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Tome 1, Chapitre 19 « Etau » Tome 1, Chapitre 19
Réolys fixait Erloh avec impassibilité malgré sa nervosité. D’une voix posée, elle lui demanda :
    
    — Faut-il vraiment surveiller tous les domestiques du château ?
    — Plus que certain.
    — Quand même, ils y travaillent depuis longtemps, je doute qu’ils tentent quoi que ce soit.
    — Chère Réolys, il est impossible de connaître réellement quelqu’un, répliqua-t-il avec condescendance.
    — Certes…
    — Si la vie de votre frère n’est pas menacée, je ne peux en dire autant pour la vôtre.
    
    La jeune femme lorgna la fenêtre, puis observa l’extérieur non sans soupirer discrètement. Elle sentit son regard glisser sur sa nuque gracile, qu’une lourde natte cachait à demi.
    
    Erloh avait quémandé un entretien avec elle afin de lui exposer de potentielles attaques de la part d’Elnaris emplis de désillusions quant à leur sort actuel. Bien entendu, tout ceci n’était qu’une mascarade. Réolys avait conscience qu’il ne cherchait qu’à semer le trouble en son esprit, à défaut de pouvoir atteindre Jyrhan.
    
    Mue par son intuition, elle avait enquêté sur Erloh trois semaines plus tôt, et elle n’avait pas été déçue. Elle n’avait pu s’y atteler durant la guérilla provoquée par les Hemonos renégats, encore moins après le bal de paix.
    
    Elle avait découvert que l’Elnaris, qui assistait Jyrhan et le tenait au courant des faits du camp adverse, avait des contacts régulièrement avec Gaëlkoch. Il était aussi un fin connaisseur de la Magie, ce qui complexifiait le problème : elle et Jyrhan avaient souvent compté sur ses capacités pour les défendre quand la technologie leur faisait défaut !
    
    Son frère lui avait avoué qu’il le soupçonnait depuis plusieurs mois, mais qu’il n’était pas arrivé à le coincer. Erloh risquait de déclencher une guerre civile s’ils l’accusaient sans preuve.
    
    La voix de l’homme la ramena à la réalité :
    
    — Je ne parle même pas de celle de vos protégés, Toë et…
    — Il suffit. J’ai compris, rétorqua-t-elle d’un ton égal.
    
    Elle le toisa. Il esquissa un sourire qu’elle n’apprécia point.
    
    Une vipère au sein d’un poulailler, voilà ce qu’il est.
    
    La jeune femme fixa de nouveau l’extérieur en s’efforçant d’ignorer les regards du conseiller. Elle l’entendit s’approcher d’elle. Soudain, elle sentit ses mains sur ses épaules nues. Sidérée par son audace, elle s’apprêta à le remettre en place avec sécheresse et à se dégager.
    
    Ses membres refusèrent de lui obéir.
    
    Son souffle se glaça au sein de sa poitrine lorsqu’il lui chuchota :
    
    — Quel dommage que vous ayez repoussé mes avances. Je le regrette vraiment.
    
    Les doigts d’Erloh coururent le long de sa gorge, puis se posèrent sur ses carotides. Ses lèvres emprisonnèrent le bout de son oreille gauche. Un frisson de dégoût la saisit.
    
    — Vous êtes si belle, et j’ai du mal à rester de marbre alors que mon cœur m’ordonne de vous aimer.
    — Dites plutôt que vous aimeriez les pouvoirs de mon frère ! cracha-t-elle.
    
    Le conseiller relâcha à regret son emprise et recula. Réolys se retourna et le fixa avec un mélange de colère et de peur. Elle crut voir l’éclat de ses yeux se ternir. Non, rêvait-elle ? Avait-il été blessé par ses mots ?
    
    — Peut-être au début… mais vous ne me laissez pas indifférent.
    
    Il marcha jusqu’à la sortie et l’abandonna à ses interrogations. Elle se pinça l’arête du nez et respira profondément pour se calmer. Il devenait de plus en plus ardu d’entretenir des conversations avec Erloh ; c’était la première fois qu’il se comportait de la sorte ! Auparavant, il ne la touchait pas…
    
    La jeune femme leva le menton. Jyrhan devait être informé de cet incident. Elle ne se tairait pas sous prétexte que le conseiller pouvait encore leur être utile. Un espion qui trompait les deux camps afin de parvenir à ses fins, c’était se mettre la corde au cou. Il avait manipulé Gaëlkoch et Ambre dans le but de tuer son frère à la Source Sacrée. Hors de question qu’il réitère !
    
    Un mouvement derrière elle attira son attention. Un peu trop sur ses gardes, elle pivota avec vivacité et effraya un petit garçon aux cheveux aile de corbeau et aux yeux bleu gris. Elle soupira.
    
