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Tome 1, Chapitre 5 « De l'autre côté du miroir » Tome 1, Chapitre 5
L’eau semblait chercher à les ralentir et à les retenir entre ses rets. Les poumons en feu, Ambre crut succomber au baiser de cet amant trop possessif au moment où elles émergèrent enfin. Elle hoqueta et battit des jambes pour se maintenir à l’air libre. Sa baignade improvisée l’avait épuisée.
    
    Une lumière faible issue du cœur de cristaux blancs parsemés çà et là repoussait l’obscurité ambiante. Réolys se hissa sur un rebord rocheux. C’était le seul moyen d’accéder à un croissant de plage au sable céruléen. Sa chaleur – Ambre fut étonnée par le phénomène – chassait la fraîcheur de la caverne. Réolys attrapa ses mains et l’aida à se tirer des flots dont le calme était trompeur.
    
    — M-merci.
    
    La jeune femme inclina la tête.
    
    — Il n’y a pas de quoi. Nous allons rester ici, je ne sens pas de danger. Il vaut mieux nous reposer.
    
    L’angoisse darda ses crochets sur Ambre.
    
    — Mais je…
    — Penses-tu que tu avanceras plus vite ? Un peu de sommeil ne te ferait pas de mal.
    
    Piquée au vif, Ambre chicana :
    
    — J’ai déjà fait pire !
    — Tsss, tsss, tsss…
    — C’est vrai, je le jure !
    — Arrête de t’énerver. Cela t’enlaidit affreusement. Tu ressembles à une mégère.
    
    Coite de stupéfaction, elle fixa Réolys qui lui rendit son regard avec amusement.
    
    — J’ai oublié de te préciser qu’à la prochaine étape, tu poursuivras ta mission seule. Mon frère me rejoindra après votre « duel ».
    
    Un sourire espiègle fleurit sur ses lèvres rosées.
    
    Quel ton de voix bizarre ! Il s’agit bien d’un duel, non ?
    
    Les énigmes se multipliaient. Tout s’entrechoquait au sein d’Ambre, telles des bulles de gaz sous pression. La Terre et ce monde étaient jumeaux, mais en quoi ? Elle posa la question à son interlocutrice, qui lui répondit :
    
    — Tout d’abord, assieds-toi.
    
    Elle s’exécuta, non sans reconnaître le lac et les lieux de ses songes. Avec une grâce irréelle, Réolys l’imita. Ambre se fit la réflexion que la voûte céleste n’était pas visible – dans ses rêves, son attention avait été attirée en premier par ce détail. À moins qu’elle n’ait confondu l’éclat des cristaux avec celui des étoiles lorsqu’elle avait sauvé la sœur du Tisseur ? Néanmoins, aucun brin d’herbe pour enceindre les eaux… Déconcertée, elle s’efforça de se ressaisir. Les contrées oniriques pouvaient se montrer facétieuses.
    
    Réolys lissa sa robe d’un geste élégant. Ses yeux verts scrutèrent Ambre.
    
    Autour d’elles, le silence s’était invité, aussitôt brisé lorsque la jeune femme adopta un ton de narrateur et commença son histoire :
    
    — On dit que l’univers serait une entité éveillée, un cycle où dansent sans fin ses nombreuses âmes – nommées par ailleurs galaxies. On dit aussi que ces âmes regrouperaient des milliers de consciences, qui sont les systèmes solaires ; belle image, n’est-ce pas ? Au plus profond d’eux vibreraient les atomes à la base de tout : les planètes. La loi de l’infiniment grand à l’infiniment petit sait être poétique, et des concepts aux abords inaccessibles peuvent être compris ainsi par les êtres vivants. Le monde dans lequel nous sommes incarnerait le frère jumeau de la Terre.
    
    Ambre écarquilla les yeux. Elle était prête à interrompre Réolys, mais celle-ci continua derechef :
    
    — Une règle de Magie, défiant toutes notions physiques et quantiques, serait responsable de cet incroyable phénomène. Le Tisseur est le protecteur de notre planète. D’après ce que l’on raconte, comme ses prédécesseurs, il est capable de condamner la Terre et de la ramener à son préambule d’un claquement de doigts, ou bien de déplacer ses habitants pour qu’elle se soigne.
    — Très jolies légendes, mais…
    — S’il te plaît, laisse-moi finir.
    
    Un début de confusion émanait de la jeune fille ; son teint pâle le reflétait.
    
