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Tome 1, Chapitre 28 « Une alliance inattendue » Tome 1, Chapitre 28
Quand il pénétra dans sa boutique installée au rez-de-chaussée de sa maison, Avéran appela sa compagne. Il était de retour à Kaertha depuis peu seulement. Lorsqu’ils se trouvaient au château du Tisseur, ils avaient été séparés. Shanoa n’avait pu le rejoindre, car elle s’était terrée dans une cave avec plusieurs enfants, le meilleur endroit pour veiller sur eux. Elle s’était chargée de les apaiser, de leur raconter des histoires et de leur chanter des chansons.
    
    L’artisan songea brièvement à Ambre. Avait-elle réussi à s’en sortir avec cette catastrophe, qui avait touché autant la Terre qu’Erret ? Il l’espérait.
    
    La femme rondelette apparut au sommet des marches menant à leurs pénates. Elle descendit à toute vitesse en prenant garde à ne pas se prendre les pieds dans sa robe vert olive en dentelle, puis se réfugia dans ses bras en tremblant comme une feuille.
    
    — C’est terminé depuis bientôt sept heures, pourquoi ne rentres-tu que maintenant ?
    — Je suis désolé. On m’a demandé de guider des voyageurs perdus. Ensuite, je devais m’occuper des bovans…
    
    De ses yeux bleus, elle le fixa avec un semblant de reproche.
    
    — Ne recommence plus jamais ça. Je n’aime pas lorsque tu fais ce genre de choses sans me prévenir.
    — J’ignorais où tu étais, Shanoa. Le château est immense, tu sais. En tant que Mestro, je ne peux pas me permettre de dédaigner l’aide dont pourrait avoir besoin autrui.
    — C’est vrai.
    
    Les traits de son visage se radoucirent ; elle ne pouvait pas lui en vouloir bien longtemps. Elle finit par se détacher de lui, puis avisa le désordre de l’atelier de son mari, aménagé dans une pièce du fond de la boutique.
    
    — Je pense qu’il faudrait que tu dormes un peu avant de te replonger dans le travail… hm ?
    — D’accord, grommela-t-il.
    
    Il ne résistait pas à sa femme lorsqu’elle avait décidé de le materner. Une petite quinte de toux le saisit. Il traînait des séquelles de son exposition dangereuse à l’air libre au moment de la catastrophe. Heureusement, son corps se remettrait même s’il n’était plus de la première jeunesse.
    
    
    
***

    
    
    Aurore et Violine se promenaient dans le quartier de la Grette-Butte (1). Leur regard s’attardait sur les habitations qui se résumaient pour la plupart à des maisons individuelles. Elles savaient que d’ici une quinzaine de minutes, elles longeraient des immeubles.
    
    Le jour étendait ses rayons avec une vaillance bienvenue après les ténèbres qui l’avaient précédé. De maigres nuages à la robe cotonneuse couvraient l’horizon. Il ne ferait pas spécialement chaud, mais la pluie ne serait pas au rendez-vous.
    
    La nostalgie envahissait le cœur d’Aurore tandis qu’elle contemplait la ville de son enfance. Néanmoins, elle n’éprouvait qu’un seul regret. Un soupir franchit ses lèvres ; rendre visite à sa famille la démangeait, mais c’était impossible. Comment réagirait Diane si elle la voyait débarquer chez elle ? Elle la croyait morte à l’hôpital psychiatrique de Saint-Ylie, à Dole (2).
    
    Un voile de douleur assombrit son beau regard en repensant à cette période de sa vie. Au début, l’amertume et l’incompréhension s’étaient emparées d’elle lorsque sa fille, la grand-mère maternelle d’Ambre, l’avait internée là-bas. Que d’heures passées à s’interroger, à sombrer dans la plus profonde détresse !
    
    Ensuite, Violine était parvenue à établir un contact avec elle grâce à leur gémellité, alors qu’elle s’approchait du gouffre de la folie. Malgré l’étrangeté du phénomène, Aurore n’avait pas été gagnée par la peur.
    
