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Tome 1, Chapitre 6 « Chaos » Tome 1, Chapitre 6
Avec la force du désespoir Sara se dégagea de l'emprise de l'homme. Elle tourna à droite, se guidant à l'aide de sa main contre le mur pour avancer. Sa vision redevint vraiment nette lorsqu'elle entra dans le grand hall d'attente, après avoir ignoré le salon informatique. Interdite, elle tomba à genoux. La Française ne put retenir un spasme. Dans un jet brusque, son estomac se vida du peu qu'il contenait. L’Anglais, maintenant à ses côtés, voulut prendre ses cheveux afin qu'elle ne se vomisse pas dessus. À son grand étonnement, deux tiers des mèches de la jeune femme restèrent prisonniers de ses doigts. Elle était là, à terre, presque chauve à regarder le spectacle de mort et de désolation qui s'offrait à elle.
    
    Le grand local vitré était meublé de petits fauteuils carrés. En cuir, leur disposition régulière offrait des espaces pouvant accueillir de deux à quatre personnes. Dans le fond, deux grandes désertes proposaient un choix de plats chauds et de boissons. De-ci, de-là des lampadaires halogènes modernes diffusaient une lumière douce propice à la relaxation. À la droite de la jeune femme, un arrangement floral de plantes d'intérieur ainsi qu'une petite fontaine japonaise entouraient des chaises longues et délimitaient la zone de silence. Le silence, justement, était interrompu par des spots publicitaires en provenance des nombreux écrans. Aucune émission ne diffusait en direct, les slogans préprogrammés, entrecoupés de studios d'information vides tournaient en boucle.
    Lorsqu'elle l'avait traversée, Sara n'avait pas remarqué l'immensité du lieu. Ou étaient-ce tous ces corps coincés dans des postures quotidiennes qui créaient cet effet ? L'immobilisme, voilà ce qui définissait le mieux la situation. L'horreur, elle, se lisait sur les visages figés. Les bouches grandes ouvertes et les yeux exorbités laissaient deviner la souffrance qui avait habitée ces hommes et ces femmes dans leurs derniers instants.
    
    Ils y avaient ceux, assis, qui lisaient leur journal ou téléphonaient, et les autres, morts longilignes étendus au milieu des allées ou devant les buffets. Pas besoin d'avoir assisté à la scène pour comprendre qu'ils avaient été pétrifiés vivants et que leur agonie avaient pris des heures. Les hurlements reprirent vie dans la mémoire de mademoiselle de Montalivet de Giron. Le souvenir des sons lourds avaient une raison d'être maintenant. Il ne pouvait s'agir que d'eux, ces anonymes décédés à quelques mètres d'elle.
    
    Toujours muette de stupéfaction, Sara tourna la tête. Elle suivit le regard de monsieur Grant et posa ses yeux sur les grandes fenêtres. La jeune femme réalisa à quel point ils avaient été chanceux. Les pistes d'envol étaient jonchées d'épaves d'avions encore fumantes. Les explosions entendues deux jours plus tôt ainsi que les violentes vibrations correspondaient probablement à la chute des appareils qui, déjà en vol, s'étaient alors écrasés au sol. Ils avaient éventré une grande partie de l'aéroport, laissant seulement le hall des départs intact.
    
    Simus souleva la Française toujours à genoux. Il la prit dans ses bras et la conduisit sous la douche. La jeune femme parcourue de frissons nerveux respirait avec beaucoup de mal. Le pilote la posa à même le bac avant de disparaître. À peine un quart d'heure plus tard, il revint. L'Anglais avait avec lui sa valise de cabine. Laissée non loin du fauteuil qu'il s'était réservé en poursuivant le schtroumpf, elle contenait, entre autres choses, un rasoir électrique.
    Il pouvait entendre Sara sans h pleurer doucement. Elle cessa lorsque le marchand d’armes entra. Il la déshabilla totalement et remarqua son mutisme. Aucun mot ne sortit non plus de la bouche de la Française lorsque à moitié nu, lui aussi, l’homme d’affaires la débarrassa de ses traces de régurgitations sous une douche glacée. Il pensait qu'elle aurait tempêté, réalisant qu'il lui rasait la tête, mais elle ne dit rien.
    
    L’Anglais ne savait pas quoi faire afin de sortir sa compagne du moment de son état de choc. Il ne savait pas non plus pourquoi la peau du crâne de la jeune femme était devenue bleue. Il n'était sûr que d'une chose, il fallait qu'ils avancent, qu'ils trouvent des réponses ! Après lui avoir remis ses dessous, il vêtit la jeune femme d'une de ses chemises propres. Il l’aida à enfiler ses chaussettes ainsi que les grosses chaussures de marche que la Française portait depuis qu’il l’avait vue la première fois. Il se changea à son tour passant un pantalon de jogging, un T-shirt ainsi qu’une paire de chaussures de sport dernier cri.
    