    — Cependant, une différence fondamentale entre la Terre et notre monde subsiste : le nombre de lunes. Il y a longtemps, ta planète partageait la sienne avec les trois nôtres. Notre système solaire a connu un agencement par la suite sur plusieurs millions d’années.
    — Ton explication est nébuleuse.
    — Il faudra t’en contenter.
    
    Ambre prit une lente inspiration pour se calmer. Elle mordilla le coin de sa lèvre supérieure et se blessa dans son entreprise. Une saveur cuivrée familière s’épanouit sur sa langue.
    
    Tu es morte de trouille.
    
    Elle se réfugia derrière un masque de stoïcisme même si au fond de son être, elle n’en menait pas large.
    
    Réolys enchaîna tandis que son regard glissait sur Ambre :
    
    — En résumant les faits, le Tisseur peut user comme bon lui semble de la Terre. Les légendes murmurent qu’il aurait également accès à d’autres planètes qui ne sont en aucun cas jumelles à la nôtre. Elles se nichent n’importe où dans la galaxie. Les pouvoirs du Tisseur, issus de la Magie, lui permettent de s’y retrouver en un temps éclair. Par exemple en ouvrant un vortex… le moyen le plus répandu et le plus sûr.
    
    Ambre ne put s’empêcher de frémir. Réolys savait raconter une histoire, c’était indéniable.
    
    — Qui est ce personnage ? Un explorateur en quête de quelque chose ? Beaucoup présument que l’aventure et la curiosité hantent son être.
    
    La jeune femme plaça sa main gauche au niveau de son ventre, paume tournée vers le haut.
    
    — Mon frère voyage depuis sa naissance. Il est énigmatique, mais sensible malgré ce qu’il montre de sa personne.
    
    Elle se tut. Ambre s’efforça de digérer les informations. Elle s’enquit :
    
    — Excusez-moi, mais vous, on doit vous, euh… Comment doit-on vous désigner, vous, votre frère et ceux qui ne sont pas des… des Hemonos ?
    — Appelle-nous Elnaris.
    — Et... des rebelles se cachent parmi les Hemonos, qui forment aussi un peuple ?
    — Oui.
    
    Réolys soupira.
    
    — Le nombre d’Hemonos sur la planète a diminué. Beaucoup d’entre eux ont repéré un monde habitable où ils pourraient s’épanouir. Ils ont construit des vaisseaux afin de le rejoindre, car ni moi ni mon frère ne leur donnons accès à la magie des portails.
    
    Ambre l’interrompit :
    
    — J’ai du mal à saisir. Les Elnaris et les Hemonos constituaient une seule et même nation ?
    — Oui. Par contre, la scission s’est produite des siècles auparavant. Tu sais, ceux qui se sont proclamés Hemonos s’y sont résolus pour des motifs personnels : parce qu’ils souhaitent prendre un nouveau départ, et parce que notre mode de vie ne leur sied pas. Ils vénèrent le chef des Hemonos, ou ils désirent juste goûter à un régime politique différent… Des hommes et des femmes ont choisi d’être Elnaris pour cette dernière raison, je ne le cache pas.
    — Quel est le problème, alors ?
    
    Un sourire triste fleurit sur les lèvres de Réolys :
    
    — Nos idées divergent et d’aucuns ne s’en accommodent guère. C’est le cas du dirigeant actuel des Hemonos, hélas.
    — Je vois. Donc si je récapitule, la population de votre monde s’est scindée en deux peuples : les Hemonos et les Elnaris. La cohabitation ne se passe pas toujours bien, car chaque groupe a ses propres objectifs. Des Hemonos sont partis s’établir sur une planète qui leur convient davantage avec la technologie adéquate, je suppose.
    — En effet. Les autres sont restés sur Erret, dont leur maître, et une partie d’entre eux sème le trouble.
    — Erret ?
    
    La jeune femme lui envoya un drôle de regard ; Ambre ne sut comment réagir dans un premier temps, puis se rappela le mot et sa signification. Embarrassée, elle balbutia :
    
    — Oh, oups… C’est l’anagramme de Terre, et le nom de votre monde. Désolée.
    — Oui. L’explication était dans le livre, souviens-toi.
    — Les Elnaris et les Hemonos ne semblent pas si différents des Terriens, rétorqua Ambre. Je suis persuadée que certains Elnaris sont loin d’être sans peur et sans reproche, tout comme certains Hemonos respectent les décisions de chacun.
    — En effet…
    
    Réolys ponctua ses propos d’un geste vague.
    
