et enfin sa chute.
    Elle a dû perdre connaissance. Son cœur s’affole à la pensée d’avoir été seule et sans défense avec la créature. Puis Nathalie se demande qui l’a trouvée et portée jusqu’au divan. Sans doute pas sa belle-mère. Christophe serait-il de retour ? L’espoir la gagne à cette pensée ; lui saura comment agir ! Elle a toujours pu tout lui dire. Il n’en ira pas différemment aujourd’hui, malgré l’étrangeté de la situation.
    La jeune femme ignore son mal de crâne et se lève d’un bond. Elle se précipite vers la porte, désireuse de se jeter dans les bras de son fiancé. Toutefois, elle se fige lorsqu’elle devine l’écho d’une conversation entre ses beaux-parents – au final, Claude devait être à la maison. Leurs voix sont tendues, rapides.
    Nathalie ne peut pas l’empêcher : sa curiosité prend le dessus et, aussi silencieuse qu’une ombre, elle pose ses paumes et son oreille droite sur la porte.
    — On devrait appeler un autre médecin, implore Françoise. Si c’était plus grave qu’on ne le pensait ?
    — Laisse-lui le temps de se réveiller. Le docteur a dit que le choc a été léger et qu’elle s’en remettra sans problème. C’était une simple chute.
    — Je l’ai entendue crier, te dis-je.
    — Impossible, je l’aurais entendu aussi.
    Et pourtant… songe la jeune femme.
    — Elle a dû courir si elle est tombée assez violemment pour s’évanouir. Nathalie n’est pas sotte. Il doit y avoir une raison à ça.
    — Je t’avais dit de garder la piscine fermée !
    — Pourquoi ? Quel est le rapport avec Nathalie ?
    La principale concernée s’interroge aussi. Sans qu’elle s’en rende compte, son corps se penche contre la porte en bois qui la séparent des parents de son fiancé.
    — Là n’est pas la question. Cela aurait pu être plus grave, crois-moi ! Non, ne me demande pas pourquoi. Je veux simplement que tu écoutes mes recommandations. Jusqu’à ce que je te dise que le bassin est à nouveau utilisable, il faut garder la pièce fermée. D’accord ?
    — Tu sais que Nathalie adore nager et la piscine n’a aucun problème, je l’ai inspectée au matin.
    — Tu y es allée ?
    — Oui mais…
    — Écoute-moi, Françoise : personne ne doit entrer dans la piscine !
    — Claude…
    — Personne !
    Nathalie ne lui connaît pas ce ton autoritaire. Elle sursaute et devine sa belle-mère en faire de même.
    — Très bien, si tu insistes. Oh, Claude, je déteste quand tu me tiens dans l’ignorance. S’il y a le moindre problème avec le bassin, dis-le-moi, je t’en prie.
    Enfin, la voix de son beau-père se radoucit.
    — Rien que je ne peux régler, et très vite je te le promets. Je te demande juste d’être prudente.
    — D’accord… je fermerai la piscine.
    — Merci. Viens, allons voir Nathalie. Et s’il te plaît, pas un mot de notre conversation en sa présence. La pauvre doit être bouleversée après sa chute.
    La jeune femme n’attend pas la réponse de Françoise. À pas de loup, elle se précipite vers le canapé, où elle se rallonge comme si elle venait tout juste de se réveiller. Son cœur bat la chamade à cause des propos qu’elle a entendus.
    Claude est au courant pour la femme d’eau, elle en est convaincue ! Quelle raison aurait-il de vouloir condamner le bassin privé ?
    Il met à peine un pied dans la pièce que ses soupçons se confirment. Oui, il sait quelque chose, c’est évident. Ses traits hurlent la vérité. Tandis que sa femme se précipite vers elle pour s’enquérir de son état, lui se contente de la fixer avec insistance. Nathalie est convaincue qu’il cherche à lire en elle, qu’il vérifie si elle a deviné ce qu’il cache.
    Une telle certitude la pousse à ne pas parler de ce qui lui est arrivé.
    

Texte publié par Rose P. Katell, 19 septembre 2017 à 12h22
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