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Tome 1, Chapitre 6 « La Rose des Vents » Tome 1, Chapitre 6
Le vent s’était levé, perçant le Nebel, entraînant avec lui des bribes de brume qui se dissipaient avant d’atteindre la ville.
    
    Framke frissonna légèrement ; elle resserra autour d’elle les pans de son manteau rapiécé et lança un regard interrogateur en direction de Fridrik, silencieux depuis une bonne vingtaine de minutes.
    
    En attendant qu’il reprenne la parole, l’adolescente avait contemplé les coupoles, les toitures et les tours de Silberleut, dressées dans toute la gloire de leur décrépitude, et les minces passerelles qui s’élançaient tels des fils de la vierge entre les hautes structures ; ses yeux avaient volé vers le sommet de la Lanterne, dont les poutrelles enchevêtrées évoquaient une feuille décomposée, réduite à ses seules nervures. Baissant la tête, elle suivit le trajet d’une petite arane qui avait échappé au regard des fochebels et courait vers une fissure dans l’une des marches.
    
    Silberleut était l’unique forêt qu’elle connaîtrait jamais, une forêt mourante figée dans un perpétuel automne revêtu de gris et de roux, de pierre salie et de métal rouillé. Les seuls endroits où subsistaient de rares forêts étaient les filders, où elles étaient exploitées pour le bois, mais personne n’allait les visiter pour le plaisir.
    
    Fridrik avait vu des filders et d’innombrables ilandes, il avait traversé l’unnon les yeux ouverts, comme les fochebels. Le trouver échoué sur la terrasse de la Lanterne, les ailes coupées, n’en était que plus poignant. Doucement, presque timidement – le vieil homme qu’elle connaissait si bien était devenu comme un étranger –, elle posa la main sur son bras :
    
    « Fridrik… demanda-t-elle d’une voix à peine plus haute qu’un souffle, pourquoi n’es-tu pas resté chez les pilotiers ? Tu étais sunder, après tout… »
    
    Il continua de fixer l’horizon absent, murmurant :
    
    « Oui… pourquoi ? C’est une bonne question… »
    

    ***

    
    Les années s’étaient écoulées, avec une pénible lenteur, traînant dans leur sillage la déchéance des exploreurs.

    
    Ils avaient été des enfants de quatorze ans, qui accostaient sur les rives de leur futur, puis des jeunes gens de dix-huit ans, qui s’élançaient sur des océans éthérés et mystérieux… Mais à présent, en leur lieu et place, se tenaient dix adultes de vingt-cinq ans, prématurément endurcis, aux traits vieillis par l’amertume.
    
    C’était la dernière fois qu’ils pouvaient se réunir à Landawn. Le siège de la Guilde avait bien changé : l’insouciance lumineuse qui nimbait jadis le paradis vert s’était tarie. L’ilande si longtemps préservée de la désagrégation d’Handesel se voyait enfin rattrapée par la mort et la déchéance. La végétation qui coulait des terrasses et des passerelles pendait en écheveaux de tiges dégarnies et de feuillages flétris. Des fissures se propageaient dans les murs ternes et grisâtres, le bois des ponts et des rambardes se fendillait et se couvrait de mousses et de lichens, qui s’étendaient comme une lèpre verdâtre.
    
    Les dix membres de la dernière promotion active s’étaient retrouvés dans les combles de la Tour des Cartes, sous la haute charpente qui s’arrondissait comme la coque d’un skif, très loin au-dessus de leur tête. Même s’ils se tenaient parmi les meubles bancals et les coffres épars, il y avait quelque chose d’intense et de solennel dans leur pause comme dans leur tenue : l’uniforme formel des exploreurs, au lieu de celui, plus simple et confortable, qu’ils portaient en vol.
    
    Assis les uns contre les autres sur un vieux banc hérissé d’échardes, Fridrik, Lars et Syria s’étaient instinctivement regroupés – ils faisaient encore partie du même équipage, bien que n’étant plus des exploreurs que de nom. Earnest se dressait non loin d’eux ; son regard d’un bleu profond accrochait parfois celui de la jeune femme brune, qui baissait aussitôt la tête, un peu gênée.
    
    Loric était resté debout, les bras croisés, ses deux sabres à la ceinture : un guerrier tout autant qu’un exploreur, bien décidé à ne pas rendre les armes. Augustus se dressait à côté de lui, dans toute son arrogance aquiline. Entre les deux flamboyants Caliciens, le timide Yeris paraissait d’autant plus frêle et effacé.
    
