LC logo
Découvrir     Romans & nouvelles     Fanfictions     Poèmes     Blog     Forums
Connexion
Bienvenue visiteur !
Se connecter ou S'inscrire
Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 32 « Saute-mouton dans le temps » Tome 1, Chapitre 32
Jyrhan scrutait avec colère l’immensité désertique qui s’offrait à lui. Erloh le rejoignit en silence.
    
    Ambre avait disparu sous leurs yeux. Dianteph l’avait emportée dans le passé. Au fond de lui, il se doutait que la planète ne leur faciliterait pas la tâche. D’ailleurs, eux aussi ne tarderaient pas à être victimes du phénomène ! Poussé par l’urgence, le Tisseur lança un ordre d’une voix tendue :
    
    — Glisse ton bras contre le mien.
    — Pardon ? s’étouffa Erloh.
    — Si tu ne désires pas que nous soyons séparés quand Dianteph nous changera d’époque, suis mon conseil.
    
    L’avertissement convainquit l’Elnaris d’obtempérer. Pour la première fois depuis longtemps, il éprouvait une forme d’angoisse qu’il aurait préféré bannir à tout jamais. Un malaise s’insinua entre les deux hommes tandis qu’une brise frigorifiante sifflait à leurs oreilles.
    
    — Aurais-tu l’obligeance d’éclairer ma lanterne ? Pourquoi serions-nous transportés dans le passé si la Faille s’est refermée ?
    
    Durant leur errance sur Dianteph, Jyrhan avait été contraint de lui en toucher deux mots afin de mieux expliquer comment Ambre y avait échoué.
    
    — La planète est censée être morte. La ligne du temps s’est corrompue indépendamment du phénomène de la Faille.
    — Donc c’est à cause de son… état ?
    — Oui.
    
    Erloh se réfugia dans un silence lugubre. Le Tisseur le relança :
    
    — Connecte ton esprit à celui d’Ambre. C’est notre seule chance de la localiser et de créer un contact assez solide.
    — Quel intérêt ?
    
    Jyrhan planta son regard dans le sien malgré le vent.
    
    — D’ici quelques secondes, nous serons dans le passé de Dianteph. Son futur n’existe pas pour des raisons évidentes. En agissant ainsi, nous serons catapultés dans la même époque qu’Ambre.
    — Pourquoi ?
    — Parce que la planète ne peut pas couper un lien, quelle que soit sa nature.
    
    Erloh renifla.
    
    — Pour nous deux, il est physique puisque nous nous agrippons, si j’ai bien saisi.
    
    Jyrhan hocha la tête. Le temps d’une respiration, puis leurs yeux furent brûlés par la lumière aveuglante qui avait assailli Ambre. Enfin, les contours d’une ruelle large se dessinèrent devant eux. Une fois que leur vision s’accoutuma, ils se rendirent compte qu’ils se situaient dans une métropole. Ils le déduisirent en scrutant les bâtiments qui les entouraient et les rumeurs citadines. L’Elnaris rompit le contact télépathique avec Ambre afin de se ménager. Un tic nerveux déforma
    son visage et le vertige le gagna pendant une dizaine de secondes.
    
    Après un instant de mutisme partagé, il s’enquit d’un ton détaché :
    
    — T’imagines-tu que la quête de pouvoir se limite à dominer les mondes et les êtres, Jyrhan ?
    
    Abasourdi par sa question, le Tisseur préféra s’abstenir de lui répondre.
    
    Subitement, un bolide volant et fuselé fonça sur eux. Erloh hoqueta lorsqu’il lui passa au travers. L’expression de Jyrhan s’assombrit.
    
    — Je m’en doutais. Nous avons atterri dans une période où la science et les avancées de tous types étaient fulgurantes.
    
    Perturbé, l’Elnaris toucha un immeuble marbré de cyan et d’anthracite. Sa main rencontra la matière glacée et lisse. Le Tisseur sentit sa perplexité.
    
    — Nous croiserons sans doute les fantômes des êtres ayant vécu dans la métropole. Si le véhicule t’a aussi traversé, c’est parce qu’il était hybride : mi-organique, mi-machine.
    — Ah.
    — Saurais-tu localiser Ambre ?
    
