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Tome 1, Chapitre 27 « Un dénouement tendu » Tome 1, Chapitre 27
Penser à autre chose. Maîtriser sa respiration et les battements de son cœur. Difficile. Après ce qui lui sembla être des heures, Jyrhan ne revenait pas.
    
    De quelle façon tenait-elle le coup ? La jeune Terrienne n’en savait rien. Elle étouffait, broyée par ses craintes et sa souffrance future de ne plus le revoir.
    
    Quant à lui, comment arrivait-il à garder son impassibilité ? Elle était consciente qu’il était en réalité un être hypersensible. À force de l’observer, elle avait fini par discerner sa vulnérabilité bien qu’il s’arrange pour ne pas la montrer. Lorsqu’il avait emprunté l’apparence de Réolys au début de son aventure, il avait également confirmé ce fait.
    
    Mille et un scénarios se bousculaient au sein de son esprit. Elle se massa les tempes afin de chasser cet essaim infernal. Elle ferma les yeux et s’efforça d’apaiser sa migraine.
    
    Une vibration arracha Ambre à sa torpeur. Elle devina avec horreur qu’ils ne tarderaient pas à changer d’époque. Puis, un sifflement jaillit juste au-dessus d’elle. Elle tordit le cou pour scruter le ciel. Il s’éclaircissait, elle était capable de le constater malgré les frondaisons abondantes.
    
    Il a réussi, il a réussi !
    
    Mais elle plaqua une main sur sa bouche.
    
    Oh non…
    
    C’était évident.
    
    On ne remonte pas à la surface de sables mouvants ! Comment l’auteur du journal a-t-il fait ?
    
    Elle se mordilla la lèvre. Jyrhan avait dû y songer aussi. Du moins, elle l’espéra. Elle se morigéna. Naturellement qu’il l’avait prévu. Il faisait preuve d’imprudence par moments, y compris envers lui-même, mais pas ici. Il lui avait promis de tout mettre en œuvre pour lui revenir.
    
    Alors qu’elle portait le regard sur les étendues olivâtres, elle sursauta quand des doigts recourbés en surgirent. Une lueur verte en émanait. Elle fronça les sourcils. Le sort qu’il s’était jeté avant de se laisser happer lui permettait-il un pareil miracle ?
    
    Avec une lenteur angoissante, le reste du corps de son compagnon apparut. Couvert de vase et de débris végétaux, il avançait d’une démarche pénible vers elle en tendant les bras. De plus en plus instable, l’air frémissait ; il fallait qu’ils agissent maintenant, sinon…
    
    Ambre commençait à éprouver le sentiment d’être « perdue ». Elle se rapprocha de la berge et s’empara des paumes gluantes du Tisseur pour le tirer vers elle. Elle y était presque ! Soudain ses doigts glissèrent. Jyrhan s’enfonçait de nouveau avec des bruits de succion affreux. Elle hurla. Une ombre fendit son champ de vision ; elle n’y prit pas garde.
    
    Il bascula dans les marais.
    
    Elle voulut plonger avec lui. Une force colossale la maintint à terre et immobilisa sa tête. Le sol gronda et, avec rage, elle parvint enfin à se boucher les oreilles, à fermer les yeux…
    
    Le calme reprit ses droits.
    
    
    
***

    
    
    Furieuse, Juliette gifla Fabrice. Se modérer avait aggravé son état de nerfs.
    
    Environ vingt-quatre heures s’étaient écoulées et, s’ils avaient été bien plus préoccupés par ce qu’il se passait à l’extérieur, le jeune homme était revenu à la charge depuis moins d’une heure après avoir somnolé une grande partie de la nuit.
    
    Il essayait de lui faire avaler que, de toute manière, Ambre refusait d’ouvrir les yeux. Elle n’avait pu se contenir plus longtemps parce qu’il versait dans le sexisme.
    
    — Putain ! Alors toi, je te retiens…
    
    De ses doigts, il effleura son visage meurtri, puis recoiffa ses cheveux bruns. Il rétorqua avec un naturel qui aviva sa colère :
    
    — Tu as écouté les experts à la radio. Ça s’est arrêté. On a meilleur temps (1) d’attendre une heure ou deux avant de sortir. Ce n’était donc pas si grave.
    
    Fabrice s’éloigna d’elle pour éviter qu’elle l’attrape par le col. Amusé, il frottait sa joue endolorie.
    