    Marnie et Alon, calmes et posés comme à leur habitude, leur faisaient face. Jorje, sa chevelure rousse accrochant la moindre parcelle de lumière dans la pénombre du grenier, demeurait à l’écart, une expression fermée sur le visage ; il ne faisait même pas mine de toucher la petite flasque d’alcool qui circulait entre les garçons.
    
    Le silence coulait comme une rivière paresseuse, chargée des souvenirs, des craintes, des espoirs qu’elle emportait dans ses remous. Cette réunion aurait tout aussi bien pu être une veillée funèbre… Elle en était une, en quelque sorte. Chacun d’eux avait vidé intégralement ses quartiers, déposant ses affaires dans la malle qui lui était dévolue : une par personne, sans plus, ce qui contraignait les exploreurs et leur famille à laisser derrière eux nombre de biens personnels qui les avaient accompagnés leur vie durant, parfois depuis des générations.
    
    La veille, la Guilde des exploreurs avait été déclarée officiellement dissoute, ses membres déchus de toute fonction en attendant leur reclassement au mieux de leurs intérêts – et de ceux d’Handesel. Dans l’intervalle, ils seraient logés dans des bâtiments de caserne, transformés en prison de fait, chacun dans sa nation d’origine. Landawn grouillait d’uniformes rouges, bleus et jaunes, qui œuvraient de concert à surveiller les anciens exploreurs et veiller à leur parfaite obéissance aux consignes du conseil aux Affaires tripartites.
    
    Ce fut Jorje qui, le premier, brisa la torpeur ambiante. D’un brusque mouvement de colère, il fit crouler une pile de caisses vermoulues qui s’effondra avec fracas, dans un nuage de particules de bois décomposé. Le Calicien roux les regarda les uns après les autres, sa peau claire empourprée par la violence de ses émotions :
    
    « Cette sale bande de charognards ! Je suis prêt à parier que dès que nous serons partis, ils passeront pour se partager les dépouilles !
    
    — Probablement. Ils auraient tort de ne pas en profiter… déclara Augustus avec un calme cynique. Mais nous n’y pouvons rien… »
    
    Son camarade tourna vers lui son regard embrasé :
    
    « Comment peux-tu accepter tout cela ?
    
    — Je n’ai jamais dit que je l’acceptais, mais je ne me laisse jamais perturber par les éléments sur lesquels je n’ai aucun contrôle. Nous ne pouvons pas nous battre contre tout Handesel… Je préfère conserver mon énergie pour ce qui importe vraiment. »
    
    Jorje monta d’une teinte dans la gamme chromatique :
    
    « Et qu’est-ce qui importe vraiment, à ton sens ?
    
    — Sauver ce qui peut l’être encore. Garder la tête haute. »
    
    Le rouquin laissa échapper un grondement de frustration. Passant les deux mains dans sa crinière mi-longue, il toisa ses camarades avec incrédulité :
    
    « Vous ne comptez tout de même pas laisser tomber ?
    
    — Parce que tu as une meilleure idée ? » rétorqua Augustus en haussant un sourcil.
    
    Loric saisit la garde d’un de ses sabres :
    
    « Ne pas se rendre. Résister !
    
    — Et comment ? demanda Lars d’un ton las. Ils ne nous ont rien laissé. Nous n’avons plus aucun skif, plus aucune base de replis… On ne nous donne même pas la possibilité de quitter cette ilande à bord de nos propres engins ! Nous serons trimbalés par les pilotiers comme une cargaison…
    
    — Et qu’est-ce que tu comptes faire alors ? lança Jorje. Devenir le laquais des pilotiers ? Comme ils nous l’ont généreusement proposé ?
    
    — Pour ceux qui ont cette chance », murmura Loric d’une voix sourde.
    
    Fridrik, qui était resté silencieux durant cet échange, leva brusquement la tête :
    
    « Que veux-tu dire, Loric ? »
    
    Le perceveur ferma brièvement les yeux, la mâchoire crispée :
    
    « Les pilotiers craignent beaucoup trop la conjugaison de mes deux dons pour m’inclure dans leur précieuse guilde. Je vais devoir rendre mes sabres. Puis me constituer prisonnier auprès du détachement militaire de mon Empire… dans les heures qui viennent. »
    
    Des cris de surprise, des inspirations brusques, des feulements de rage résonnèrent sous les combles de la Tour des Cartes. Comment osait-on traiter ainsi l’un des leurs ? Même l’imperturbable Augustus semblait secoué par cette perspective. Ses yeux vifs parcoururent l’assemblée de ses camarades :
    
    « Personne d’autre n’est dans ce cas ? »
    
    Alon et Marnie échangèrent un regard, puis la jeune femme aux cheveux courts déclara d’une voix douce :
    
    « En ce qui me concerne, j’ai pu parler au commander du détachement saxe : il pense possible que je puisse être affectée au commandement de Grinwats, sous le contrôle de la Guilde des médicants. Il va m’appuyer en ce sens… Je n’avais pas vraiment d’autres solutions que solliciter son aide.
    
