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Tome 1, Chapitre 22 « Fin du répit » Tome 1, Chapitre 22
— Lula, calme-toi.
    — Je ne peux pas !
    
    Jylen posa les mains sur ses épaules afin de l’aider à réprimer ses sanglots. Plusieurs personnes les fixaient avec un air intrigué. Kaertha, le village où s’étaient réfugiés la plupart des habitants de Falifeey après sa destruction, était animé. Un marché s’y déroulait et plusieurs stands proposaient des activités ludiques, tels la pêche de poissons et de canetons en résine, du maquillage, ou encore des spectacles de marionnettes.
    
    Un troupeau d’animaux cornus, au pelage roux et frisé, passa devant les fillettes. Leurs yeux d’un brun lie-de-vin glissèrent sur elles. Ces bovans (1) seraient vendus pour leur lait. Une légère odeur de grillade flottait dans l’air et côtoyait des fragrances plus sucrées.
    
    Lula renifla. Jylen planta son regard dans le sien. D’une voix ferme, elle répliqua :
    
    — Dame Réolys n’est pas en mesure de nous recevoir pour l’instant, mais oncle Avéran, si.
    
    Elle n’avait pas pu se résoudre à l’appeler « père » ; cependant, il s’était développé une certaine complicité entre eux. Elle savait qu’il les écouterait.
    
    — Dame Violine n’est plus dans son repère ?
    — Non. Toë y est allé tout à l’heure. Il voulait lui rapporter des herbes. Lorsqu’il est arrivé, il n’a vu personne. Pire encore : la laine qu’elle filait gisait par terre, à côté du rouet, alors qu’elle est méticuleuse.
    
    Les personnes souhaitant s’y rendre prenaient la direction du désert d’Umbrulene – celui qu’Ambre avait foulé lorsqu’elle recherchait le Tisseur. D’ailleurs, les ruines où elle avait déchiffré le syllabaire se situaient à l’est de la tour. Il fallait compter une demi-heure de marche entre Kaertha et Umbrulene. Sinon, le petit garçon de dix ans n’aurait pas fait la route seul.
    
    Lula leva son regard gris-bleu vers Jylen.
    
    — Toë…
    — Il nous attend chez oncle Avéran.
    — Il sauvera Dame Violine ?
    
    La fillette aux boucles blondes secoua la tête.
    
    — Non, mais il enquêtera. Si Dame Réolys tente de prévenir le Tisseur, Erloh sera au courant.
    — Le monsieur aux cheveux blancs et aux yeux noirs ?
    — Oui. Il ne m’inspire pas confiance. De toute façon, on ne peut pas demander à Dame Réolys de contacter le Tisseur, et il ne faut pas qu’Erloh le sache.
    — On ne l’a pas vu depuis plusieurs jours. Il ne se trouve plus au château ni dans les environs.
    — Je ne veux pas courir le risque.
    — Pourquoi ?
    
    Jylen fixa son amie avec stupéfaction.
    
    — Attends, tu vis avec Dame Réolys, et tu n’as rien remarqué ? Il est toujours dans ses pattes ! Bon, je ne crois pas qu’il la tuera, parce qu’il est amoureux d’elle, mais il est capable de lui faire du mal !
    — Quoi ? Erloh et elle ? Beurk ! piailla la petite fille avec une moue écœurée. Tu dis qu’il va lui faire du mal quand même ?
    — Il convoite la magie du Tisseur, lui répondit Jylen, avec le plus grand sérieux du monde.
    
    Lula baissa la tête.
    
    — Tu peux blesser ton amoureux ou ton amoureuse juste pour être le roi de l’univers ?
    — C’est… à peu près ça.
    
    Jylen soupira. Elle n’était âgée que de huit ans, mais à certains moments, elle se sentait plus vieille. Depuis que le village de Falifeey avait été détruit, elle avait perdu une partie d’elle et de son enfance.
    
    — Tu crois qu’il a enlevé Dame Violine ?
    — Je ne sais pas. Rien ne t’a interpelée au château ?
    — Ben… Il y a trois jours, je l’ai vu aller dans la chambre du Tisseur…
    — J’en étais sûre. Il prépare un truc louche.
    
    Sans un mot, elle agrippa la main de Lula et s’engouffra entre deux maisons aux murs blanchis. Le soleil ne brillait guère, mais le monde affluait vers la place en forme de U. Elle espérait que l’oncle Avéran leur consacrerait du temps. Toutefois, elle craignait de ne pas être prise au sérieux. Pourtant, il le fallait ! Sinon, quelque chose de grave allait se produire. Elle en était convaincue.
    