    — Pardon Toë. Qu’il y a-t-il ?
    — Oncle… Mestro Avéran veut vous voir pour votre prochaine tenue.
    — Tutoie-moi. Je te l’ai déjà dit. Tu n’es pas obligé d’être aussi formel à propos d’Avéran, malgré ses nouvelles fonctions.
    
    Elle avait pris l’enfant et sa sœur sous sa protection ; en réalité, elle s’en occupait comme si elle était leur mère. Elle s’était attachée à eux d’une manière qu’elle n’avait pas prévue.
    
    Toë se mordit la lèvre inférieure. Son visage en amande se leva vers le sien.
    
    — Vous… Tu es sûre que…
    — Oui. Je ne peux pas me contenter d’incarner une femme passive.
    
    Réolys eut un faible sourire. Au contraire de son frère, elle désirait vivre sur Erret. Il préparait d’autres projets même s’il chérissait cette planète autant qu’elle.
    
    
    
***

    
    
    La grande butte assiégée par la citadelle n’impressionnait pas Ambre, qui observait un tigre en train de parcourir son domaine au sein de l’enclos. Encore une fois, elle se demanda ce qu’il lui avait pris de visiter le zoo et le musée alors que ses pieds et ses mains gelés criaient grâce, que son écharpe la protégeait peu du vent glacial et, qu’en fin de compte, elle n’en éprouvait aucune envie. En tant qu’étudiante, le tarif était moindre, mais elle aurait pu s’acheter un repas pour ce soir à la place.
    
    Ses yeux miraient les pierres nues et trop ternes à son goût. Plus loin à sa droite, elle voyait le pont menant au secteur des oiseaux du Jardin zoologique. Derrière elle, une tourelle de guet.
    
    Assez perdu de temps ici.
    
    Le cœur lourd, la jeune fille ne fit même pas un petit détour vers le musée. Inutile de se plomber davantage le moral en contemplant les reliques d’une guerre abominable, marquée par la haine d’un homme qui croyait au pouvoir d’une « race aryenne » !
    
    Elle ne prêta pas attention au gardien lorsqu’elle marcha en direction de l’accueil de la citadelle, puis emprunta le long escalier, raide à la montée. Surtout pour elle, qui était fatiguée et dormait mal à cause de ses soucis actuels et de ses cauchemars incessants provoqués par le Marionnettiste.
    
    Son téléphone sonna ; elle y jeta à peine un coup d’œil et ne décrocha pas en avisant le nom et le numéro de Fabrice sur son écran. Ces derniers temps, il n’arrêtait pas de l’appeler. Elle le fuyait parce qu’elle savait qu’il essaierait de la convaincre de devenir sa petite amie. Une pareille idée la hérissait au fil du temps.
    
    Juliette lui avait suggéré de faire semblant de sortir avec un camarade de sa classe. Ambre s’était insurgée. Hors de question ! Elle avait le droit tout de même d’être libre de rester seule ! Elle n’en voulait pas à sa meilleure amie pour avoir proposé une solution si répugnante. Elle ne pensait pas à mal.
    
    Le retour lui parut interminable. Frigorifiée, le visage blême, Ambre fixa la rue où se trouvait son studio. Pas très loin de l’université, elle était un lieu de passage pour beaucoup d’étudiants, dont elle. Plusieurs bars y prospéraient et abritaient bon nombre de jeunes âmes en quête de chaleur humaine, ou d’oubli dans les vapeurs et les stupres de l’alcool.
    
    De tout temps, certaines choses ne changeaient jamais.
    
    Elle pénétra dans un immeuble brun aussi ressemblant que ses voisins, privilégia les escaliers plutôt que l’ascenseur malgré son souffle court et la douleur de ses jambes, sortit les clés machinalement d’une poche de sa polaire blanche, puis se réfugia dans son antre comme pour chasser le monde extérieur de sa sphère d’existence.
    
    Alors qu’elle refermait la porte, elle avisa une silhouette familière ; Aurore – ou Violine ? – patientait vers la fenêtre. Un sourire fleurit sur les lèvres de la jeune fille jusqu’à ce qu’elle remarque le visage contrarié de l’aïeule, qui lui lâcha d’un ton sec :
    
    — Tu n’es qu’une idiote quand tu t’y mets.
    
    Ahurie, elle reconnut les intonations de la voix de Violine.
    
    — Tu agis comme la dernière des sans-cervelles. Dès le premier obstacle, tu baisses les bras et tu ne cherches pas plus loin.
    — Grand-mère, je…
    — Laisse-moi finir ! gronda-t-elle tout en se rapprochant d’Ambre. Qu’attends-tu pour lui avouer franchement ce que tu ressens ?
    
    Elle soupira ensuite et leva les yeux au ciel.
    
    — Il ne vaut pas mieux que toi, je te rassure. Cela commence à devenir lassant.
    — Une minute, là ! Je n’ai pas demandé à ce qu’on se mêle de nos histoires !
    — Votre histoire.
    — Oui, notr… Arrête de m’interrompre ! s’emporta Ambre, les joues rougies de contrariété.
    
