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Tome 1, Chapitre 15 « Rêve latent » Tome 1, Chapitre 15

    Ambre laissa le dernier carton par terre après l’avoir débarrassé de son bric-à-brac. Le crépuscule s’était abattu depuis longtemps. Un flot de lumière fantomatique, provenant sans doute d’un lampadaire, éclairait les flocons de neige frivoles à travers la seconde fenêtre de son unique pièce de vie, qui servait de salon et de chambre à coucher. Les premières froidures avant l’heure…
    
    Afin de poursuivre ses études supérieures en faculté des Lettres, la jeune fille s’était trouvé un studio à Besançon grâce à ses parents et à un oncle qui habitait en province. La déprime l’avait gagnée dès son déménagement, qui datait d’octobre ; le carton qu’elle venait de vider ne contenait que des babioles. Elle n’avait pas jugé utile de les emporter jusqu’à maintenant.
    
    Quitter sa famille demeurait toujours délicat, mais il fallait bien que ce jour survienne. Elle se persuadait que ce n’était pas la mer à boire. Quant à ses amis, elle pourrait les voir. Ils effectuaient leur cursus universitaire dans la même ville qu’elle pour l’instant. Juliette l’avait appelée hier afin de s’enquérir de son état. Ambre ne s’était pas étendue sur le sujet.
    
    Le premier novembre frappait à sa porte, et elle ne s’en était pas rendu compte, si bien que lorsqu’elle consulta le calendrier qu’elle avait à la va-vite accroché au mur du coin-cuisine, le blues fondit sur ses épaules et la recouvrit de ses ailes de rapace. Elle serra les dents et posa sa main sur la table, la tête baissée.
    
    Dors. La nuit porte conseil, dit-on.
    
    Cinq secondes s’écoulèrent avec lenteur. Si pesantes, si présentes... au contraire de quelqu’un.
    
    Allez.
    
    La jeune fille n’avait pas pu prendre toutes ses affaires personnelles à cause du manque de place. Elle enfila son vieux pyjama et s’allongea dans le clic-clac acheté d’occasion.
    
    Elle s’apprêtait à éteindre sa lampe de chevet quand apparut devant elle une silhouette encapuchonnée. Apeurée, elle sursauta ; ses mains se crispèrent sur les draps. Pourtant, son cœur battait d’espoir.
    
    Jyrhan ?
    
    L’inconnu rabattit sa cagoule. Ambre aperçut un doux visage familier.
    
    — Bonsoir, ma chérie !
    
    Elle reconnut les intonations de la voix d’Aurore. Passé l’instant de surprise, elle bondit hors du canapé-lit, mais demeura à distance. Elle était partagée entre la déception suscitée par l’absence du Tisseur et la joie de revoir ses aïeules. Aurore fronça les sourcils en avisant son expression.
    
    — Ambre ? Tout va bien ?
    — Euh… Oui...
    
    La jeune fille chercha ses mots. Diverses émotions la taraudaient. Elle balbutia :
    
    — J’ai essayé de revenir sur Erret. Je n’ai pas réussi, je… Pourquoi ?
    — C’est normal, ma puce.
    — Co… comment ça ?
    
    Aurore s’approcha d’elle et caressa sa joue pour la calmer.
    
    — Erret avait rompu la communication avec tous les mondes, le temps qu’elle se reconstruise.
    
    Ahurie, Ambre la dévisagea.
    
    — Ce n’est pas juste, j’aurais voulu rester pour aider ! J’en avais le droit après ce qu’il m’est arrivé là-bas !
    
    Sa grand-mère la fixa d’un air sévère.
    
    — Et tes parents, Ambre ? Qu’auraient-ils pensé si tu avais disparu ? Qu’auraient-ils fait ?
    
    La jeune fille baissa la tête. Certes, Aurore avait raison, mais…
    
    — Et alors ?
    — Ambre…
    — Tu aurais pu au moins me prévenir qu’Erret couperait le contact avec la Terre ou d’autres planètes, rétorqua-t-elle d’un ton empli d’amertume.
    
    Aurore refréna un soupir. Une lueur de peine naquit dans ses yeux. Pourtant, elle se contenta de sourire à Ambre et de lui répondre d’une voix enjouée :
    
    — Aaaah.
    — Quoi ?
    — Non, rien.
    