    — Il semblerait que je puisse intégrer de plein droit la Guilde des messagiers », ajouta Alon, comme s’il s’en excusait.
    
    Loric esquissa un sourire amer :
    
    « Eh bien… Il est réconfortant de constater que je suis le seul concerné. »
    
    Earnest s’éclaircit la voix et se leva, dans toute sa prestance typiquement saxe : les traits nets et réguliers, les cheveux d’un blond doré, il avait été surnommé le « prince charmant » par ses camarades moqueurs et un peu envieux, autant pour son physique que pour son esprit chevaleresque. Ce détail était devenu plus cocasse encore quand le Saxe avait embrassé la carrière de mécanicien. Un prince, certes, mais revêtu d’un tablier de cuir et couvert de cambouis… un paradoxe qui amusait sans fin ses amis. Mais en cet instant, personne ne songeait à rire de lui :
    
    « Nous sommes tous affectés par le traitement qui t’est réservé, Loric. Notre sort est peut-être plus enviable… mais pas de beaucoup, en fait. Ceux d’entre nous qui ne bénéficient pas du soutien d’une autre guilde et se verront recasés au sein des pilotiers ne pourront jamais atteindre le statut de mestre. Voire de compagnon. De plus, nous nous serons tous expédiés sur des ilandes différentes. Alon, Marnie… Vous ne devez pas vous sentir coupables : il est normal que vous cherchiez une position où vous pourrez exercer votre don secondaire. Et même si votre situation semble meilleure, il reste que plus jamais, vous ne serez des exploreurs… comme c’est le cas pour nous tous. »
    
    Il baissa légèrement la tête et lança vers Syria un regard d’une intensité presque palpable. Il prit une grande inspiration avant de poursuivre :
    
    « Depuis quelque temps déjà, Syria et moi sommes devenus… proches. Nous avons préféré rester discrets sur notre relation, compte tenu des circonstances. Nous pouvons accepter de ne pas servir sur le même skif… Mais être à jamais séparés par une décision inique du conseil aux Affaires tripartites, nous ne l’admettrons jamais ! »
    
    Surpris par l’accent farouche dans sa voix autant que par la nouvelle de cette relation – même si certains l’avaient soupçonnée –, les huit autres gardèrent le silence. Marnie se mordit la lèvre et baissa la tête, resserrant ses bras autour d’elle, comme en proie à un froid soudain. Avec délicatesse, Fridrik évita de la fixer : les sentiments de la médicante n’étaient pas un secret pour lui. Il attendit que les trois Caliciens, naturellement plus prolixes et extravertis que leurs camarades erdans et saxes, réagissent aux paroles de leur compagnon. Face à leur silence inhabituel, il décida de prendre les devants :
    
    « En toute honnêteté, Earnest, je ne vois pas vraiment comment nous pourrions y échapper. Nous sommes cloués sur place. Tu ne comptes quand même pas… détourner un skif ? »
    
    À cette idée, même Jorje, Augustus et Loric eurent l’air choqués. Il était juste inimaginable de subtiliser un précieux aérostat au nez et à la barbe des pilotiers et des contingents armés. La résolution d’Earnest continuait de brûler, une flamme azur qui le dévorait de l’intérieur et brasillait dans ses prunelles :
    
    « Si c’est la seule solution, déclara-t-il farouchement, alors nous le ferons. »
    
    Augustus secoua la tête, un sourire ironique aux lèvres :
    
    « Allons, tu ne t’emportes pas un peu vite ? Dans quelques années, les choses se seront peut-être suffisamment tassées pour vous permettre de convoler comme il se doit… »
    
    Le Saxe lui lança un coup d’œil assassin :
    
    « Arrête, Augustus ! Ce n’est pas qu’une question… personnelle… »
    
    Lentement, Earnest se rassit :
    
    « Il y a autre chose… Un fait qui ne peut en principe être évoqué que devant le bureau de la Guilde… »
    
    Augustus rectifia le col de sa veste et sourit à son ami :
    
    « Voyons Earnest… Techniquement, il n’y a déjà plus de bureau de la Guilde. Même plus de Guilde, en fait… Si cela peut t’aider, considère-nous comme le nouveau bureau ! »
    
    En dépit de la gravité du moment, la répartie de l’élégant Calicien parvint à faire sourire ses camarades, même Jorje et Loric. Earnest hocha la tête, soulagé :
    
    « Syria le sait déjà, je ne pouvais me résoudre à le lui cacher… »
    
    Il captura à nouveau le regard de la brune avant de poursuivre :
    
    « Je ne suis pas certain que vous allez apprécier ce que je suis sur le point de vous révéler… »
    

    ***

    
    Framke se sentait frustrée : Fridrik avait décidément le don de couper son récit au moment le plus intéressant.
    