    Elle serra les poings et vociféra :
    
    — C’est facile de juger. Tu crois que c’est simple, pour moi ? N’ai-je pas le droit de douter ?
    — Si, mais…
    — Me rendre sur Erret ? Je ne peux pas. Je n’ai plus le grimoire, tu m’entends ? Jyrhan est reparti avec, donc il ne veut plus me voir. En coupant les liens avec moi, il me garde de tout danger.
    
    La vieille femme arbora un air agacé.
    
    — Il t’est possible de venir sans, et tu le sais. La formule se dévoile dans ton esprit si tu le désires vraiment. Tu peux utiliser la Magie qui est en toi.
    — Et si je n’en avais pas envie, hein ?
    — C’est bien ce que je pensais : tu te comportes comme une gamine.
    — Oh, stop ! Je n’ennuie pas mes amis ni ma famille avec ça ! Je n’emmerde personne avec mes problèmes, alors foutez-moi la paix !
    — Ambre…
    — Non ! J’en ai assez qu’on me dise que j’ai besoin d’une paire de claques parce que je déraille. Refouler mes souffrances et me complaire dans la mélancolie est complètement nul, mais je m’en moque. Quoi que je fasse, de toute façon, quelque chose clochera ! J’en ai marre ! Maintenant, allez-vous-en, toi et grand-mère. Laissez-moi me rouler en boule et pleurnicher dans mon coin ! Sinon, je me tire ailleurs !
    
    Elle foudroya du regard la vieille femme, qui la fixa avec beaucoup de tristesse.
    
    — Très bien, Ambre. Nous partons. Aurore me demande de rester, mais je sens que cela ne servira à rien. Seul le temps t’aidera à y voir plus clair et à dépasser le jugement des autres.
    
    Elle baissa la tête. Sans bruit, sa silhouette pâlit, puis se fondit dans le décor, pareille à une ombre. Ambre cligna des yeux, et sa première réaction fut de rire. Des larmes coulèrent sur ses joues.
    
    Je suis pathétique.
    
    
    
***

    
    
    D’un pas mesuré et aérien, Jyrhan se dirigea vers ses quartiers. Il semblait flotter tellement son allure était féline et gracieuse. Les pans de sa cape volaient derrière lui ; plusieurs parfums de secrets anciens s’y cachaient peut-être. Un sourire paressait sur ses lèvres.
    
    Toutefois, un pli soucieux barra son front. Comme il l’avait présagé, la mort du Tyran n’avait pas éradiqué la menace qui pesait sur Erret. Le véritable ennemi courait toujours… Erloh. Trois semaines plus tôt, une grande Incantesse (1) avait été assassinée. Elle faisait partie des rares personnes possédant des gouttes de Magie en elle. Rien ne prouvait que c’était l’Elnaris le responsable, mais…
    
    Réolys l’avait averti de ce qu’il avait osé lui faire lors de leur dernier entretien. Jyrhan avait livré des informations sensibles à sa sœur afin qu’elle comprenne mieux pourquoi il continuait de garder l’espion auprès de lui.
    
    Un soupir s’échappa de sa poitrine. Il s’efforcerait de le coincer petit à petit.
    
    Le Tisseur avait tout essayé pour protéger Ambre d’Erloh. Veiller sur ses nuits sans rien lui révéler, puis rompre le contact avec elle n’avait pas porté ses fruits. Il lui fallait l’admettre : maintenir la jeune fille à l’écart était une erreur grossière, et une telle situation devenait de plus en plus difficile à supporter pour lui.
    
    Jamais il n’aurait dû la pousser à éveiller son don. Il culpabilisait également de l’avoir impliquée dans ses plans.
    
    Il ouvrit doucement la porte de sa chambre. Il jeta un coup d’œil vers le balcon, puis s’assit au bord du lit ; la pulpe de ses doigts caressa la couverture. Son esprit vagabondait.
    
    Jyrhan se releva, tâtonna son cou et toucha un pendentif au bout d’une chaînette. La pièce tournoya autour de lui. Habitué au phénomène, il n’y accorda aucune attention. Il était prêt pour un nouveau voyage.
    
    Il ne s’aperçut pas que le miroir posé sur sa table de chevet, qui lui servait à espionner différents endroits d’Erret, collectait en ce moment même une partie des émanations de son pouvoir tandis qu’il se téléportait.
    
    Ensorcelé pour cet usage par Erloh, il était devenu un calice temporaire.
    
    
    


    
    
    (1) : Équivalent à « Enchanteresse », « magicien »... Créé à partir de la racine latine « incantar ». Mot spécifique à Erret et à son histoire.

Texte publié par Aislune Séidirey, 5 septembre 2017 à 20h31
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