    — Mon frère et moi avons réfléchi à une solution pour arrêter les renégats et leur dirigeant. Nous les expédierons sur la planète dont je parlais tout à l’heure.
    — Quelle planète ?
    — Celle où des Hemonos se sont déjà installés. Eh, m’écoutes-tu avec attention ?
    
    Ambre rougit et baissa les yeux. Réolys la gratifia d’un sourire amusé et poursuivit :
    
    — Même si c’est contre leur gré, nous empêcherons le voyage entre elle et Erret, sauf par vaisseaux. Comme les deux mondes ne sont pas jumeaux, nous ne créerons aucun lien spécial entre eux. Mon frère aura le loisir d’y aller, mais les Hemonos ne pourront pas revenir, à moins qu’il ne décide du contraire.
    — Et de quelle façon les enverrez-vous là-bas ?
    — Ils se réuniront d’ici la fin de la journée. Nous sommes deux millions en tout à habiter Erret. Sur ces deux millions, ils sont cinq cent mille Hemonos environ, dont à peine plus de deux cent quarante mille fidèles à leur dirigeant et ses idéaux. Un nombre considérable.
    — Je veux bien te croire.
    — Nous avons choisi maints endroits stratégiques de la planète où ils seront conduits par groupes de deux cents. Nous les téléporterons séance tenante. Des « portes » invisibles seront installées, en parallèle, au-dessus de leur tête. Le principe reste le même que pour les portails. Je les activerai, car moi seule en ai le contrôle. Mon frère, lui, maîtrise le voyage sur les mondes.
    
    Réolys soupira et tordit des mèches blondes entre ses doigts, pendant que la jeune fille buvait chacune de ses paroles :
    
    — Nous ne souhaitions pas en arriver là, mais nous nous sommes disjoints en « Hemonos » et « Elnaris » jadis à cause d’un homme, ou plutôt d’une femme. Naguère, elle affirma haut et fort qu’il faudrait conquérir d’autres planètes.
    
    Un frisson glacé parcourut l’échine d’Ambre.
    
    — Elle avait soif de pouvoir, j’ignore comment cet attribut est apparu chez nous ; je sais qu’il s’agit d’un trait de caractère et non d’une conséquence génétique.
    — N’importe qui est capable de changer, en bien ou en mal…
    — Oui. Je le pense au plus profond de moi, lui dit Réolys en souriant. Notre dessein n’est pas de prétendre à telle planète pour y habiter ni de nous prendre pour des envahisseurs. Nos facultés, nous nous sommes promis de ne pas les utiliser afin d’assouvir nos désirs ou entraver tout peuple de la galaxie. Cette femme a assombri beaucoup d’esprits. Toutefois, comme tu l’as relevé, les Hemonos ne sont pas tous aussi pervertis qu’elle, même s’ils sont en accord avec plusieurs de ses idées, que leur chef actuel propage.
    — Êtes-vous sûrs que ce nombre n’augmentera pas ?
    — Nous ne pouvons le certifier. Néanmoins, nous ne connaissons pas d’autres moyens. Nous sommes plus ou moins en guerre, et elle risque de durer longtemps.
    
    Réolys enleva ses chaussures d’un blanc éclatant et trempa ses pieds dans l’eau.
    
    — Tu vois, nous ne sommes pas des assassins, nous ne faisons que déplacer la menace… Les Hemonos ont autant le droit de vivre que nous, même avec des mœurs différentes. Les envoyer sur cette planète est un meilleur sort que de les condamner, les enfermer à vie sur Erret ou dans un endroit hostile. D’aucuns argueraient que nous ne respectons pas leur libre arbitre. Cependant, comme vous le dites sur Terre, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.
    
    — Une chose impossible à reproduire chez nous, soupira Ambre.
    