    
    
***

    
    
    Engourdie par une merveilleuse hébétude, Ambre entrouvrit les yeux. Elle promena ses prunelles sur la vitre arrondie de la chambre, puis sur la Voie lactée. D’un violet moucheté de mauve, d’indigo, de pourpre et de noir, le ciel chatoyait ; une sublime aquarelle stellaire…
    
    Elle s’aperçut que de menus orbes de lumière, qui changeaient au rythme des secondes, flottaient au-dessus d’elle. La couleur du firmament en résultait-elle ? Des touches de rouge et d’orange les pigmentaient parmi tant de nuances. L’ensemble se voulait harmonieux.
    
    Le « jour » se leva. Les étoiles furent gommées progressivement au fur et à mesure des secondes. La jeune Terrienne se redressa pour contempler Jyrhan. Ses cheveux châtain, qui avaient grandi, effleurèrent les fossettes, puis le cou du Tisseur assoupi alors qu’elle embrassait ses lèvres.
    
    Il faut toujours que tu partes sans moi, même dans les contrées de l’âme et de l’esprit.
    
    Sa peau avait gardé son teint azur pastel, mais ce détail importait peu à Ambre. Elle s’arc-bouta et étira ses muscles endoloris. Après le dîner, elle s’était sentie très fatiguée – le contrecoup de son angoisse et du stress dont elle était victime depuis plusieurs mois. Elle s’était endormie comme une souche aux côtés de Jyrhan.
    
    C’est alors que, de nouveau, une lourdeur se manifesta dans ses membres.
    
    Eh, mais…
    
    Surprise par Morphée, elle sombra bientôt dans un sommeil paradoxal. La main du Tisseur bougea et paressa sur ses épaules. Un sourire se dessinait sur son visage.
    
    
    
***

    
    
    Un ciel céruléen moucheté d’or la nargua dès qu’elle ouvrit les paupières. Elle resta les bras en croix, ébahie par le spectacle qui s’offrait à elle. Des grains de lumière s’amusaient à se heurter les uns contre les autres ; leurs teintes changeaient à chaque battement de cils, pareilles à des joyaux suspendus sur un fil invisible qu’un lutin secouait avec une impatience divertissante. La jeune fille les surnomma « feux-follets ».
    
    L’herbe, de la même couleur que les yeux du Tisseur, lui chatouillait la nuque. Encore aveuglée, elle se releva à demi. Une main se tendit vers elle. Jyrhan éclata de rire quand il remarqua son air interloqué :
    
    — Eh bien, je t’emmène cette fois-ci !
    
    Elle se sentit honteuse. Elle glissa sa paume dans la sienne et se leva. Il lui caressa la joue, puis murmura :
    
    — Je l’ai fait parce que je l’ai voulu.
    — Oh.
    
    Ambre considéra avec plus d’attention son nouvel environnement. Ils s’étaient « réveillés » dans une prairie.
    
    — Quel est cet endroit ?
    — Nous n’avons pas bougé, nous sommes sur Taéthi.
    — Ah.
    — Nous foulons ses continents oniriques… enfin là, ses paysages. Excuse-moi, je vais trop vite en besogne.
    — Diffèrent-ils de la réalité ?
    — Oui. Pour en revenir aux continents, il n’est plus question de tectonique ni de matière. L’esprit de mon monde et le nôtre sont en symbiose dans un entre-deux, et nous évoluons dans cette « dimension ».
    
    Les yeux d’Ambre pétillèrent d’interrogation. Jyrhan lui expliqua plus en détail :
    
    — Cela se produit lorsque tu rêves. La Terre procède de la même façon avec ses habitants, donc avec toi. Elle ne montre que des images confuses, incohérentes, on a l’impression que le cerveau se dérègle. L’être vivant doit les décrypter tel un décodeur.
    — Toutes les planètes le font ?
    — Oui. D’ailleurs, je t’ai permis de rentrer dans mon éthersum. Quand tu as sauvé ma sœur, elle en a fait de même après t’avoir appelée à l’aide.
    — Ton éthersum ?
    — Il s’agit du nom que je donne à l’entre-deux dont je t’ai parlé.
    — Il est différent pour chacun d’entre nous ?
    — Oui, bien qu’il existe aussi un éthersum commun. Voilà pourquoi la plupart des individus ne partagent pas leurs songes ensemble.
    — Oh...
    