    Les jumelles avaient été séparées à leurs quatre ans. Violine avait été emmenée sur Erret par leur mère, qui avait jugé qu’il était temps. Dès lors, elles ne s’étaient plus revues, mais elles avaient conservé une forte connexion qui leur permettait de communiquer via les rêves. Bien entendu, elle avait aussi créé un lien avec Jyrhan afin de pouvoir lui fournir les informations sur la Terre dont il avait besoin.
    
    Aurore s’était laissée mourir pour rejoindre Violine sur Erret, même si cela signifiait cohabiter dans un seul corps. De toute manière, elles avaient longuement discuté de la question bien avant qu’Aurore ne soit obligée de mettre les pieds dans cet hôpital.
    
    Ses pieds la portèrent vers le bord du Doubs. En déambulant le long de ses eaux limoneuses et du quai, elle gagnerait le centre-ville. Un fleuve dont la crue ne surviendrait pas aujourd’hui… Les moustiques seraient de sortie.
    
    — L’air du coin t’a toujours rendue patraque pendant quelques jours quand tu y venais.
    
    Aurore répondit à sa sœur de la même manière :
    
    — Oui. On dirait que toi aussi.
    
    Leurs intestins étaient douloureux et la migraine les taraudait. Violine acquiesça.
    
    — C’est comme ça.
    
    L’arrière-grand-mère d’Ambre regarda droit devant elle et reprit sa marche, non sans jeter de brefs coups d’œil vers le fleuve dont la surface glauque ondulait avec mollesse.
    
    
    
***

    
    
    Le regard vide de toute expression, Ambre observait l’infini ruban aux nuances kaki qui sinuait sur un sol gorgé d’humidité et grouillant d’insectes. Pourtant, elle ne bougeait pas. Un spasme nerveux secouait son corps de temps à autre, qui demeurait debout même si ses genoux menaçaient de ployer. Pas un arbre à l’horizon. Le ciel, au-dessus d’elle, s’était paré d’un gris terreux.
    
    Un gris terreur, oui.
    
    La sidération s’éternisait en elle.
    
    Une époque l’avait avalée. Était-ce celle de Taéthi, ou celle d’un autre monde lié ? De toute façon, elle était seule et il n’existait aucune échappatoire.
    
    Apathique, Ambre détourna les yeux de la rivière morbide et fétide, dont les relents agitaient son estomac. Réaction purement mécanique ; sa conscience était ailleurs. La sueur coula de son front, comme si elle couvait une quelconque maladie.
    
    Les vingt-cinq planètes étaient hors de danger, mais elle se retrouvait captive ici. Livrée à elle-même et à tous les charognards qui traînaient sur ce monde hostile, que pouvait-elle faire ? Survivre ou trépasser ?
    
    Un sanglot grimpa le long de sa gorge. Pourtant, une expression dure s’agrippa à ses traits. Il n’était pas question d’abandonner ! Elle était dotée d’un caractère peureux, mais elle était une battante et elle le prouverait ! Que penserait Jyrhan, qui cherchait un moyen de la tirer d’un tel enfer ?
    
    Il ne servait plus à rien de paniquer.
    
    La Faille s’est refermée, Ambre.
    
    Elle serra les dents. Ses réflexions contradictoires commençaient à la rendre folle. Il lui fallait se ressaisir ! Avec lenteur, elle força ses pieds à se dégager de la vase nauséabonde. Son esprit obnubilé et anesthésié par le changement d’époque parvint à regagner une partie de sa lucidité. Un nouveau haut-le-cœur souleva sa poitrine et elle plaça une main devant la bouche pour le réprimer.
    
    L’insalubrité de l’air aggravait son état.
    
    Ambre trébucha dans la fange marécageuse, mais se rattrapa à temps. Parfois, elle sentait un insecte se poser sur sa peau nue et la piquer. Probablement des moustiques. Elle essayait de ne pas y songer et continuait d’avancer tant bien que mal. Il le fallait, car...
    