    La jeune Elnaris ne releva pas l’âpreté dans la voix de son interlocutrice. Elle se pencha vers la surface du lac et répondit d’un ton songeur :
    
    — L’argent n’existe plus depuis des siècles. Il en est ainsi au sujet de toute forme de monnaie d’échange. Nous vivons avec ce dont nous avons besoin. La technologie est assez avancée pour que quiconque en profite.
    — Non, vraiment ?
    — Eh si. Nous pratiquons un commerce de compensation.
    — Tu peux m’expliquer ?
    — Il me faudrait des heures et des heures. Les mécanismes de la politique sur Erret, la façon dont chaque ville se gère d’elle-même, et les moyens que nous avons déployés pour nous axer sur une responsabilisation collective sont le fruit d’une évolution de longue haleine. Retiens juste que vos sociétés sur Terre sont un embryon des nôtres, voilà pourquoi elles ne les égalent pas sur cet aspect.
    — Euh… Excuse-moi, mais j’ai du mal à imaginer que tout se passe aussi bien que tu l’attestes.
    — Pourtant, c’est le cas.
    
    Ambre ne broncha pas. Un tel fonctionnement lui paraissait si utopique, si surréaliste ! Une petite partie d’elle lui susurrait qu’il était impensable que son propre monde parvienne à un degré de sagesse si élevé ; un jour, la civilisation que Réolys lui décrivait s’effondrerait et laisserait place à une autre moins altruiste. La Terre comptait presque sept milliards d’habitants et des centaines de nations différentes. À la louche, Erret en contenait deux millions, séparés en deux peuples… à moins que Réolys ait aussi simplifié ses arguments. Une attitude probable à bien y réfléchir.
    
    Diverses émotions envahissaient peu à peu la jeune Terrienne dont les nerfs étaient à fleur de peau. Néanmoins, parmi elles, la fièvre de l’aventure pointait le bout de son nez. L’adrénaline parcourait son corps, son pouls s’emballait…
    
    Elle se ressaisit ; ses pensées la menaient vers des rivages nébuleux, et elle ne se sentait pas prête à les fouler pour le moment. Elle s’examina avec un œil critique. Ses vêtements étaient dans un état acceptable malgré les circonstances. Elle consulta sa montre : quatre heures du matin.
    
    — Combien de temps, avant que le soleil se lève ?
    — Deux heures.
    
    Elle déglutit ; déjà ? Réolys sourit, et ajouta d’un ton énigmatique :
    
    — S’il t’a donné un jour erretien, il balisera ton chemin de quêtes, tout en te déstabilisant à chaque instant.
    — Un jour erretien ?
    — Il dure vingt-huit de vos heures terriennes.
    — Mais il m’a dit que je n’avais que quatorze heures…
    
    Réolys rit.
    
    — Une heure erretienne est équivalente à deux heures terriennes. Il est plus judicieux pour nous de compter par deux.
    — Pourquoi dois-je l’affronter ? Quel rapport entre moi et les Hemonos ?
    — Aucun. Ne mélange pas tout. Il gère plusieurs événements à la fois. Quant à toi, tu découvriras une chose importante à ton sujet.
    — Mais quoi ?
    
    La gorge d’Ambre se serra tandis qu’elle coulait un regard intrigué vers la jeune Elnaris aux yeux si familiers. Ils lui rappelaient quelqu’un.
    
    — Il existe un lien avec ta grand-mère. Mon frère souhaite que tu entames ce duel avec lui afin que tu réalises ta véritable implication.
    — Ses explications à propos du fait que nos deux mondes risquent de périr me paraissent toujours aussi obscures et absurdes ! Réolys, réponds-moi : veut-il se servir de moi ?
    — Je ne suis pas en mesure de te le dire.
    
    Ambre refréna sa frustration à grand-peine. Malheureusement, Réolys ne lui en révélerait pas davantage. Une dernière question franchit ses lèvres :
    
    — Pourquoi est-ce que je peux vous comprendre ? Pourquoi me parlez-vous en français ? Sur Terre…
    — Cette partie d’Erret s’exprime dans ta langue avec quelques variations. Après, tout comme sur ton monde, d’autres dialectes et idiomes existent. Mon frère et moi connaissons la plupart d’entre elles. Sinon, il nous est aisé de les apprendre.
    
    Une chape de plomb s’abattit sur les épaules d’Ambre. Elle jugea bon de s’allonger pour chasser la désagréable sensation. Sauf qu’une fois que sa tête frôla les grains de sable bleus, le sommeil la captura de sa bouche ardente et annihila ses angoisses. Réolys la regarda d’un air attendri, puis se releva. Sa silhouette tremblota à la manière d’une flamme flattée par le vent.
    
    La jeune Elnaris n’avait jamais quitté le temple ; c’était le meilleur endroit afin d’accomplir la première phase de sa mission. Ambre n’avait pas eu affaire à elle.
    