    Son expression légèrement moqueuse démentait superbement son affirmation. Le teint d’Ambre vira au rouge cramoisi. La colère la gagna davantage.
    
    — Mamie, je déteste quand tu me regardes de cette façon. N’essaie pas non plus de détourner la conversation. Ne me prends pas pour une idiote.
    — Telle n’était pas mon intention. Je n’aime pas trop quand tu m’appelles « mamie », par contre. Tu le sais.
    
    Ambre se radoucit et grimaça :
    
    — Oh, désolée.
    
    Aurore privilégiait le terme de « grand-mère ». La jeune fille ne s’en était jamais offusquée.
    
    — Bien, si tu me disais maintenant pourquoi tu es ici avec Violine ? Je doute qu’il s’agisse d’une simple visite de courtoisie.
    
    Ambre se mordit la langue. Elle redevenait sarcastique. Elle en voulait encore aux aïeules et à Jyrhan de l’avoir tenue à l’écart.
    
    Les traits de la vieille femme se raffermirent. Ses iris s’obscurcirent à peine, le bleu outremer prenant place parmi les nuances océanes. De nouveau, Ambre était face à Violine. Elle ne broncha pas sous son œil attentif.
    
    — Je suis venue te chercher pour un bal imminent. Il commencera dans trois quarts d’heure erretienne.
    — Vous allez célébrer la paix ?
    — Oui.
    — Je n’irai pas, répliqua-t-elle d’un ton acerbe.
    
    Elle inspira afin de contrôler ses émois, prit son courage à deux mains et lui avoua :
    
    — Écoute. J’admets qu’il y a eu beaucoup de travail à entreprendre sur Erret, du moins aux alentours du château, puisque les autres régions de la planète ont été relativement épargnées…
    — Pas vraiment, non. Les Mestros nous ont envoyé un rapport détaillé sur les dégâts subis.
    — Euh...
    
    Violine lui répondit derechef :
    
    — Chaque village ou ville possède quelqu’un qui l’administre sans le gouverner. Ils remplissent les fonctions de maire et de seigneur à la fois. Bien entendu, ni l’argent ni les taxes n’existent sur Erret. Jyrhan t’a expliqu...
    — Stop ! Je m’en fous.
    
    Choquée, l’aïeule s’exclama :
    
    — Ambre ! Écoute, cesse de déverser ta frustration sur nous. Sincèrement, nous étions si heureuses de te revoir et de t’annoncer des nouvelles excellentes. Le Tisseur le serait tout autant.
    — Grand-mère, non.
    
    Violine était plutôt son arrière-grand-tante, mais la jeune fille ne faisait pas de différence. Elle inspira longuement, puis ajouta d’une voix cassée :
    
    — S’il avait vraiment désiré ma présence, alors il serait là, devant moi.
    
    Elle mit la main devant la bouche, horrifiée par ses propos. Violine n’avait en aucun cas sous-entendu que le Tisseur l’avait invitée ou qu’il était à l’origine du bal !
    
    Elle grommela :
    
    — Je veux dormir. Je n’irai pas, je me sens mal, et je raconte des conneries. Rien n’est cohérent dans mes pensées. Oublie ça. Oubliez-moi pour un temps, toutes les deux, comme vous avez si bien su le faire, vous aussi.
    
    Les larmes aux yeux, la jeune fille s’assit au bord du clic-clac. Ces mots lui avaient échappé. Elle ne souhaitait pas accabler Aurore et Violine, pourtant. Trop tard.
    
    Des doigts frôlèrent son cuir chevelu en une caresse fugace.
    
    — Tu le regretteras toute ta vie si tu ne viens pas.
    
    Le silence complet revint régner en maître. Grelottante, Ambre rouvrit les paupières. Elle était seule.
    
    Elle se glissa entre les draps, éteignit la lumière, et enfouit son visage dans l’oreiller. Une demi-heure s’éternisa, Morphée se faisait désirer. Elle se mit sur le dos, entreprit de se relaxer et de respirer calmement. Au bout de dix minutes, elle y renonça, dépitée. Elle se jeta hors de son canapé-lit, ralluma sa petite lampe et tourna la tête vers le fauteuil. La stupéfaction s’empara d’elle.
    
    Un tissu brillait dans la pénombre. Magnifique, rouge, à la limite du pourpre. Une robe de bal.
    
    Le vertige gagna la jeune fille. Deux mois plus tôt, dans son cauchemar, elle la portait.
    