    D’un autre côté, elle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir d’hésiter à lui révéler les secrets les plus précieux de son ancienne guilde, comme à lui conter des souvenirs aussi douloureux et intimes.
    
    « Ce qu’Earnest vous a confié… Est-ce que c’était si… important ? » demanda-t-elle d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre détaché.
    
    Fridrik leva les yeux vers la trouée du ciel :
    
    « Tu n’as pas idée, tortchen… Tu n’as pas idée… »
    
    Il se pencha en avant, appuya ses coudes sur ses genoux et passa ses mains ridées sur ses yeux :
    
    « Et vu la nature de ce qu’il nous a avoué… nous avons compris que la fuite était la seule solution… »
    
    La jeune rousse fronça les sourcils :
    
    « Mais je croyais que ce n’était pas possible de quitter Landawn… Vous avez trouvé un skif ? »
    
    Le vieil homme laissa retomber ses mains et éclata de rire :
    
    « Oui, nous en avons trouvé un ! »
    
    
***

    
    La confession d’Earnest les avait laissés tout d’abord choqués, puis étrangement pensifs…
    
    Ils avaient toujours cru qu’à part Alon , Marnie et Loric, ils partageaient tous le même don secondaire… Jamais ils n’auraient pu soupçonner qu’il existait encore un autre, aussi sombre que le leur était lumineux, et que c’était Earnest, le plus pur d’entre eux, qui en était l’héritier malheureux. Maintenant, à bien y réfléchir, aucun d’entre eux ne l’avait jamais vu lors des quelques sessions où on leur avait expliqué, par deux ou trois, comment maîtriser leur capacité nouvellement découverte.
    
    Plus surprenant encore, cette particularité lui avait valu, selon une tradition aussi ancienne que la mémoire des hommes d’Handesel, une mémoire plus embrumée que le Nebel, de devenir le gardien du bien le plus précieux de la Guilde.
    
    « C’est ici que je l’ai dissimulée, expliqua-t-il. Il ne faut en aucun cas qu’elle puisse tomber entre les mains des empires ou des pilotiers… Ou pire encore, des Affaires tripartites ! »
    
    Il se leva et se dirigea vers un coin des combles, là où la structure d’épaisses poutrelles métalliques s’abaissait vers le plancher. Sans prendre garde à l’habit qu’il s’efforçait habituellement de tenir immaculé, il écarta une pile de caisses poussiéreuses, contenant de vieux uniformes réformés. Derrière se trouvait un coffre à demi-défoncé, dans lequel il fourragea un moment, pour en sortir un objet enroulé dans des chiffons.
    
    Aussitôt, les neuf autres firent cercle autour de lui, afin de le regarder dégager ce que renfermaient ces nippes. Lentement, le jeune Saxe démaillota son précieux fardeau, laissant apparaître un coffret de bois noir, patiné par l’âge et orné de ferrures argentées. Au centre du couvercle, un fragment de serpentine taillé renvoyait un éclat trouble sous la lumière parcimonieuse des veilleuses.
    
    « C’est cela ? grommela Jorge en tendant le cou par-dessus la tête de Yeris. Ça n’a rien de bien terrible… »
    
    Le frêle Erdan secoua la tête et murmura de sa voix calme :
    
    « Ce n’est pas l’Arche elle-même qui est précieuse, Jorje. C’est ce qu’elle contient. On dit que toute l’histoire de la Guilde dort dans cette boîte.
    
    — L’histoire… »
    
    Le rouquin secoua la tête en ricanant :
    
    « Cela nous servira à quoi, puisque la Guilde est pour ainsi dire morte et enterrée ? »
    
    Augustus repoussa une mèche châtaine qui retombait sur son front :
    
    « Si tu avais écouté en cours, Jorje, tu saurais que la Guilde des exploreurs est la plus ancienne d’Handesel. Et il se pourrait bien qu’elle ait gardé mémoire d’une époque que tous ont oublié depuis longtemps… »
    
    Earnest hocha la tête pour approuver les paroles du Calicien au profil busqué, tandis que sa main caressait tendrement le bois noir. Tous savaient que le monde d’Handesel semblait figé dans le temps : personne n’avait souvenance d’un « avant ». Avant la déchéance. Avant le Nebel. Personne ne s’expliquait cette absence de mémoire : le présent était bien trop dur pour qu’on se préoccupe du passé. Même le futur était une notion vague à laquelle il était préférable de ne pas trop réfléchir.
    