    Le Tisseur reprit son apparence d’origine. Il s’approcha doucement de la lycéenne, lui caressa la joue et susurra à son oreille :
    
    — Treize heures, maintenant. Dors, tu sauras te réveiller à temps. Je ne suis pas un tricheur.
    
    Le sourire aux lèvres, il s’éloigna d’un pas mesuré.
    
    
    
***

    
    
    Les membres enrobés d’une délicate torpeur, Ambre sentit que les ultimes tentacules des songes se réfugiaient désormais dans leur dimension inaccessible. Elle soupira de bien-être. Rassérénée, elle s’éveillait comme si elle venait de dormir huit heures d’affilée.
    
    Huit heures… Oh non !
    
    Paniquée, elle se leva et manqua de faire un malaise à cause de la brutalité de ses gestes. Elle consulta sa montre. Six heures… Du soir ? Ou du matin ? Comment pouvait-elle se faire une réelle idée du temps passé alors qu’il était différent sur Erret ?
    
    Hagarde, elle regarda autour d’elle. Réolys… Elle avait disparu !
    
    Elle se précipita vers l’entrée de la caverne. Au passage, elle écrasa des insectes rampants – des fourmis au corps chitineux et pourpre –, faillit déranger une araignée brune et dodue au sein de sa toile, mais elle se pencha au bon moment. Chaque pas semblait durer une éternité. Elle ne prêta aucune attention à son environnement ni aux dessins sur les parois humides. Bientôt, elle se retrouva à l’air libre ; l’aurore déployait ses jupons chaleureux lorsqu’elle mit le pied dehors. Soulagée, Ambre en tomba à genoux. En revanche, où était Réolys ?
    
    Aussitôt la question posée, elle se figea tandis qu’une parcelle de sa mémoire révélait la réponse : ce frisson qu’elle avait ressenti en somnolant, cette main qui avait caressé sa joue… Son subconscient lui délivra les paroles du Tisseur. Elle se raidit et murmura :
    
    — Il commence à se jouer de moi. Il a osé imiter l’apparence de sa sœur pour ça !
    
    La colère germait en elle. Néanmoins, Réol… le Tisseur l’avait prévenue. Par ailleurs, la lycéenne ne connaissait même pas son nom ! Un comble ! Elle se rappela le comportement grossier qu’elle avait eu en pensant parler à la jeune Elnaris. Ses pommettes s’empourprèrent de honte. Son orgueil en prit un coup. Déterminée, elle se releva.
    
    — Je vais lui montrer ce que je vaux !
    
    Il lui faudrait y parvenir coûte que coûte. Brièvement, elle songea à ses parents, mais les relégua vite au tréfonds de son esprit. De toute manière, qu’elle remporte ou non l’épreuve, le Tisseur lui avait promis qu’elle rentrerait sur Terre.
    
    Elle observa le disque rougeâtre ; une silhouette ailée traversa l’horizon moucheté de nuages aux reliefs vaporeux. Un oiseau, mais lequel ? À une pareille distance, impossible de le deviner. Ambre se ressaisit et se situa. L’heure n’était pas propice à une méditation fumeuse et illusoire.
    
    J’ai repéré un sentier à gauche. Peut-être que je dois le…
    
    Ses réflexions furent interrompues par un bruit. À sa droite se dressait une forêt, dont l’inclinaison en pente douce remontait à son niveau. Et quelqu’un arrivait. Le cœur éperdu, elle se dissimula derrière un rocher jouxtant la caverne.
    
    Un groupe d’individus émergea des bois. Seuls leurs yeux et leur bouche étaient visibles. Ils arboraient de longues tuniques sombres. Saccadés, lourds, leurs pas trahissaient le port de chaussures cloutées ou de bottes en cuir. La troupe s’arrêta devant l’entrée béante, qu’ils toisèrent.
    
    — Rien à signaler.
    — Juste une caverne, tu as raison, et elle débouche sur un cul-de-sac.
    
    La femme qui avait parlé se raidit. Son regard noir comme le jais se promenait sur les environs. Ambre fronça les sourcils.
    
    Leur français n’est pas tout à fait le même que le mien, il y a des mots que je n’ai pas compris...
    
    Le Tisseur l’avait avertie de ce fait. Après avoir répété la phrase dans sa tête, elle réussit à déchiffrer les termes récalcitrants. Soulagée, elle attendit la suite de leur échange.
    
    — Une grotte, idiote, pas une caverne !
    