    L’effroi la saisit. Teintées de noir, les manches se composaient de voiles vaporeux. Un lacet doré fermait son corsage derrière.
    
    Ce n’était qu’un songe stupide ! Un mélange de passé et de futur, mais ce n’était qu’un rêve, oui. Un rêve !
    
    Déchirée par ses sentiments contradictoires, elle serra les poings. Avéran avait confectionné cette robe, elle en était sûre. Jyrhan l’y avait-il poussé ? Pourquoi n’était-il pas venu en personne l’inviter ?
    
    Ambre prit une décision. Il lui fallait en avoir le cœur net !
    
    Les gestes lents, elle se déshabilla. Avec délicatesse, elle se vêtit de la toilette. Elle vit un morceau de résine peint en blanc échoué sur l’assise du fauteuil. Elle le considéra, puis remarqua qu’il s’agissait d’un masque – qui ne dissimulerait que le front, les yeux et le nez.
    
    Alors, c’est un bal costumé.
    
    Une réminiscence de son cauchemar frappa à la porte de sa conscience. Déterminée, elle l’ignora.
    
    De bonne facture, l’objet ressemblait à un moulage vénitien, sauf que les plumes bordaient le haut, pareilles à une crête. Non : une couronne. Les teintes argent et ébène s’y conjuguaient.
    
    La jeune fille s’installa devant sa coiffeuse et se maquilla avec soin ; elle préféra garder ses cheveux libres. Elle posa le masque sur ses traits tendus. Une opale montée en pendentif, offerte par ses parents, compléta l’ensemble. Elle ouvrit son armoire et se saisit des bottes qu’elle portait sur Erret. Ne possédant pas d’autres chaussures à part des baskets, elle n’avait guère le choix. Personne ne s’en rendrait compte de toute façon.
    
    Pour finir, elle se dirigea vers sa table de chevet, en sortit le grimoire, et chercha la page désirée. Tremblante, elle murmura l’incantation :
    
    — Sur les dunes de mes sentiments, je m’allonge et m’envole au sommet de la tour dansante !
    
    Cette fois, elle n’eut pas à bouger vers son miroir. Un tourbillon chaud l’emporta à travers les étoiles – il lui semblait. Elle crut voir la Voie lactée au loin, dont sa robe liliale se mouvait avec grâce.
    
    Elle plongea vers son bulbe à une vitesse fulgurante et frôla des milliards de Soleils sans être brûlée.
    
    
    
***

    
    
    Ambre exécuta un tour sur elle-même. Des rayons de soleil diapraient le désert bleu d’Umbrulene, à peine plus froid que naguère.
    
    Le temps passe à une allure folle !
    
    Face à elle, le château, aussi auguste que dans ses souvenirs. Aucune grille n’entrava son parcours ; un chemin parsemé de cailloux blancs la conduisit jusqu’à la porte, qui n’attendait que ses mains afin de s’ouvrir. Elle songea que l’absence de pont-levis pour cette forteresse inexpugnable n’était pas si choquante. Quand elle abaissa la poignée, une lumière l’obligea à plisser les yeux. Elle provenait d’une…
    
    D’une immense salle de bal. Des couples y évoluaient. Le visage de chaque convive était masqué.
    
    Ce n’est pas la pièce où j’ai chanté la comptine de grand-mère. Pourtant, j’ai franchi la même porte. Ou alors, l’endroit se voulait trompeur ! D’ailleurs, en toute logique, j’aurais dû me trouver dans le hall d’entrée…
    
    Elle se reprit.
    
    Ah, encore une facétie, un enchantement !
    
    Des cristaux aux couleurs chatoyantes paraient les murs. Une sorte de liseron s’y épanouissait également. Par moments, du pollen blond tombait de ses fleurs blanches, mais il s’évanouissait plus vite que la neige fondue. Un parfum fruité en émanait. Le plafond laissait voir le ciel, qui ondoyait tel un voile.
    
    C’était pareil dans mon r…
    
    Ambre se gifla mentalement. Un cavalier l’invita et elle ne refusa pas. Elle accepta d’autres propositions jusqu’à ce qu’enfin, les pieds en feu, elle s’excuse envers son énième partenaire. Elle repéra une banquette et s’y assit, soulagée de pouvoir souffler un peu.
    