    Les yeux gris de Yeris brillaient de leur propre feu. Le petit Erdan exerçait la spécialité de cartographe ; il avait la charge de noter le tracé des rodes ouvertes par la progression des Skifs dans l’unnon et de veiller sur les précieuses archives de la Guilde. La simple pensée que tout le travail fourni par les exploreurs durant des siècles pourrait être accaparé par les pilotiers devait le bouleverser.
    
    Mais personne ne s’attendait à ce qu’il leur déclare, avec un mélange de triomphe et de fermeté, une nouvelle plus surprenante :
    
    « En fait… je sais où il y a un skif que nous pouvons utiliser ! »
    
    Neuf regards interloqués convergèrent vers lui.
    
    « Mais nous allons devoir tous nous y mettre si nous voulons décoller ! » ajouta-t-il plus prudemment.
    
    Un peu gêné par tant d’attention, il leur expliqua ce qu’il avait découvert en furetant dans les entrepôts de la Guilde.
    
    Quelques heures plus tard, alors que la nuit avait éteint la lueur opalescente dans les remous du Nebel, ne laissant quelques traînées verdâtres vaguement luminescentes, huit jeunes gens se retrouvèrent devant un hangar avachi, de l’autre côté de l’ilande. Ils avaient drapé des manteaux sombres par-dessus leur uniforme vert et discrètement progressé à travers les terrasses, les allées et les passerelles, parfois même les toitures, pour atteindre cette partie presque désertée de Landawn sans emprunter les rues où passaient les patrouilles. Yeris s’était muni d’une lampe à huile dont il était prêt à tout moment à baisser l’intensité.
    
    D’un commun accord, Alon et Marnie ne participaient pas à l’expédition nocturne : même s’ils brûlaient d’accompagner leurs compagnons, il avait été jugé plus prudent de les écarter au plus tôt de cette périlleuse tentative.
    
    « Mieux vaut que vous ne soyez pas mis en cause, avait déclaré Augustus. Si nous sommes destinés à devenir des fugitifs, autant que nous puissions compter sur des personnes bénéficiant toujours d’une existence légale. »
    
    Le messagier et la médicante avaient accepté, la mort dans l’âme, mais ils étaient bien trop raisonnables pour ne pas admettre qu’il en était mieux ainsi.
    
    Fridrik observa d’un air dubitatif le grand bâtiment de planches vermoulues, que rien ne distinguait des autres remises à l’entour. Il tendit la main pour éprouver la résistance de la paroi extérieure : la structure se mit à branler dangereusement. Il recula précipitamment et se tourna vers Yeris :
    
    « Tu veux vraiment entrer là-dedans ? »
    
    Le cartographe repoussa de son visage mince la frange qui dissimulait à demi son regard.
    
    « Bien sûr ! » répondit-il simplement avant de mener la voie vers la paroi arrière du hangar. Cette dernière paraissait plus récente, comme si tout un pan de la bâtisse avait été reconstruit quelques décennies plus tôt. Une porte à doubles battants s’y ouvrait, bloquée de l’extérieur par une barre glissée dans des tenons de fer rouillé.
    
    « Des caisses de papiers anciens et de cartes périmées sont conservées dans les autres remises, expliqua Yeris en souriant. En les cherchant pour les cataloguer, je suis tombé sur toute autre chose… »
    
    Il esquissa un sourire d’enfant enthousiaste :
    
    « J’étais loin de réaliser que c’était ce genre de relique que j’allais découvrir… »
    
    S’arc-boutant sur la barre, il commença à la faire glisser pour libérer l’issue – bientôt aidé de Loric et de Lars, les deux plus forts de leur petit groupe. Avec quelques efforts, le madrier accepta enfin de bouger. Sous la poussée des jeunes gens, les deux portes s’écartèrent, dans un grincement plaintif qui fit frémir les apprentis conspirateurs.
    
    Sous leur regard apparut une caverne de pénombre, un gouffre d’une noirceur absolue. Un froissement d’ailes leur apprit que des locataires emplumés, probablement des ruks ou des turdes, avaient élu domicile dans la bâtisse en profitant des brèches dans les parois de bois. Yeris intensifia la lumière de sa lampe et s’engagea le premier dans le hangar obscur :
    
    « Faites attention, il y a des débris sur le sol. »
    
    Les sept autres exploreurs se regroupèrent dans le halo lumineux, qui semblait dérisoire dans l’immensité du bâtiment où se perdait la voix douce du cartographe. Ce dernier s’avança de quelques toises puis leva la lanterne à bout de bras.
    