    Erloh ferma les yeux en guise de réponse. Il était moins fourbu qu’à son arrivée sur la planète, mais il espérait que ses forces ne le quitteraient pas avant qu’ils aient enfin rejoint la jeune fille. Jyrhan n’avait pas besoin de lui dire qu’ils risquaient d’être chahutés d’époque en époque : Dianteph prendrait un malin plaisir à s’exécuter.
    
    
    
***

    
    
    Ambre n’en revenait pas. Toutefois, son esprit n’avait pas sombré dans la démence.
    
    Pas encore.
    
    Un gémissement étranglé jaillit de sa poitrine lorsqu’un enfant à peine plus âgé que Léa, à la peau écailleuse d’un vert soutenu et aux cheveux rouges parsemés de plumes, passa à travers elle. C’était la troisième fois que le phénomène se produisait. Un sanglot remonta le long de sa gorge tandis qu’elle essayait de comprendre. Était-elle toujours sur la planète mort-vivante ? Si son hypothèse était valide, avait-elle changé d’époque ? Elle croyait qu’une fois la Faille refermée, il n’était plus possible de voyager dans le temps !
    
    Sauf si ce monde a un problème lié à ça.
    
    Un spasme tordit son ventre. Nerveuse, Ambre tenta de repérer un endroit moins bondé de la place hexagonale et à l’aspect vitrifié. Elle s’efforça de ne frôler aucun fantôme, comme si elle craignait que leur contact ne la pétrifie. Une crise d’angoisse pointait le bout de son nez. Son cœur battait vite, bien trop vite…
    
    La jeune Terrienne finit par se frayer un chemin en courant. Elle appuya la paume de sa main contre l’énorme gratte-ciel vers lequel elle s’était réfugiée. La matière dont il était composé, un métal hybridé avec du verre, était veinée de reflets roses et mordorés.
    
    Le seul élément qui ne variait pas était la voûte céleste. D’une époque à une autre, elle gardait sa couleur et sa consistance crayeuse.
    
    Péniblement, elle se mit en marche dans la rue. Les citadins semblaient s’être concentrés sur la place pour un événement particulier. Elle faillit en effleurer malgré ses efforts. Parfois, elle était victime de vertiges à cause de son épuisement et de son état de nerfs.
    
    Ambre se força à respirer lentement. Si elle dénichait un endroit désert, elle serait en mesure de réfléchir avec du recul et reprendrait son sang-froid. Elle s’en persuada. L’entité n’attendait qu’une chose : qu’elle craque. Elle ne lui donnerait pas cette satisfaction.
    
    Si j’y arrive. Je suis tellement fatiguée…
    
    Soudain, tandis qu’elle avançait, un infime tremblement secoua le sol. Puis, devant elle, la nuée spectrale. Ambre cria et, dans sa panique, tomba sur les fesses. La voix sifflante l’enveloppa de nouveau.
    
    — Tu dois… devenir… chgphr…
    
    La douleur irradia sa poitrine. Son angoisse atteignait le paroxysme. Elle se recroquevilla, se boucha les oreilles et ferma les yeux. Elle suffoquait. Il lui fallait se calmer le temps que la crise passe.
    
    
    
***

    
    
    La nuit s’était installée depuis deux heures sur Erret ; hélas, Réolys ne dormait pas. Les yeux grands ouverts, elle scrutait le plafond tout en se rongeant les sangs pour Ambre et Jyrhan. Si elle en avait eu les moyens, elle les aurait rejoints sans plus attendre.
    
    Bien entendu, son frère avait prévenu la personne qui avait remplacé la jeune Terrienne à propos d’Erloh et de son acte : se faire passer pour son cousin auprès de Juliette et Fabrice. Ils ne devaient jamais soupçonner la vérité.
    
    Le fait que le conseiller voyage avec Jyrhan la révulsait. Elle avait préféré cacher son appréhension devant Aurore et Violine. Après tout, il ne leur avait pas causé de tort – hormis les avoir séquestrées. L’instinct de Réolys lui soufflait que l’ancien espion ne voyait aucune utilité à tuer quiconque pour l’instant. En revanche, il accompagnait Jyrhan, et cela soulevait de nombreuses interrogations.
    