    Il marqua une pause pour laisser échapper d’un ton taquin :
    
    — J’aimerais découvrir le tien, ici ou sur Terre…
    
    Ambre fit mine de s’offusquer :
    
    — Oh, tu m’as l’air bien curieux ! Et tu as l’esprit tordu !
    — Dis, je ne pensais pas à cet aspect-là.
    
    Il ajouta avec malice :
    
    — Enfin, cela serait amusant.
    — Pervers !
    
    Elle claqua l’épaule de Jyrhan. Il lui attrapa les poignets et l’attira contre lui. Sa voix rauque chuchota à son oreille :
    
    — Quand tu seras prête, je te montrerai le pouvoir de l’onirisme dans ce domaine-là.
    — Vantard.
    
    Il la contempla avec intensité. La jeune fille y distingua une lueur chaude, emplie de sincérité et de facétie. Elle prit vraiment conscience qu’au contraire d’elle, il n’était pas novice dans l’amour. Son teint rosit.
    
    D’un rire, il prit possession de sa bouche boudeuse. Ses mains capturèrent les siennes afin qu’elles le touchent. Les paumes d’Ambre effleurèrent le cuir du pantalon qu’il portait et perçurent la chaleur de son corps. Il rompit le baiser et la relâcha.
    
    — Désires-tu une petite balade ?
    
    Un sourire transfigura ses traits, puis il ajouta :
    
    — Ou une grande ballade, si tu es d’humeur musicale.
    
    Ils marchèrent pendant ce qui semblait être des minutes, mais Ambre savait qu’elles se comptaient en heures. Elle assista à un spectacle qui dépassait toute imagination possible ; elle-même échouait à décrire la beauté d’une cascade, le chant des feuilles sous la brise, la souveraineté des paysages… C’était comme si la virtuosité d’un artiste s’y était attardée. Les couleurs paraissaient ravivées, chaque détail était à la fois imprégné de légèreté et doté d’un embryon de vie. La réalité se dérobait derrière un voile fin et grisâtre qui avait une nette tendance à l’opacifier et à la ternir. Ici, il n’existait plus. La joie et l’émerveillement possédaient Ambre. Son âme bohème s’éveillait. Son allégresse se déployait au sein d’elle.
    
    Ils s’approchèrent d’une falaise. La jeune fille leva le visage : des oiseaux aux plumes translucides tournoyèrent entre les feux-follets. Elle sentit sur sa joue le souffle d’un vent tempéré.
    
    À un moment donné, selon un certain angle de vue, les bras de la galaxie au-dessus de leurs têtes esquissèrent une robe de danseuse étoile. Ambre distinguait presque la femme au centre qui se mouvait. Enfin, elle s’assit avec Jyrhan à l’orée d’un bois sombre. Elle frémit alors qu’elle l’observait.
    
    — Voici la forêt de Taéthi.
    
    Le ciel, qui avait adopté une teinte entre l’ocre et le safran, la captiva. Il murmura :
    
    — Blottis-toi contre moi, nous nous réveillerons ensemble.
    
    
    
***

    
    
    Face à face, ils se couvaient du regard. Ambre chuchota :
    
    — Hmmm… C’est agréable de se réveiller comme ça, je devrais le faire plus souvent !
    — Tes désirs sont des ordres.
    
    Ambre se redressa à demi.
    
    — Que veux-tu dire ?
    — Que je souhaite t’emmener au-delà de tous les mondes. Mon chemin, je ne le vois plus en solitaire.
    
    Elle se pencha vers lui, troublée.
    
    — Tu n’es pas craintif de…
    — Pas du tout.
    — Mais, j’ai une existence sur Terre. Je ne peux pas l’abando…
    
    De furieux tremblements les interrompirent ; ils se fixèrent d’un air ahuri, puis se relevèrent d’un même bond.
    
    Le phénomène s’arrêta aussi subitement qu’il avait commencé. Inquiets, ils s’habillèrent en catastrophe et sortirent de la chambre.
    
    Jyrhan se rua vers la salle de la Voie lactée, Ambre sur ses talons. Après avoir ouvert la porte blanche, il poussa un hurlement. Des fissures et des débris opaques se disputaient le sol où était censée se trouver la peinture.
    