    Dans un premier temps, elle ne tira de l’ombre qu’un carénage de bois, des montants de métal, une épaisse enveloppe de toile renforcée. Mais progressivement, au fur et à mesure que leurs yeux s’habituaient à l’obscurité, les éléments se remirent en place, pour s’agencer sous la forme… d’un skif.
    
    Il s’agissait de toute évidence d’un modèle réformé, d’une taille largement inférieure à celle des engins à présent employés. Il semblait incroyablement ancien et, cependant, plus robuste que les skifs à bord desquels ils avaient pu voyager. La nacelle fermée était plutôt ventrue, plus comparable à la coque d’un bateau qu’à un wagon de monorail, et incroyablement ouvragée : des frises sculptées encadraient les hublots et suivaient le tour des portes. La verrière ressemblait à un gigantesque vitrail avec ses montants sinueux comme des tiges entrelacées. Même la structure métallique s’ornait de moulures délicates. La toile du ballon semblait bien plus récente que la nacelle et contenait, bizarrement, suffisamment de gaz pour permettre l’ascension.
    
    « Ce skif est celui à bord duquel a été découvert Landawn, expliqua Yeris. Il a été conservé en tant que témoignage historique durant des décennies. On le faisait même parfois voler au-dessus de l’ilande. Puis les problèmes d’Handesel sont devenus trop sérieux et on a oublié ce genre de célébration… »
    
    Du bout des doigts, il caressa le bois ciré et patiné :
    
    « L’enveloppe a été changée pour la dernière fois il y a trente ans environ et les machineries ont été remises en état… Avant le… drame, il était question de rebâtir le hangar pour mieux le protéger. »
    
    Le cri rauque et plaintif d’un ruk retentit au-dessus d’eux, renforçant l’impression surréaliste occasionnée par cette découverte. Fridrik esquissa quelques pas en direction de l’engin, manquant de trébucher sur les débris qui jonchaient le sol. Il parvint à retrouver son équilibre et gagna la passerelle déployée sous la porte, notant que d’énormes chaînes retenaient le skif. Earnest et Syria, main dans la main, s’approchèrent à leur tour, une expression presque béate discernable sur leur visage noyé dans le clair-obscur.
    
    Lars posa une main sur l’épaule de Fridrik et lança à l’attention du cartographe :
    
    « Et maintenant, Yeris ? »
    
    Le mince Erdan se tourna vers le couple qui gravissait déjà la passerelle :
    
    « Maintenant ? Nous allons visiter ! »
    
    
***

    
    Le vieil exploreur ne put s’empêcher de sourire au souvenir de cette incroyable découverte.
    
    « Bien sûr, tortchen, les choses n’étaient pas si simples ! Il fallait vérifier les machineries, le combustible, les turbines, les cadrans, les cartes… Et décider qui ferait partie de l’équipage… Nous en avons discuté au moins deux heures. Nous avions besoin d’un pilote, d’un navigateur, d’un mécanicien, d’un cartographe… C’était le minimum requis pour faire voler cet engin. Il a été également convenu que certains d’entre nous accepteraient d’entrer chez les pilotiers pour déterminer comment le vent allait tourner et pouvoir en informer les autres…
    
    — Earnest et Syria… Je suppose qu’ils sont partis ?
    
    — Oui, tortchen, et moi aussi… en tant que navigateur. Earnest était déjà mécanicien, mais comme il était… en quelque sorte, notre capitaine, nous avons décidé que Lars viendrait aussi, ainsi que Yeris et Jorje, notre pilote. Augustus s’est porté volontaire pour intégrer la guilde des pilotiers. Grâce à sa faconde et à l’influence de sa famille, il pourrait toujours mener sa barque, contrairement à Jorje. Quant à Loric, il devait fuir avec nous pour échapper au destin auquel le condamnait le conseil aux Affaires tripartites. »
    
    Framke demeura un moment pensive, les bras autour de ses jambes repliées, le menton sur les genoux :
    
    « Fridrik, murmura-t-elle au bout d’un moment, est-ce que je peux te poser une question ? »
    
    L’ancien exploreur ne put s’empêcher d’être intrigué par l’attitude de sa protégée : il n’était pas dans la nature de l’adolescente d’hésiter ainsi, surtout quand elle s’adressait à lui.
    
    « Tu sais bien que tu peux me poser toutes les questions qui tu le souhaites, tortchen.
    
