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Tome 1, Chapitre 9 « Jeu de dupes » Tome 1, Chapitre 9
Il contemplait Ambre et ses extravagances à travers la surface lisse d’un miroir enchanté. Les matériaux dont il était composé possédaient la particularité de catalyser la Magie employée par son propriétaire s’il en était doté ; l’artefact montrait à quiconque le souhaitait le lieu où une personne identifiable se rendait.
    
    Il la regardait évoluer ainsi, dans le château, le sourire aux lèvres…
    
    Un sourire cruel.
    
    Elle le conduirait à la Source, bon gré mal gré. Grâce au Maître, cet homme que tous pensaient manipulateur des ficelles du pouvoir, il était parvenu à créer un lien avec la jeune Terrienne. Son cœur bondissait d’allégresse ! Le fait qu’elle se soit évadée ne le surprenait guère.
    
    Mais à moi, tu n’échapperas pas.
    
    Il la guidait jusqu’à lui pas à pas ; ce jeu l’amusait au plus haut point. Le miroir lui avait rapporté les informations qu’il désirait.
    
    Dommage qu’il ne m’appartienne pas.
    
    Il frotta ses courts cheveux blancs. Il prenait plaisir à imaginer ce qu’il prévoirait quand ils se retrouveraient face à face. Ils ne s’étaient pas encore rencontrés, mais cela ne saurait tarder. Il la tiendrait sous son joug, puis s’emparerait de la magie du Tisseur.
    
    Le Maître des Hemonos provoquait de l’inquiétude chez les Elnaris. Toutefois, il ne s’agissait que d’une façade. Le véritable tyran n’était autre que lui, l’homme de l’ombre.
    
    Le Tisseur lui inspirait de la crainte, mais il était trop orgueilleux pour douter de sa propre puissance. Sa peur, il l’avait remplacée par une détermination sans borne.
    
    Ses yeux noirs d’encre se posèrent de nouveau sur le miroir. Ses doigts fins en caressèrent la surface.
    
    Aussi discret qu’un ronronnement, son rire s’épanouit.
    
    
    
***

    
    
    Ambre s’effondra à genoux. Elle chercha son air. La bile remonta au fond de sa gorge ; son cœur tressauta. La main posée sur sa poitrine, elle regarda partout. Qui riait ainsi ? Pourquoi se sentait-elle si mal ?
    
    Elle finit par comprendre que les voix venaient de l’intérieur de sa tête. Désormais, elles s’insinuaient en son esprit et le paralysaient. Lui appartenaient-elles ?
    
    Blême, elle tenta de se remettre debout, mais elle ne parvint même pas à se redresser. Son corps se pencha sur le côté. Elle ne réussissait pas à déterminer si elle souffrait d’hallucinations auditives ou non. La panique s’agrippa à elle.
    
    Ambre cria jusqu’à manquer de souffle. Des spasmes accompagnèrent sa crise, comme si elle était frappée par une violente fièvre.
    
    Pitié, que ça s’arrête, que ça s’arrête !
    
    Enfin, après plusieurs minutes interminables, elle se força à ouvrir les paupières. L’étau qui comprimait son cœur se desserra, ses propres pensées s’organisèrent pour affronter l’évidence : elle entendait à distance la voix d’un homme. S’agissait-il du Tyran ?
    
    Son rire ne cessait toujours pas de se répercuter dans sa tête. La jeune fille n’en pouvait plus. Son regard dilaté par l’horreur balaya le couloir marmoréen qui la cernait de toutes parts.
    
    Aaaaaaah ! Jeneveuxplusécouter !
    
    Elle gémit encore et se boucha les oreilles. En vain. Alors, elle attendit. Elle était incapable de comprendre ce qu’elle subissait. Les réflexions mentales et intimes de l’inconnu parasitaient son esprit. La poigne de fer de l’épouvante se renforça au sein de sa poitrine. Ambre se plia en deux. Elle respirait avec difficulté.
    
    — Il est temps que je remplace cette épave par un nouveau modèle.
    — Une fois que j’aurai absorbé les facultés du Tisseur, je n’aurai plus autant de problèmes.
    
    Haletante, elle était privée de son sens de l’orientation. Ses mains agrippaient son crâne. Sa terreur atteignait son summum.
    
    Je vais mourir.
    
    Ambre ne se battit pas davantage. Elle perdit le contrôle d’elle-même, de son environnement, avec la lancinante voix mielleuse de l’homme clouée à son être telle une sangsue.
    
    Soudain, tout s’arrêta. Les pensées de l’inconnu la désertèrent ; son souffle saccadé s’apaisa. La douleur au sein de sa cage thoracique et de sa tête se dissipa.
    
    Il lui fallut une dizaine de minutes pour recouvrer sa lucidité, même si elle avait l’impression qu’elle venait de lutter contre un mastodonte.
    
    C’est fini. Plus de paroles qui me poursuivent.
    