    — Surtout, fais exprès d’être sourd comme un pot ! fulmina-t-elle.
    — J’entends tes arguments, mais je te prouverai que j’ai raison.
    — Forcer quelqu’un est méprisable, déjà. Toi, t’es plus beuillot (2) que je ne le pensais.
    — Je sais comment la convaincre.
    
    Abasourdie, Juliette crut avoir mal compris. Cependant, en fixant Fabrice, elle se rendit compte que ce n’était pas le cas. D’une voix basse, mais tremblante, elle répliqua :
    
    — Je t’estimais énormément. Tu étais pour moi un frère de cœur… Là, tu ne m’inspires qu’un dégoût profond.
    — Je n’ai pas changé.
    — Peuh. Tu es devenu un pauvre con qui s’imagine que lorsqu’une fille dit non, c’est oui. Je vois maintenant pourquoi ton ex t’a plaqué en…
    — Hum, excusez-moi ?
    
    Fabrice et Juliette se retournèrent comme un seul homme. Un inconnu habillé d’un jean et d’un tee-shirt noir venait d’ouvrir la porte de la salle. Un chapeau recouvrait sa tête.
    
    — Vous pouvez sortir.
    
    Juliette acquiesça avec sécheresse et ignora Fabrice, qui la suivit tout en étant plongé dans ses réflexions. Son regard glissa vers les lamelles du store d’une fenêtre. Le jour s’infiltrait de nouveau dans la pièce.
    
    — Êtes-vous des amis d’Ambre ?
    
    Juliette dévisagea le nouveau venu. Méfiante, elle répondit :
    
    — Oui, pourquoi ?
    — Je suis un cousin éloigné. Je suis sur Besançon depuis deux jours, mais avec ce qu’il s’est passé…
    
    Il eut un signe de dénégation en grimaçant. Fabrice s’enquit :
    
    — Vous la cherchez ?
    — Oui. J’ai égaré l’adresse de son appartement. Savez-vous où elle habite ?
    — Bien sûr.
    — Je m’appelle Fabien.
    
    Il serra la main des deux étudiants. Juliette remarqua qu’il avait les sourcils blancs. Un albinos ? Non, ses yeux étaient d’un noir profond.
    
    À moins qu’il porte des lentilles…
    
    Elle se réprimanda. Cela ne la regardait pas ! En tout cas, il avait l’air sympathique. Dommage qu’Ambre ne parle pas beaucoup de sa famille. Fabien leur en dévoilerait peut-être plus sur lui-même au cours de leur trajet.
    
    Tous les trois sortirent de l’université en bavardant, bien que Juliette soit un peu plus réservée.
    
    
    
***

    
    
    Avec un soulagement indicible, Erret salua ses trois lunes qui honoraient de nouveau son ciel. Cinq minutes plus tôt, ses habitants désespéraient encore. Tous accueillirent le retour à la normale avec maints cris de joie. Des couples tournoyèrent sur place comme des toupies sans maître. La peur n’était plus, et la fin du monde ne surviendrait pas aujourd’hui.
    
    Réolys, quant à elle, admirait les étoiles du haut de sa chambre, située à l’opposé de celle de son frère. Toutefois, l’inquiétude continuait à mordiller son cœur. Erloh ne se cachait plus sur Erret, elle en était certaine.
    
    J’aurais dû le surveiller avec plus d’attention.
    
    Elle mit de côté ses préoccupations sinistres pour l’instant, car il lui fallait retrouver son peuple, le rasséréner, et ouvrir les portes de l’enceinte du château afin que chacun reparte chez soi. Tous méritaient la délivrance.
    
    Elle ferma les yeux et plongea dans une profonde rêverie.
    
    
    
***

    
    
    Lorsqu’Ambre rouvrit les paupières, la forêt arborait son manteau sombre, sauf qu’il semblait plus épais.
    
    Le miroir avait disparu.
    
    Je suis coincée… seule.
    
    L’esprit vidé de toute pensée, elle se releva. Ses pieds raclèrent la terre molle. Un désespoir au goût de charogne persistait dans sa bouche. La nausée la saisit.
    
    Dans quelle époque suis-je tombée ?
    
    Prise de faiblesse, elle dut s’appuyer contre un arbre noueux. Un sanglot ponctua sa respiration erratique.
    
    Qu’est-ce que je vais faire ? Pourquoi a-t-il…
    
    Un grondement provenant de derrière elle se faufila jusqu’à son oreille. Elle pivota et commit l’erreur de lever les yeux avec crainte.
    