    Elle se résigna à se lever. L’insomnie désirait sa compagnie, et il était des invitations impossibles à décliner. D’ordinaire, elle réussissait à taire ses préoccupations quand elle avait besoin de se reposer. Cependant, la situation était trop anxiogène pour elle.
    
    Réolys repensait de nouveau à son frère et à Erloh. Tant qu’elle n’aurait pas formulé des hypothèses plausibles à propos du conseiller, elle ne se tranquilliserait pas.
    
    Soudain, une question saugrenue l’envahit.
    
    Et si Erloh voulait Ambre ?
    
    Elle secoua la tête aussitôt. Non. Il n’était pas intéressé par la jeune fille. En réalité, il ne la considérait plus comme une menace ! Elle en était convaincue. Quant au don de télépathie qu’Ambre possédait, s’en était-il lassé à force de jouer au chat et à la souris via les cauchemars qu’il lui envoyait ?
    
    Même un marionnettiste finit par délaisser ses pantins.
    
    Réolys avisa Toë et Jylen dans le jardin clos situé sous sa fenêtre. Elle préféra ne pas les déranger. Elle sortit de sa chambre afin de se préparer une infusion aux plantes. Elle éprouvait le besoin de s’apaiser.
    
    Les deux enfants profitaient de la fraîcheur nocturne. Assis sur un banc, ils gardaient un silence religieux tandis que leurs pensées furetaient çà et là. Ils ne s’étaient pas rendu compte qu’ils avaient été vus par Réolys. Une brise tiède et délicieuse transportait le parfum délicat de roses orangées. Elles poussaient le long du mur.
    
    Ils avaient tendance à chérir des moments pareils depuis qu’ils avaient failli tous périr. Avec Lula, ils formaient plus qu’un groupe d’amis. Après tout ce qu’ils avaient vécu, ils se considéraient comme une fratrie, que plus rien ne pourrait briser à l’avenir.
    
    Au bout de plusieurs minutes emplies de plénitude, la voix timide de Jylen s’éleva :
    
    — Lula s’est confiée à propos d’Aurore et Violine.
    — Comment vont-elles ?
    
    Toë se montrait encore soucieux ; lorsqu’il leur avait rendu visite à la tour et qu’il ne les avait pas trouvées, il s’était senti mal sans raison. Il était conscient qu’il n’aurait pas pu les protéger d’Erloh s’il était arrivé plus tôt. Il combattrait sa culpabilité en s’engageant parmi les soldats du château. Au moins, il serait utile.
    
    — Elles se portent bien, le rassura Jylen. Par contre, d’après Lula, elles comptent voyager.
    — Où ?
    — Je ne sais pas.
    — Elles vont peut-être chercher le Tisseur et Ambre ?
    
    La petite fille secoua la tête.
    
    — Non. D’après Dame Réolys, là où ils sont, on ne peut pas les aider.
    — Oh…
    
    Toë se recoiffa à cause du vent taquin. Il resserra les pans de sa veste, puis laissa son regard dériver vers l’horizon. Jylen reprit la parole :
    
    — Erloh les accompagnait à ce qu’il paraît. C’est une idée d’Aurore et Violine.
    — Lula a vraiment entendu tout ça ? s’étonna Toë.
    — Ben, elle a écouté aux portes.
    
    Le rire s’empara d’eux. Leur amie se montrait plus espiègle une fois qu’elle était sortie de sa réserve. Jylen s’adossa contre le banc et leva le visage vers le ciel, puis elle baissa la voix :
    
    — J’espère que le Tisseur donnera une bonne leçon à Erloh.
    
    Le petit garçon hocha la tête.
    
    — Ça va être dur pour elle maintenant qu’elle a découvert que la Magie l’a choisie.
    — Oui. Réolys est là, heureusement.
    — Nous aussi. Je ne la laisserai pas toute seule, affirma-t-il d’un ton empli de fermeté.
    