    Les yeux d’Ambre glissèrent vers une fenêtre ouverte à demi. Le froid de l’extérieur qui s’y engouffrait acheva de la calmer. Les trois lunes éclairaient d’un halo pâle le couloir de pierres, mais elle ne fut pas rassurée pour autant. À un tournant, la lumière obliquait vers une porte noire.
    
    Un sortilège du château avait-il provoqué chez elle ces hallucinations ?
    
    Pourquoi ? Non, le Tisseur n’aurait jamais cherché à mettre ma vie en danger.
    
    Cependant, alors qu’elle se rangeait à des explications qui lui semblaient rationnelles, la jeune Terrienne se raidit. Le phénomène… il recommençait ! Une voix féminine s’exclama :
    
    — Il faut que je repasse ça, ah ! Si ce n’est pas la misère ici !
    
    Ses yeux s’écarquillèrent. Percevait-elle les pensées des domestiques au service du Tisseur ? Celle d’un enfant prit le relais :
    
    — J’espère qu’on est à l’abri des méchants au château.
    
    Nooon !
    
    Dans sa détresse, Ambre quémanda de l’aide. À genoux dans le couloir, les bras croisés sur son corps parcouru de frissons, le regard vitreux et le visage déformé par des tics nerveux, elle ressemblait à une démente échappée de l’asile.
    
    Puis, sans raison, un brouillard s’abattit sur son esprit. Elle s’affaissa, les tempes luisantes de sueur. Désormais, elle n’entendait que sa propre conscience, encore hagarde, à l’intérieur d’elle.
    
    Pétrifiée et choquée, elle dut faire appel à toute sa volonté afin de se ressaisir.
    
    J’ai la trouille… Oh bon sang, je vais finir par crever avec ces conneries !
    
    Ambre se força à prendre de longues inspirations. Ses tremblements cessèrent.
    
    Enfin, elle se remit sur ses deux jambes. Elle plaqua une main sur un mur pour garder l’équilibre. La porte l’invitait à fureter plus en avant, toujours plus loin…
    
    J’espère avoir des réponses. Ces tours de passe-passe ne sont pas drôles ! On dirait un mauvais film de série B.
    
    L’identité de l’homme au ton doucereux lui était inconnue. Existait-il vraiment ? Il avait suffi d’un simple contact pour la plonger dans un tel état de folie ! Au fond de son être, elle ne pouvait croire à un délire psychique ou à une facétie du Tisseur. Le chef des Hemonos serait alors responsable ? Non, impossible. La voix qui avait résonné au sein de sa tête ne collait ni au profil physique de l’homme qui l’avait emprisonnée quelques heures plus tôt ni à son caractère.
    
    Ambre se secoua. Elle patienta le temps que son cœur retrouve un rythme normal, puis elle abaissa la poignée.
    
    
    
***

    
    
    La patrouille s’arrêta et se replia derrière la végétation parcourue de reflets adamantins sous les rayons des trois lunes. Falifeey, qu’ils scrutaient avec patience, s’endormait peu à peu. Les lumières des maisons s’éteignaient une à une. Il ne restait aucune trace de l’attaque perpétrée en début d’après-midi. Les habitants avaient peut-être songé à partir dès le lendemain pour rejoindre leur cachette, mais ces hommes et ces femmes brûlants de détermination ne leur en donneraient pas l’occasion.
    
    Ils attendaient le moment adéquat. Afin de piller, saccager. Le Maître leur avait confié un ordre spécial. Un ordre motivé par sa colère passagère. À la suite de son coup de sang, un rire empli d’excitation et de contentement l’avait saisi.
    
    Son fidèle espion, Erloh, ignorait tout du plan. Sinon, ils n’auraient jamais obtenu cette mission. L’homme exécrait les méthodes triviales. Il était connu pour être le conseiller du Tisseur, mais il tenait un rôle similaire envers le Maître ; il l’influençait avec doigté dans ses décisions. Du fait qu’il continue de se proclamer Elnaris même s’il agissait dans leur dos, il était particulièrement efficace… et redouté. Parfois plus que leur dirigeant.
    
    Malgré ce fait, ils brûlaient de fierté ! Naguère, ces soldats avaient tous été dépossédés d’un bien précieux. Leur drame personnel les avait poussés à se réfugier dans la violence et la haine. Ils pensaient ainsi prendre une revanche sur la vie. Le Maître leur avait offert un moyen de s’exprimer, un idéal à embrasser.
    
    Ils ne se doutaient pas qu’en réalité, la mégalomanie qu’ils avaient appris à apprivoiser ne cachait qu’une des plus sombres peurs de l’humanité.
    
    
    
***

    
    
    Une gigantesque bibliothèque apparut devant Ambre. Au premier coup d’œil, elle fut saisie par une bouffée d’anxiété. Elle ferma les yeux et compta jusqu’à dix.
    
    Tout va bien, Ambre. Ce n’est qu’une bibliothèque. Elle appartient au château, rien de fâcheux ne peut se passer.
    
    Les limites de la pièce étaient invisibles pour celui qui avait une vision d’ensemble. Un plafond transparent permettait de contempler le ciel. Les arches paraissaient accrochées aux étoiles tandis que les allées formaient un dédale.
    