    Marche ou crève.
    
    Elle s’arrêta pour reprendre son souffle. Lever ses pieds lui demandait un effort de plus en plus coûteux. Son pantalon, ses chaussettes et ses bottes étaient gorgés de boue et de débris végétaux. Ces terres imbibées de ces eaux moribondes, dont la couleur hésitait entre le beige et le brun, elle n’en voyait pas la fin.
    
    Gris terreur, gris horreur, gris stupeur, gr…
    
    La jeune Terrienne gifla son bras pour y abattre un autre insecte volant rouge. Ses congénères la narguaient sans relâche.
    
    Marchait-elle depuis des heures, des jours, ou juste des minutes ? Si elle pensait à Jyrhan, son cœur parvenait à tenir un peu plus. Au fur et à mesure de ses pas, il s’endurcissait. Se transformait-il en pierre ? Finirait-il par pourrir comme la planète où elle avait échoué ?
    
    La peur, le stress… tout l’avait désertée. Les lieux l’en avaient vidée. Du moins, c’était son ressenti.
    
    Tremblante, Ambre se concentrait sur son errance dans le dés… les sables mouvants. Bientôt, ils l’avaleraient de leurs bouches voraces. Ils l’étoufferaient le plus lentement possible, puis…
    
    Elle chancela. Son souffle se fit plus court, et elle porta la main à son ventre. Une crampe le nouait. Tombait-elle malade ou l’angoisse seule en était responsable ? Non, non, elle ne devait pas se laisser aller.
    
    Elle se força à fermer les yeux un instant pour oublier le paysage autour d’elle. Pour museler son esprit.
    
    
    
***

    
    
    Le téléphone d’Ambre sonnait de nouveau dans le vide du studio. Jyrhan le fixait d’un regard éteint. Pour la première fois de son existence, il était confronté à un problème insoluble. Il s’interdisait pourtant de croire qu’il avait perdu celle qu’il aimait.
    
    Aurore et Violine avaient tenté de lui apporter leur soutien. Elles avaient fini par le laisser réfléchir seul malgré leur grande inquiétude pour leur arrière-petite-fille. Aussi fermé qu’une huître. En définitive, si lui et Ambre s’accordaient si bien, c’était parce que tous les deux peinaient à confier leurs tracas.
    
    Ses doigts jouaient de façon machinale avec le sablier doré qui avait cessé les tourments des mondes.
    
    Il devait sauver sa compagne. Comment ?
    
    Ambre…
    
    Jyhran refusait que ses pleurs l’assaillent, mais la force de son désespoir mettait à mal sa volonté de résister. Il lui fallait trouver le moyen de ramener Ambre. Hors de question qu’il en soit autrement ! Sa main serra le pendentif. Des larmes coulèrent sur ses pommettes. D’un geste agacé, il les balaya. Où étaient passés son esprit pratique et son bon sens ? Comme il haïssait son défaut de contrôle sur ses sentiments à cet instant !
    
    — Oh. En temps normal, je me serais gaussé, mais…
    
    Jyrhan ne sursauta même pas. Il avait ressenti la présence d’Erloh dès que celui-ci était entré dans la pièce. Il ne leva pas le regard et se recomposa une expression impénétrable.
    
    — Les circonstances font que je ne peux que maudire mon absence d’enthousiasme face au spectacle que tu m’offres… Tisseur.
    — Au moins, tu possèdes un semblant de perspicacité et d’intelligence à défaut d’un cœur, rétorqua Jyrhan avec un sourire mesquin.
    — Garde tes insultes, s’il te plaît.
    