    Un énorme animal à la peau verte la dominait de toute sa stature ; sa gueule semblable à celle d’un requin marteau s’approcha d’elle. Ses dents aiguisées suintaient de bave. Ses iris, fleurs de soufre blafardes, croquaient déjà Ambre.
    
    Pétrifiée, elle était incapable de bouger. La terreur l’en empêchait. Son cœur cognait à ses tempes.
    
    Je vais mourir.
    
    Un grognement provoqua un tressaillement en elle et la tira de son hébétude. Le corps de la jeune fille agit tel un ressort. Elle ne réfléchit pas deux fois et détala comme un lièvre. Les rugissements du prédateur, dédoublés par les échos de la forêt, la poursuivaient avec frénésie, cherchaient à la freiner.
    
    Elle cria pour couvrir ses râles.
    
    Son pied se prit dans un ru, qu’elle n’avait pas vu. Elle tomba ; par chance, elle ne se tordit pas la cheville.
    
    La bête se rapprocha d’elle. Ses muscles roulèrent sur ses épaules difformes tandis qu’elle s’élevait dans les airs.
    
    Le temps parut se suspendre.
    
    Muette d’horreur, Ambre leva les bras pour se protéger.
    
    Hélas, elle était convaincue que sa dernière heure venait de sonner.
    
    — Ambre !
    
    Une voix familière. Non…
    
    C’est une hallucination !
    
    Elle persistait à cacher son visage et à rester allongée. Le chant ténu de l’eau était étouffé par les grognements de la créature, qui s’abattrait sur elle dans quelques secondes.
    
    — Ambre, s’il te plaît.
    
    La voix de Jyrhan s’était adoucie tout comme les autres sons. Elle sentit un poids sur ses chevilles. Elle recommença à trembler. Non, le monstre s’apprêtait à la dévorer.
    
    — Bats-toi contre ces créatures.
    
    Il y en avait d’autres ? Une seule ne suffisait pas ?
    
    — Elles peuvent nous atteindre, même ici. Ce qui t’affecte n’est qu’un leurre.
    
    Le Tisseur – la chimère qui l’incarnait – continuait de lui parler, toujours avec un calme glaçant. Pourtant, elle percevait également de la tension dans ses mots. Au fur et à mesure que ses propos dissipaient les méandres de son cerveau, le discernement l’accompagnait.
    
    Comme au ralenti, elle revit la scène où elle lâchait les mains de Jyrhan. Une ombre avait plané au même moment.
    
    Elle hoqueta.
    
    C’était un oiseau d’une époque différente !
    
    Il était passé sous son nez. À partir de là, son subconscient avait été piégé par l’illusion que le volatile avait propagée. Prisonnière d’une torpeur mortelle, elle n’avait pas senti que le Tisseur l’avait saisie aux chevilles ; du mieux qu’il pouvait, il essayait de la secouer.
    
    Une décharge parcourut la jeune fille. Elle rouvrit enfin les yeux. Rongée par une panique démente, elle griffa les poignets de son compagnon quand elle les agrippa.
    
    La créature disparut. La réalité l’entourait de nouveau.
    
    Elle bascula en arrière avec lui sur la berge. Ils étaient sains et saufs. D’une voix rauque, il s’exclama :
    
    — Viens !
    — Attends ! Comment tu as…
    — Plus tard. Nous allons tomber dans une autre période temporelle sinon.
    
    Ils se relevèrent et coururent malgré la gravité oppressante. Ambre haletait à cause d’un point de côté. Combien de pas leur restaient-ils ? Avec opiniâtreté, Jyrhan la soutenait.
    
    Le tronc d’arbre fut à leur portée. Par malheur, ils glissèrent sur l’écorce. Leurs chaussures et leurs vêtements étaient trempés. Un tremblement fixa au diapason sa note finale.
    
    Jyrhan tenta de pousser sa compagne contre la surface du miroir. Cependant, avec effroi, il la sentit lui échapper.
    
    L’instant suivant, ses paumes frôlèrent la glace. Il traversa le passage. Sans Ambre.
    
    Une époque appartenant à l’un des vingt-cinq mondes l’avait engloutie.
    
    
    
    

    

    
    
    
    (1) Expression typique de la région. Signifie « On ferait mieux ».
    
    (2) Patois franc-comtois. Signifie peu malin, sot.

Texte publié par Aislune Séidirey, 30 janvier 2018 à 11h32
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