    — Oui, je le sais, répondit-elle, une peu boudeuse, mais tu n’y réponds pas toujours… »
    
    Il se racla la gorge, un peu gêné, ce qui fit rire la jeune rousse :
    
    « Ne t’inquiète pas, Fridrik, déclara-t-elle en posant sur lui ses prunelles dorées brillant d’une étincelle rieuse, je comprends bien que tu ne veuilles pas tout me dire… »
    
    Elle se mordit la lèvre, passa une main sur sa nuque, puis déclara enfin :
    
    « Je voulais juste savoir… pourquoi le conseil aux Affaires tripartites considérait-il ton ami Loric comme quelqu’un de si dangereux. Les perceveurs sont aussi terribles qu’on le raconte ? Je sais que Loric était ton camarade, mais cela veut-il dire qu’il était… une sorte de monstre ? »
    
    Fridrik ferma les yeux en soupirant :
    
    « Je sais ce qu’on raconte… Mais en fait, tortchen, les perceveurs sont dotés d’un sens exceptionnel qui leur permet de percevoir, comme leur nom l’indique, tout ce qui se trouve autour d’eux et de réagir à une vitesse exceptionnelle, à la moindre menace. Si tu leur bandais les yeux, ils seraient encore capables, avec leurs deux sabres, d’esquiver la plupart des coups et de repousser dix attaquants en l’espace de quelques secondes… Avec l’entraînement qu’on leur donne, ils deviennent des combattants d’exception, mais en fait… »
    
    Il secoua la tête doucement :
    
    « … les perceveurs sont souvent, par ailleurs, des personnes calmes et raisonnables, qui n’ont rien des dangereuses machines à tuer que l’on décrit parfois. Si tu venais à en croiser un, tu serais la première surprise en apprenant la nature de son don. »
    
    Framke hocha gravement la tête :
    
    « Je vois… Ton ami Loric était ainsi, Fridrik ? Quelqu’un de bien ? »
    
    Loric…
    
    Fridrik baissa tristement la tête. Les événements de cette nuit si lointaine étaient restés gravés dans sa mémoire et rien ne pourrait jamais les effacer. La peur, l’excitation… l’horreur… le désespoir…
    
    « Oui, tortchen… Il pouvait se montrer un peu cynique et impulsif, mais Loric… Loric était quelqu’un de bien… »
    
    
***

    
    À bord du skif antique, régnait une tension qui n’était pas sans rappeler celle qui précédait tout voyage dans l’unnon, en plus intense…
    
    « Tu es vraiment sûr, Lars ? », demanda Jorge avec scepticisme.
    
    L’Erdan lui adressa un large sourire empreint d’une assurance un peu forcée :
    
    « Le toit est si vermoulu que le skif, une fois ses amarres larguées, pourra passer au travers sans dommage ! »
    
    Debout face à la verrière, les yeux braqués vers un horizon inexistant, Earnest garda le silence ; Fridrik remarqua cependant sa mâchoire crispée et ses poings serrés. Syria, qui, en tant qu’intendante, avait accès à des réserves de vivres et de combustible, avait acheminé avec l’aide de Loric et de Jorje assez de provisions pour permettre aux sept membres d’équipages de tenir – certes chichement – une semaine à bord du skif. L’opération l’avait laissée si épuisée qu’elle s’était affalée dans le second siège de pilotage, drapée dans son manteau.
    
    Lars posa une main sur l’épaule d’Earnest :
    
    « Viens, les machineries ne vont pas se lancer toutes seules.
    
    — Attendez ! »
    
    Augustus, debout à côté de l’entrée, était resté à bord aussi longtemps que possible ; le Calicien fixa intensément de son regard vert les deux mécaniciens :
    
    « Si je ne vous revois pas, je vous souhaite bonne chance… »
    
    Les deux garçons blonds s’approchèrent pour lui offrir une vigoureuse poignée de main. Ils ne se risqueraient à rien de plus intime, mais leurs yeux embués et fiévreux parlaient pour eux. Tandis que Lars et Earnest disparaissaient dans la salle des machines, Fridrik regarda le Calicien et ses amis échanger leurs adieux, tentant de graver tous les détails de la scène dans sa mémoire. L’espace de commandement, parcimonieusement éclairé par des veilleuses, était bien plus réduit que ceux dans lesquels le navigateur officiait habituellement, mais bien plus luxueux : partout luisait l’éclat chaud du bois ciré ; le cuir des deux sièges de pilotage se craquelait un peu, mais cela n’ôtait rien à leur profondeur confortable. À l’arrière, le pupitre alliait une essence brun-rouge au bronze patiné décoré de filigranes de cuivre. Même les cadrans s’ornaient de fines ciselures.
    