    En plus, ils se trompent ? Sauf si le Tisseur a enchanté les lieux de sorte à faire croire à l’absence d’activité humaine ou animale…
    
    — Pfff, c’est la même chose, d’accord ? C’est un trou, voilà, lui rétorqua-t-elle.
    — Je ne vois pas pourquoi le Maître nous a envoyés là, soupira l’homme qui avait parlé en premier.
    
    Le fin tissu qui recouvrait son faciès ne cachait pas une proéminence au menton, sans doute due à une barbe fournie. Il possédait une musculature impressionnante. Une seconde femme piailla :
    
    — Partons d’ici ! Moi je vais pas continuer à m’emmer…
    — Ne sois pas vulgaire s’il te plaît !
    — Si je veux d’abord ! Je te signale que moi je n’ai rien demandé.
    — Eh bien, retourne au campement.
    — Ça va, on y va.
    
    La forêt accueillit de nouveau leurs silhouettes, puis la jeune Terrienne les perdit de vue au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient. Il lui faudrait prêter attention au langage qu’employaient les habitants de cette région d’Erret. Il s’agissait presque d’un patois local… L’idée l’amusa malgré les circonstances.
    
    En observant les alentours, elle remarqua alors que des arbres bordaient une autre portion de sentier.
    
    Ils sont venus par là. Je prendrai le chemin que j’ai aperçu tout à l’heure.
    
    Au loin, Ambre avisa un bosquet, avec des pâturages ou des champs. Elle sortit de sa cachette en grimaçant ; elle n’avait pas beaucoup dormi et ses muscles le lui reprochaient.
    
    
    
***

    
    
    Ambre jeta un coup d’œil à sa montre. Neuf heures. Il s’était donc écoulé trois heures erretiennes depuis son départ de la Terre. Elle soupira ; elle devait débusquer le Tisseur d’ici la fin de la nuit. Il valait mieux qu’elle se repère de cette façon. Hélas, elle ne pourrait pas s’empêcher de consulter l’heure à son poignet, elle en avait conscience.
    
    Elle ne voyait que de l’herbe, de l’herbe, et encore de l’herbe. Un désert de verdure émeraude sans fin, qui effleurait son jean. Une couleur aussi vibrante que le regard de…
    
    Ambre chassa cette dernière pensée. Une brise fugace taquinait de temps en temps ses cheveux, qu’elle remettait en place d’un geste machinal. Elle transpirait et mourait de soif tandis que le soleil dardait ses rayons chauds sur sa peau. Nuancé d’infimes teintes orangées, il contrastait avec la mer végétale dans laquelle elle se faufilait. Peu de fleurs s’y épanouissaient, comme si la saison était passée.
    
    Les mains sur les hanches, elle laissa échapper de sa bouche un râle. Soudain, une boule de poils brune se cogna contre ses jambes – et la fit sursauter par la même occasion –, avant de reprendre sa course affolée. Une souris, ou en tout cas une cousine très proche.
    
    Si seulement je pouvais atteindre une rivière ! J’ai quitté le chemin il y a une demi-heure. Je suivrais son lit, qui me mènerait à un village.
    
    Une partie de ses souhaits s’exauça dix minutes plus tard. Ambre se pencha vers le cours d’eau et but avec avidité en creusant un bassin naturel avec ses paumes, puis en les portant à ses lèvres. Dans un état second, elle se mouilla le visage. L’espace d’un instant, le contact l’apaisa. Les battements de son cœur se calmèrent à leur tour. Le liquide paressait sur ses paupières, ses pommettes et son menton. La rivière serpentait à travers l’herbe, et quand la jeune Terrienne s’enquit de sa direction, elle faillit pousser un cri de joie.
    
    Au loin s’étendait le village qu’elle recherchait, où elle serait en mesure de se ravitailler et de s’habiller. Sauf qu’elle n’avait pas d’argent. Tandis qu’elle réfléchissait à son problème épineux, elle se remémora les paroles du Tisseur sur les échanges libres. Cependant, les habitants risquaient de se méfier d’elle, et…
    
    Stop ! Tu verras bien !
    
    D’un pas décidé, Ambre longea le cours d’eau pour affronter l’étape suivante. Elle devait obtenir l’aide d’un villageois, ainsi que d’autres indices.

Texte publié par Aislune Séidirey, 11 janvier 2017 à 13h01
© tous droits réservés.
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