    Elle attrapa deux canapés et une flûte remplie d’un alcool délicieux sur la gigantesque table à côté d’elle. Pensive, elle contempla les danseurs qui se mouvaient dans la salle ; bien sûr, elle remarqua que Jyrhan n’était pas présent. Elle n’en fut pas étonnée outre mesure.
    
    Alors qu’elle se permettait de se détendre, elle avisa une silhouette familière qui marchait vers elle. Elle reconnut Avéran même si son masque Arlequin et son costume doré le rajeunissaient – tout en camouflant son léger embonpoint.
    
    — Ambre ! Vous êtes venue !
    — Oui, lui répondit-elle avec un sourire.
    
    Un frisson la gagna néanmoins. Rien ne différait de son cauchemar jusqu’à présent. L’artisan ne s’en rendit pas compte et lui tendit une main.
    
    — Accepteriez-vous une danse ?
    
    Elle ne put refuser. Ils entamèrent une valse. Elle s’emmêla les pieds sous les rires amusés d’Avéran.
    
    — Non, pas comme cela. Suivez mes pas.
    
    Elle se concentra sur le rythme et ne commit plus que de menus impairs. Elle fut intriguée par le choix des instruments pour la musique : flûtes et hautbois. L’artisan lui souffla :
    
    — Ce bal remonte le moral de tout le monde.
    — Je vois. Vous vous portez bien on dirait.
    — Oui, enfin… presque.
    
    Ambre nota le ton triste qu’il adopta. Elle s’enquit avec inquiétude :
    
    — Qu’il y a-t-il ?
    — J’ai le cœur encore lourd de peine. J’ai perdu un membre de ma famille à cause des Hemonos renégats.
    — Qui ?
    — Mon frère. Il est décédé après l’attaque à Falifeey. Il en était le Mestro.
    — Oh. Je suis désolée, murmura-t-elle, mortifiée.
    
    Avéran lui sourit pour la rasséréner.
    
    — Je fais mon deuil petit à petit.
    — Hm… Et le village ? Il…
    
    L’artisan secoua la tête.
    
    — Non. Il n’a pas été reconstruit. Les habitants ont préféré s’établir définitivement à Kaertha. J’ai dû endosser le rôle de Mestro.
    
    Ils accélérèrent le rythme ; la jeune fille s’emmêla les pieds, mais se reprit.
    
    — Comment est-ce possible ?
    — La Mestra qui s’occupait de Kaertha est morte de vieillesse.
    — Je vois.
    
    L’appréhension d’Ambre revint au galop, même si elle ne sut vraiment pourquoi. Le ton soucieux de l’artisan la tira de ses pensées :
    
    — Vous êtes nerveuse, tout va bien ?
    
    Ambre mentit :
    
    — Oui, euh… C’est la valse. Je ne suis pas habituée.
    
    L’orchestre joua les dernières notes ; tandis qu’Avéran saluait la jeune Terrienne d’un baisemain, sa compagne Shanoa les rejoignit. Lors de leur première rencontre, Ambre avait retenu d’elle sa vitalité, ainsi que son allure d’ange malgré son âge. Là, elle percevait l’aura éblouissante de cette femme, rehaussée par sa robe fourreau noire piquetée de brillants. Elle s’adressa à Ambre avec entrain :
    
    — Ravie de vous revoir, Ambre. Vous êtes splendide.
    — Merci, vous de même, répondit-elle.
    — Je quémande une danse à mon mari. Il ne m’en a pas accordé une seule pour l’instant.
    — Oh, mais c’est parce que je te réservais les plus belles, enfin !
    
    Les deux femmes rirent d’amusement.
    
    — On vous abandonne, Ambre. Vous reviendrez nous rendre visite ? s’enquit Avéran.
    — Peut-être.
    
    Après s’être incliné, il entraîna Shanoa au milieu de la salle. Ambre retourna s’asseoir. Son rythme cardiaque s’était apaisé. Son cauchemar ne se réaliserait pas. Il existait des différences : par exemple, personne n’était masqué. Un détail, certes, sauf qu’elle s’y raccrochait.
    
    Parmi toutes les mélodies du bal, aucune ne lui était connue. Néanmoins, elles avaient ensorcelé son âme. Ce bal était empreint de féerie.
    