    Le cœur de la jeune fille fut broyé dans un étau. Elle articula avec peine :
    
    — Jyrhan ?
    
    Comme il ne réagissait pas, elle insista :
    
    — Eh ! Qu’est-ce qu’il y a ?
    
    Enfin, il répondit à sa question avec des trémolos dans la voix :
    
    — Un danger menace Taéthi.
    — Je m’en rends compte, mais quoi ?
    
    Effaré, il la fixa.
    
    — La planète souffre, je le sens…
    
    Elle s’empara de son bras.
    
    — Il n’existe pas un moyen d’empêcher ça ?
    — Non, je n’en connais pas la cause.
    
    Ils examinèrent les dégâts. Jyrhan écrasa la main d’Ambre. Elle grimaça, mais ne souffla mot. Ses oreilles perçurent alors un bruit familier. Le Tisseur sortit son communicateur, qu’elle avait déjà vu. Ses traits achevèrent de se décomposer.
    
    — Vingt-cinq mondes sont concernés par des perturbations, dont Taéthi, la Terre, Erret, et la colonie des Hemonos.
    — Pourquoi ?
    — Une éclipse d’origine indéterminée s’éternise. Les rayons du Soleil n’arrivent plus à pénétrer dans l’atmosphère, quelque chose opacifie le tout.
    — Comme ici ?
    — À priori oui.
    — Un volcan est peut-être entré en éruption, répondit-elle, déconcertée.
    — Non, pas sur vingt-cinq planètes en simultané.
    
    Jyrhan se plongea dans ses pensées.
    
    — Il existe un lien entre elles. Même si cela ne semble pas naturel, un être vivant ne peut pas être responsable de ce qu’il se passe.
    — Non, ça reviendrait à dire qu’il joue à Dieu.
    — Oh, des individus se prêtent à une telle mascarade, mais de là à tout bouleverser… Non, je n’y crois pas.
    — Le désastre ne s’est jamais produit dans un passé lointain ?
    — Pas que je sache. Néanmoins, maintenant que tu me poses la question, c’est possible.
    — Un événement se déroule probablement tous les deux ou trois millénaires. Il coïnciderait avec une extinction des espèces ici.
    
    Ambre se surprit à émettre des hypothèses pareilles. Il la détrompa :
    
    — C’est différent. La planète elle-même paraît s’effondrer.
    
    Un monde peut-il mourir aussi vite ?
    
    Pendant qu’elle se plongeait dans les méandres de ses réflexions, Jyrhan s’approcha de la surface ; une substance d’un gris maladif recouvrait les crevasses. Il se montra imprudent en voulant la toucher.
    
    Quand son doigt entra en contact avec la matière, un froid pernicieux perturba ses sens et se propagea à l’intérieur de son être. Une vive douleur s’ensuivit ; il en perdit son souffle. Incapable de bouger, il geignit. De minuscules tentacules revêtus d’aiguillons – des radicelles ? – s’enroulèrent autour de sa main. Sur le point de s’évanouir, il tenta de pivoter vers Ambre pour implorer son secours.
    
    Affolée, elle s’en aperçut et se précipita vers lui. Elle l’attrapa par la taille, les genoux au sol. L’étrange substance ne céda pas. Elle grommela un juron bien senti. Son regard fureta. Un morceau de pierre aux arêtes coupantes se situait un peu plus loin ; il devait s’agir d’un fragment de la peinture. Arquée en arrière, la jeune fille réussit à l’empoigner en se tortillant, sans lâcher le Tisseur.
    
    Elle trancha les tentacules à la base, puis haleta. Elle souleva Jyrhan pour lui permettre de se cramponner à elle. Perclus d’épuisement, il ne protesta pas.
    
    Ils retournèrent dans la chambre. Elle ferma la porte et l’allongea sur le lit. Blême, il considéra son doigt comme gangréné, et le guérit à l’aide de sa Magie. Une pensée effroyable s’insinua dans l’esprit d’Ambre.
    
    Si je ne l’avais pas arraché à temps à l’emprise de cette chose, il aurait été trop tard !
    
    Elle déglutit. Jyrhan ouvrit les yeux et murmura :
    
    — J’ai mal… La substance, elle… elle broie l’âme.
    
    Elle l’aida à s’asseoir.
    
    
    


    
    
    (1) Espèce de cette région d’Erret similaire à celle des vaches sur Terre.

Texte publié par Aislune Séidirey, 12 novembre 2017 à 13h36
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