    Jylen le fixa avec gravité.
    
    — Moi non plus. Nous deviendrons ses boucliers s’il le faut.
    — Ta comparaison est bizarre, mais je l’aime bien.
    
    Ils se turent ensuite pendant qu’ils s’abandonnaient à la contemplation des étoiles.
    
    
    
***

    
    
    Ils avaient été contraints de prendre du repos en campant dans une ruelle discrète. Une sorte de couvre-feu était instauré au sein de la ville, et son évolution technologique était telle qu’aucun mendiant ou personne sans domicile fixe ne déambulait dehors. Du moins, Jyrhan l’avait supposé d’après ses observations et ses connaissances sur l’histoire de la planète.
    
    Leur sommeil avait été léger. À tout moment, Dianteph pouvait les changer d’époque, et si Erloh ne connectait pas son esprit à celui d’Ambre durant le transfert, tout espoir était perdu de la rejoindre. Rien que d’y penser, il sentit un pincement meurtrir son cœur.
    
    Le Tisseur avait remarqué que le ciel demeurait toujours aussi blanc pendant la journée. En plus d’être sens dessus dessous, la ligne du temps était truffée d’erreurs, pareilles à des bugs sur un ordinateur. La comparaison provoqua chez lui de la répugnance.
    
    Sous les rayons des cinq lunes qui gravitaient jadis autour de Dianteph, le trottoir au bord verni de noir revêtait un aspect sinistre, comme si d’un instant à l’autre, il menaçait de les engloutir. Une infime odeur de sable taquinait leurs narines, que Jyrhan imputait aux matériaux composant la route.
    
    Erloh interrompit ses réflexions en remuant dans son sommeil. Le Tisseur scruta son visage crispé. Leurs différends n’étaient pas négligeables, mais il regrettait de l’avoir entraîné dans cette aventure à laquelle il pouvait y laisser sa vie. Il songeait également à la question que l’Elnaris lui avait posée. Elle était loin d’être anodine. Venait-il de lui fournir une clé expliquant ses motivations ? Avait-il cherché à lui dire que régner sur un groupe ou un monde n’était pas son but ?
    
    Il ferma les yeux et se retourna. Le repos le fuyait. Dans quel état était Ambre ? Erloh lui avait avoué que l’esprit de la jeune fille était cisaillé par ses émotions. Elle risquait de céder pour de bon. Dianteph titillait leurs nerfs avec une forme de sadisme que Jyrhan était incapable d’ignorer. Elle ne s’était pas une seule fois adressée à eux comme elle avait pu le faire avec Ambre.
    Toutes les planètes de l’univers étaient habitées par une conscience, et il était le premier à le savoir.
    
    Mu par une anxiété qui ne lui était pas coutumière, le Tisseur s’étendit sur le dos. Malgré ce qu’il avait affirmé à l’Elnaris, il se mordait les doigts de ne pas avoir établi une connexion télépathique permanente avec Ambre. Il aurait été plus aisé de la retrouver et il n’aurait eu besoin de personne. Un soupir mortifié s’échappa de ses lèvres. Pour une fois, il aurait dû aller contre ses principes. En revanche, jamais il ne l’avouerait à Erloh.
    
    Une brise chaude caressa le visage de Jyrhan. Il se raidit, puis se contraignit à se détendre. Non, Dianteph ne comptait pas encore jouer à saute-mouton dans le temps. Elle rassemblait sans aucun doute son énergie et attendait le moment propice. Certainement lorsqu’ils aviseraient de nouveau Ambre et seraient à deux doigts de la sauver.
    
    Cette seule pensée enragea le Tisseur tout en le plongeant dans le désarroi.

Texte publié par Aislune Séidirey, 6 février 2018 à 09h31
© tous droits réservés.
Commentaire & partage
Consulter les commentaires
Pour réagir â ce chapitre et poster une review, veuillez vous identifier ou vous inscrire !
«
»
Tome 1, Chapitre 32 « Saute-mouton dans le temps » Tome 1, Chapitre 32
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
956 histoires publiées
456 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Clochette
LeConteur.fr 2013-2018 © Tous droits réservés