    Finalement, Augustus s’avança vers lui, le considérant gravement. Fridrik et lui n’avaient jamais été particulièrement proches, mais après Alon et Marnie, il était difficile de laisser quelqu’un d’autre derrière eux. Il tendait la main quand…
    
    « Eh, vous entendez cela ? »
    
    Jorje s’était tourné vers la porte restée ouverte : des bruits de pas et des rumeurs de voix se faisaient entendre à l’extérieur du hangar… Les sons étaient encore lointains, mais on ne pouvait manquer de reconnaître la clameur de troupes en marche. Le Calicien roux courut vers la salle des machines :
    
    « Lars, Earnest ! Dépêchez-vous, lancez les moteurs ! »
    
    Sa voix s’effilocha comme il filait à l’arrière, laissant la salle de commandement dans une quasi-panique. Fridrik se rua vers les instruments, vérifiant frénétiquement les cadrans. Sans même avoir à la regarder, il sentit Syria se glisser à côté de lui, prête à l’assister : même si ses connaissances en navigation remontaient à son apprentissage, elle était la seule à pouvoir se rendre utile dans ce domaine. Augustus se pencha par la porte restée ouverte, cherchant à déterminer s’il pouvait encore partir. Yeris le saisit par le bras :
    
    « Tu n’as plus le temps, viens ! »
    
    Il le tira vers le fauteuil de pilote tandis qu’avec un grand tremblement, le skif revenait à la vie. Alimentées par les turbines, les lampes qui longeaient le plafond de la nacelle s’illuminèrent, d’un blanc bleuté aveuglant. L’appareil commença à s’élever, mais retomba soudain dans un soubresaut. Augustus se cramponna aux leviers de directions, les dents serrées. Yeris s’aplatit dans l’un des sièges.
    
    « Les amarres ! cria Jorje qui venait de revenir dans la salle des commandes.
    
    — Pas possible de les larguer de l’intérieur ? » demanda Fridrik, l’estomac noué et le cœur battant à tout rompre.
    
    Le silence de Jorje fut éloquent. Le skif se cabrait contre les chaînes qui le retenaient, comme un animal affolé tentant de rompre sa longe. Dans la lumière qui filtrait par la verrière, ils aperçurent les premiers soldats, des Erdans en uniforme ocre, faire irruption dans le hangar, criant des sommations qu’aucun d’eux n’entendait.
    
    « J’y vais ! »
    
    Avant même qu’aucun d’entre eux ne puisse réagir, Loric, ses deux sabres de perceveur à la ceinture, ses mèches sombres en bataille, bondit vers l’extérieur :
    
    « Allez-y, fermez vite la porte ! Je vais les retenir ! »
    
    Syria lui lança un regard horrifié :
    
    « Si nous fermons la porte, comment vas-tu remonter ? »
    
    Le perceveur s’immobilisa, une main sur le montant, en lui lançant un regard par-dessus son épaule. Ses yeux luisaient d’une terrible résolution. Il esquissa un sourire puis sauta au-dehors, ses lames étincelantes glissant de leur fourreau.
    
    « Loric… »
    
    La voix de Syria n’était plus qu’un murmure ; Fridrik passa un bras autour de ses épaules, tandis que la jeune femme s’affaissait contre lui, les doigts crispés sur son poignet.
    
    La première des quatre chaînes s’arracha avec un gémissement de métal torturé ; le skif bascula légèrement sur la gauche. Jorje jeta à ses amis un regard d’excuse, un peu trop brillant, puis courut actionner le retrait de la passerelle et fermer la porte. La seconde chaîne céda, puis la troisième…
    
    L’engin fut ballotté quelques instants, retenu par sa dernière amarre, puis le tenon sauta enfin. À travers la verrière, supportant encore une Syria en larmes, Fridrik eut juste le temps d’apercevoir un éclat d’étoffe verte et d’acier étincelant au milieu des troupes en ocres, puis le skif décolla, émergeant du hangar dans une pluie de débris avant de s’élever dans l’air de la nuit.
    
    
***

    
    Fridrik passa l’extrémité de ses doigts sous ses yeux, puis examina pensivement l’eau qui les maculait.
    
    Il leva la tête, comme s’il pouvait voir le skif vénérable qui s’était élevé gracieusement cette nuit-là dans le ciel de Landawn, emportant avec lui les derniers trésors et les derniers rêves des exploreurs.
    
    « Fridrik… »
    
    Il se tourne vers l’adolescente dont il avait presque oublié la présence :
    
    « Est-ce qu’il avait un nom, ce skif ? »
    
    Le vieil Erdan sourit avec douceur :
    
    « Oui, tortchen, il en avait un. Il s’appelait la Rose des Vents. »
    
    

Texte publié par Beatrix, 10 septembre 2017 à 00h38
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