    Après avoir persiflé ces mots, le conseiller se plaça dans son champ de vision et croisa les bras. Avec réticence, Jyrhan releva le menton pour le dévisager. Il fut interloqué par ses habits citadins : un jean, des baskets grises, un tee-shirt noir et une veste à peine moins sombre. Il s’interrogea : Erloh avait-il réussi à imiter un terrien avec la blancheur de ses cheveux ? Personne n’avait réagi ? Il aperçut alors le chapeau entre ses mains. En effet, avec un tel accessoire…
    
    — Comment es-tu arrivé ici ?
    — Des amis d’Ambre, très serviables, m’ont conduit jusqu’à son lieu de domicile.
    — Tu étais incapable de le dénicher toi-même avec tes pouvoirs ? Je suis assez désappointé.
    
    La moquerie suintait des mots de Jyrhan qui conservait un ton calme malgré tout.
    
    — Oh, j’aurais pu, mais j’ai trouvé plus enrichissant de converser avec eux. Ils sont partis ensuite parce que leurs parents respectifs les ont appelés sur leur… téléphone.
    
    Jyrhan serra les dents. Erloh avait glané des informations sur Ambre, à tous les coups.
    
    — Sinon, j’ai soumis l’idée à des chercheurs de développer une technologie-bouclier pour préserver les infrastructures principales de la Terre.
    — Tu n’avais pas à intervenir sur son évolution, rétorqua le Tisseur avec sécheresse.
    
    Il n’ignorait pas qu’Erloh excellait dans l’art de se faire passer pour ce qu’il n’était pas. Il avait sans doute embobiné les scientifiques de la ville en prétendant travailler pour le gouvernement. Il avait dû leur donner de fausses preuves.
    
    — Je m’excuse de te contredire, mais cela sera nécessaire si jamais de nouveaux incidents se reproduisent. Je ne suis pas idiot : cette ville demeure si insignifiante par rapport aux métropoles de la Terre.
    
    Jyrhan se raidit.
    
    Comment ose-t-il porter un jugement pareil ?
    
    L’air moqueur, Erloh poursuivit sa réflexion :
    
    — Le temps qu’ils débloquent les fonds pour leurs recherches, que d’autres personnes sans scrupules leur volent l’idée, qu’elles la peaufinent, puis la présentent aux puissances mondiales… Je suppute qu’il leur faudra deux cents de nos années. Déjà que les habitants d’Erret limitent l’usage de leur savoir technologique…
    — Il s’agit de leur volonté. Hors de question que j’aille à l’encontre.
    — Seulement, sur Terre, c’est différent.
    
    Jyrhan lui jeta un regard torve et s’apprêta à rétorquer. L’Elnaris leva une main pour l’interrompre.
    
    — Tu t’es entiché de cette fille. Je suis surpris que tu aies manqué de la protéger, toutefois. N’as-tu pas localisé son esprit ? Ne t’es-tu pas lié à elle ?
    — Contrairement à toi, j’éprouve un immense respect envers elle, alors non, je ne l’ai pas fait. Ce ne sera possible que quand elle acceptera.
    — En attendant, tu n’es pas apte à la ramener.
    
    Un ricanement s’échappa de l’ancien espion. Le Tisseur le fixa avec intensité.
    
    — Si tu le souhaites, prête-nous assistance, Erloh, intervint une voix féminine.
    
    Tous deux se tournèrent vers Violine, qui s’avança dans la pièce avec impassibilité. Après avoir arqué un sourcil, le conseiller articula :
    
    — Plaît-il ?
    — N’as-tu pas dérobé des fragments des capacités d’Ambre ? Il est plus facile pour toi de la localiser à distance.
    — L’idée me semble bonne, approuva Jyrhan, prêt à tout pour la retrouver.
    
    Erloh, quant à lui, se plongea dans ses réflexions, ce qui étonna Jyrhan et l’aïeule. Ils croyaient qu’il aurait aussitôt pris la fuite ou se serait récriminé. Silencieux, ils attendaient sa décision.
    
    

    
    
    (1) Quartier de Besançon.
    
    (2) Ville du département du Jura. C’est aussi l’ancienne capitale de la Franche-Comté.

Texte publié par Aislune Séidirey, 31 janvier 2018 à 10h30
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