    Soudain, une ombre se pencha vers la jeune fille. Elle leva la tête. Un individu vêtu d’un costume blanc et sobre, qui paraissait avenant, l’invitait pour une valse. Cependant, alors qu’elle l’observait, son angoisse l’assaillit. Elle se pétrifia, puis se ressaisit ; non. Les cheveux de l’homme n’étaient pas pâles, mais bruns. Elle accepta sa proposition en chassant ses craintes.
    
    Il la conduisit au milieu des autres. Rigide, Ambre le laissa mener la danse. Elle peinait à se départir de son anxiété. Pourtant, l’homme se montrait courtois. Était-elle sensible à son aura ?
    
    — Ne seriez-vous pas par hasard la jeune Terrienne dont le Tisseur nous a parlé ?
    
    Ambre le fixa avec surprise.
    
    — Pardon ?
    — Plusieurs convives l’ont vu aussi, vous savez. Un étranger se démarque vite. Ne le prenez pas mal surtout.
    — Oh euh, non. Rassurez-vous.
    
    Pour quelle raison Jyrhan aurait-il évoqué ma présence ici ?
    
    Le rythme de la musique ralentit ; son partenaire adopta le slow.
    
    Je n’aime pas ça, mais alors pas du tout.
    
    Elle se força à ignorer ses yeux bleus, seule partie visible de son visage. Pourquoi la dévisageait-il avec insistance ? En d’autres circonstances, elle s’en serait agacée. Hélas, de plus en plus, ses entrailles se nouaient.
    
    Au bout de quelques pas maladroits, elle se dégagea de son étreinte.
    
    Il faut que je me sauve.
    
    — Mademoiselle ? Vous êtes souffrante ? s’enquit-il.
    
    Ambre leva la tête vers lui. Sa voix emplie de sollicitude semblait si sincère ! Cependant, elle ne parvenait pas à profiter du slow ! Elle balbutia :
    
    — Excusez-moi, je ne me sens pas très bien. Mes amis m’attendent.
    
    Une lueur glaciale naquit dans les prunelles de l’individu ; fugitive, elle disparut aussitôt. La jeune fille l’avait-elle imaginée ? Que cherchait cet homme ? Son intuition la trompait rarement...
    
    — Je vous accompagne.
    
    Elle regimba.
    
    — Non, je vous assure, je retrouverai mon chemin toute seule.
    
    Au moment où elle recula, son dos heurta celui d’une femme blonde vêtue d’une robe violine et étroite.
    
    L’harmonie de l’orchestre se rompit. Perplexe, Ambre observa son partenaire, qui demeura stoïque. Bientôt, elle repéra des personnes habillées de manteaux amples sombres à la capuche large. Ils se dirigeaient vers eux et d’autres danseurs.
    
    Que se passe-t-il ?
    
    La femme qu’elle avait bousculée se figea ; elle tenta de se séparer de son propre cavalier. Celui-ci l’invectiva et, en constatant qu’elle s’apprêtait à fuir, se plaça derrière elle et lui tordit les bras en arrière.
    
    Les hurlements de la danseuse blonde s’accentuèrent. L’homme qui la maintenait avec fermeté resta imperturbable. Il leva la tête. Son regard noir, souligné par son masque doré, fixa un point distant. Sa bouche et son menton étaient aussi découverts. Sous sa coiffe aux plumes brunes, Ambre avisa une toison d’un blanc neigeux. Sidérée, elle manqua de défaillir. C’était lui, l’inconnu de son rêve ! Il existait vraiment !
    
    Les silhouettes dissimulées sous les capes s’emparèrent à leur tour de la femme. La jeune Terrienne reconnut un symbole du grimoire sur leur bras gauche. Elle comprit qu’il s’agissait des gardes du château.
    
    D’un air désolé, l’homme aux cheveux immaculés souffla :
    
    — Je ne me suis pas aperçue qu’elle était une espionne.
    — Ce n’est rien, conseiller Erloh, lui répondit l’un d’entre eux.
    
    Comme ils étaient assez nombreux, ils se saisirent des autres rebelles sans difficulté ; la plupart avaient tenté de s’échapper, y compris le partenaire d’Ambre. Des espions ? S’agissait-il d’Hemonos anciennement fidèles à Gaëlkoch ?
    
    Pétrifiée, elle continua à considérer l’homme qui, ici, ne semblait pas avoir l’intention de lui nuire. N’avait-il donc aucun lien avec les renégats ? Une partie de son cauchemar était-il faux ? Alors pourquoi un frisson désagréable parcourait-il son échine lorsqu’elle le voyait ? Elle remarqua qu’il regardait intensément une silhouette à l’écart, vêtue comme les gardes.
    