    Après s’être ressaisie, Ambre avança avec timidité. Elle put apprécier le mariage des couleurs qui ornaient les murs et les étagères : d’un bleu nuit propre à la voûte céleste, il dérivait vers des nuances d’ocre, d’or et de brun. Une écriture sibylline chevauchait le dos des livres, mais elle parvint à reconnaître sa langue, car la forme des lettres ou des symboles changeait selon les origines de la personne qui les compulsait ou posait juste le regard dessus.
    
    Comme dans le grimoire du Tisseur ou sur le syllabaire dans les ruines.
    
    Tandis qu’Ambre marchait, une émotion inouïe s’emparait d’elle et chassait ses tourments : elle se sentait chez elle. Ah, elle qui aimait tant lire… Un bonheur indescriptible se distillait en son être pendant qu’elle mirait les rayons. Il lui mettait du baume au cœur après tout ce qu’elle venait de traverser.
    
    Les titres ne revêtaient aucune signification pour elle : À l’équinoxe, Aux confins de l’Antre, Les Ténébreuses mortelles… L’absence d’auteurs l’intriguait le plus. Elle haussa les épaules, puis elle emprunta au hasard une allée. Brusquement, la brume envahit les environs et l’enlaça.
    
    Elle paniqua, hurla et s’agita. Elle avait l’impression que son âme cherchait à se débarrasser de son corps de chair ! Avec beaucoup de difficulté, elle revint en arrière ; la sensation s’évanouit aussitôt.
    
    Ambre frissonna. Hors de question d’essayer les autres chemins !
    
    Soudain, elle aperçut un socle qu’elle n’avait pas remarqué avant. Un parchemin illuminé était posé dessus. Avec lenteur, elle s’en approcha. En réalité, la lumière émanait du papier.
    
    D’un geste vif, elle repoussa une mèche taquine de son front et se gratta la nuque. Elle le prit avec délicatesse en craignant de le déchirer, car il semblait très vieux. Les symboles se métamorphosèrent en lettres. La jeune Terrienne déchiffra :
    
    « Sers-toi dans la bibliothèque, mais pas au hasard. Reste logique. Sinon, tu te perdras à jamais… »
    
    Décontenancée, elle retourna cette phrase dans sa tête, puis elle comprit : l’endroit était un labyrinthe. Elle emprunterait les chemins grâce aux livres.
    
    Le Tisseur me réserve-t-il encore des surprises du même genre ?
    
    Ambre avala sa salive et pivota vers l’entrée. Par où commencer ? Elle se força à apaiser les tambourinements de son cœur et songea à ses parents pour se donner du courage. Ils ne sauraient rien, mais elle leur reviendrait victorieuse. En revanche, elle ne se sentait pas capable de tout leur raconter. Elle ne tenait pas à ce qu’ils la croient démente comme son arrière-grand-mère !
    
    Malgré tout, elle ne pouvait pas échouer maintenant.
    
    Ambre regarda pour la énième fois autour d’elle et entraperçut un éclat à gauche, proche d’un mur se situant à côté du socle. Elle courut vers lui ; mine de rien, la distance entre elle et ce dernier n’était pas négligeable.
    
    De la poussière tomba juste devant elle en nuages grisâtres. Elle leva les yeux : une échelle lui faisait face. Elle entreprit de grimper dessus.
    
    Quand elle fut stabilisée, elle repéra la lueur. Elle émanait d’un grimoire qui se terrait près d’une voûte. Pendant ce qui lui parut être des heures, Ambre escalada les barreaux un à un en s’efforçant de ne pas baisser la tête. Le vertige la guettait et le moindre faux pas la ferait s’écraser en bas.
    
    Gagnée par l’angoisse, elle arriva à la hauteur du livre et s’en saisit. Cependant, une force l’empêchait de descendre. Il lui fallait le consulter sur place. Elle se figea d’horreur.
    
    Je ne vais pas tenir le coup, je dégringolerai avant !
    
    Elle se ressaisit : après tout, plus vite ce serait accompli, mieux ce serait ! Elle examina le titre de l’ouvrage : Voyage vers la pénombre. Lorsqu’elle l’entrouvrit, un souffle pétrifiant la frappa de plein fouet. Elle sentit que son équilibre se brisait ; ses doigts lâchèrent l’échelle, et ses pieds glissèrent dans l’abîme. Ses cris ne ralentirent pas sa chute.
    
    
    
***

    
    
    Un sourire doux effleura les lèvres de la femme tandis qu’elle préparait avec minutie son incantation. D’ordinaire, en dehors du Tisseur et de Réolys, aucun habitant ne manipulait la Magie.
    
    Toutefois, les exceptions existaient toujours. La preuve scintillait en la personne de cette femme âgée, ainsi qu’en celle d’autres individus, hélas. Le secret de son miracle résidait dans sa lignée généalogique.
    
    Enfin. Ce n’était pas le moment de rêvasser.
    
    Il est temps.

Texte publié par Aislune Séidirey, 6 mai 2017 à 12h12
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