    Quelques secondes plus tard, il reporta son attention sur la jeune Terrienne, puis inclina la tête avant de rebrousser chemin. Cependant, elle pensa avoir aperçu l’ombre d’un sourire. Amical… ou non ? Elle n’aurait su le dire.
    
    Ils quittèrent les lieux aussi vite qu’ils étaient venus, en laissant dans leur sillage les effluves un profond soulagement. Toutefois, le collègue que le conseiller Erloh observait était resté.
    
    — Le bal va se poursuivre. Excusez-nous pour la frayeur. Causée. Ces renégats ont échappé à notre vigilance.
    
    Une femme. Sa voix débordait de suavité, comme celle…
    
    Celle de Jyrhan.
    
    Réolys.
    
    C’était elle que l’individu de son rêve fixait sans raison valable.
    
    Un invité rétorqua :
    
    — Que faisaient-ils ici ? Que cherchaient-ils ?
    — S’introduire en tant qu’espions et récolter divers renseignements. Enfin, la question est réglée à présent, lui répondit-elle.
    
    Jyrhan n’a jamais parlé de moi aussi ouvertement. L’homme avec qui je dansais m’a menti pour me soutirer des informations.
    
    Après un temps de latence, les rires, les conversations et l’orchestre reprirent. Lasse, Ambre frotta ses poignets. Une main se posa sur son épaule, mais osait à peine presser sa peau fraîchie par toutes ces émotions.
    
    Un murmure mélodieux flotta jusqu’à ses oreilles :
    
    — M’accorderiez-vous une danse ?
    
    Stupéfaite, elle acquiesça, puis le suivit. Elle avait reconnu Jyrhan même avec sa chemise lâche et brune, son sarouel opalin resserré aux cuisses, le masque qui épousait la quasi-intégralité de son visage – noir et blanc opposés en deux moitiés jusqu’à la bouche visible de l’homme – et sa coiffe chamarrée de divers tissus multicolores.
    
    Le cauchemar l’abandonnait enfin. L’instant était venu de se laisser enivrer par la magie du bal et d’incarner pour un soir le rôle d’une princesse.
    
    Dans ses bras, elle s’oublia ; elle oublia pareillement le mystère qui planait à propos de l’Elnaris aux cheveux ivoirins et au regard sombre.
    
    Son cœur s’affolait. La jeune Terrienne s’efforça de l’ignorer et d’écouter la musique afin de ne pas s’emmêler dans ses pas, mais c’était Jyrhan qui menait le rythme. Elle avait bien du mal à le suivre.
    
    Un sourire espiègle apparut sur ses lèvres ; Ambre ne voyait plus que lui. Leurs pensées s’effleurèrent telles des ailes d’oiseau. Les arpèges et les portées ne s’offraient qu’à eux seuls.
    
    Je n’y peux rien si mon cœur a décidé de séduire ma raison !
    
    Elle ne cherchait plus à rester de marbre. Elle dansait, elle tournait avec lui, et leurs esprits semblaient en osmose, et… la mélodie s’arrêta en même temps que l’allégresse de la jeune fille.
    
    Pourquoi est-ce déjà fini, bon sang ?
    
    Entre ses bras frissonnants, elle sentit le vide. Le Tisseur avait, comme à son habitude, disparu.
    
    Un carillon sonna et signa la fin du bal ; à regret, elle partit du château, l’âme brodée d’épines. Elle avait au moins espéré de cette soirée… quelque chose. Quand elle arriva dans le désert, un vent chaud – un sortilège de Violine et d’Aurore, sans doute – la happa. Elle ferma les yeux.
    
    Une fois dans la chambre, ivre morte, Ambre délia lentement le lacet de son corsage et ne perdit pas une minute pour se mettre en pyjama. Elle tituba jusqu’à son matelas et faillit trébucher à cause du tapis. Heureusement, elle le vit à temps et tomba à genoux sur le couvre-lit.
    
    Les volets masquaient son corps grelottant aux regards rieurs des étoiles ; lorsqu’elle s’emmitoufla dans ses draps et sa couette, lorsque sa tête toucha l’oreiller, le sommeil se précipita sur elle de ses ailes brumeuses.

Texte publié par Aislune Séidirey, 17 mai 2017 à 18h36
© tous droits réservés.
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