    Simus réfléchit un instant et décida de ne pas s'encombrer de son bagage. Il récupéra les pulls en cachemire et les plaça dans un sachet plastique. L'absence de réactions de Sara sans h le poussa à l'abandonner. Dans cet état, elle ne lui était d’aucune utilité.
    Pourtant, une fois dans l'embrasure de la porte, il n'y arriva pas. Il fit demi-tour et l'embrassa fougueusement sur la bouche. Après tout, c’était peut-être la dernière femme vivante sur Terre.
    La douleur qui se propagea sur sa joue, suite à la gifle qu'il venait de recevoir, le soulagea. Au-delà des mots, il était heureux. Sara était debout, les mains sur les hanches, le fusillant du regard :
    
    " Non mais ça va pas ! cria-t-elle, furieuse.
    — Content que tu sois de retour, crâne d'œuf ! "
    
    Dit-il en la prenant dans ses bras et en frottant énergiquement sa tête du plat de la main. Sara se dégagea violemment et l'invectiva :
    
    " Mais vous êtes un grand malade en réalité ! Qui vous a permis de me raser le crâne ! Et on se tutoie maintenant ?
    — Vous ! Vous m’avez donné tous les droits…qui ne dit mot consent ! Vous êtes choquée, ce que je comprends, mais c'est pas le moment de mollir ! Vous m'en voudrez plus tard, lorsque nous serons en sécurité !
    — Espèce de cinglé, ne me touchez plus jamais ! Passez-moi de quoi cacher ça ! " dit-elle en tentant un bras en sa direction.
    
    Simus Walker Grant respira profondément et se força à ôter le sourire idiot qui éclairait son visage. Il chercha dans son sac et sortit un bonnet de cachemire rouge destiné, en première intention, à sa plus jeune nièce. La jeune femme se planta devant la glace et essaya de dissimuler au mieux sa calvitie.
    
    Devant l’air faussement contrit de monsieur Grant, Sara décida de le pardonner pour l’instant, se souvenant qu'ils étaient, jusqu’à preuve du contraire, seuls au monde. Elle n'avait pas de temps ni pour la rancune ni pour la vengeance, ils devaient faire équipe. En plus, il n'embrassait pas si mal ! Juste avant de partir, la Française tendit la main à monsieur Grant. Il la lui prit en faisant un signe de tête.
    
    Ils expirèrent d'un même souffle et s'engagèrent d'un pas hésitant au travers des salons, enjambant les corps et chassant les mouches. La décomposition de ce qui avait été des humains venait de commencer dans une odeur putride et un bourdonnement agaçant.
    
    Lorsque Sara s'arrêta à côté du comptoir d'accueil, elle eut un haut-le-cœur, reconnaissant l'hôtesse qui l'avait laissée passer. Elle se reprit et demanda en se tournant vers l’Anglais :
    
    " Où allons-nous ?
    — Chercher mon sac ! »
    
    
***

    
    Pourquoi nous ? Cette question tournait sans fin dans l'esprit de Sara, lui donnant par moment la rage d'avancer ou encore la force de ne plus regarder. Ces simples mots ne voulaient pas sortir de sa tête.
    Si elle avait trouvé dans un premier temps le lounge des catégories supérieures immense, elle n'avait maintenant pas de superlatifs pour définir l'étendue qui se présentait à elle. La jeune femme avait l'impression de marcher à l'intérieur d'un monstre en pleine digestion. Il ne manquait que le péristaltisme et les sucs gastriques pour que le tableau soit complet. La jeune Française se surprit à se dire que si cela arrivait, elle n'en serait même pas étonnée.
    
    Son cerveau, bloqué sur cette simple interrogation, était prêt à tout croire. Même le fait que Simus veuille passer par le tapis d'enregistrement des bagages, pour descendre dans la zone de stockage des valises, ne la choquait pas plus que cela. L'Anglais les faisait se mouvoir tels des ninjas. Constamment aux aguets, Princesse vérifiait chaque angle, chaque allée. Pourtant, pas un seul instant durant leur progression minutieuse, il n'avait laissé Sara.
    
    Leurs mains liées par une forte pression, ils avançaient. Si le terrain venait à être trop découvert, l’homme s’accroupissait et marchait tel un canard, entraînant la jeune femme à faire de même. Sara réalisa que monsieur Grant n’était pas qu'un marchand d’import export. Son regard aiguisé et ses mouvements faisaient de lui un prédateur. Cette constatation modifia sa question et : "Pourquoi nous ?", devint : "Pourquoi moi ?".
    
    La jeune femme n'avait rien pour survivre, ni moral d'acier ni physique de vainqueure. Elle se sentait inutile et vulnérable. Elle trouvait que Dieu, le Monde ou même l'Espace avait un drôle de sens de l'humour pour laisser dans cette grande cage de verre, qu'était devenu l'aéroport de Calcutta, un tigre et une colombe.
    Sara décida alors qu'il valait mieux abandonner. Elle fit glisser ses doigts, doucement, entre ceux de l’Anglais, et s'arrêta. Ils étaient face aux guichets d'embarquement. Ce n'était plus des centaines de corps, mais des milliers qui leur barraient le passage. Du moins, c'était l'impression qui envahissait la Française à cet instant précis. Il n'y avait plus qu'un seul choix : marcher sur les morts. Retenant difficilement sa révulsion, la jeune femme se tétanisa.
    
    L'Anglais, sans réfléchir, la prit dans ses bras. Il lui dit une chose qui la surprit et la toucha tout à la fois. Il regarda tristement et lui sourit :
    
    " Pleurez pour moi, Sara sans h."
    
    Ce qu'elle fit. Ses yeux s'embrumèrent. Les larmes coulaient doucement le long de ses joues pendant que les pas de l'homme s'enfonçaient dans les chairs en décomposition. Alors qu'il écrasait, sans les voir, les bras d'un enfant, les perles fines qui habillaient les joues de Sara se transformèrent en longs sanglots.
    
    Il la posa sur le tapis roulant toujours en mouvement et y monta à son tour. Tout d'abord assis en tailleur, ils durent ensuite s'allonger. Ils passèrent ainsi le petit portillon qui séparait la zone publique du hangar réservé aux bagagistes. La jeune femme attrapa la main de Simus. Ils étaient maintenant blottis l'un contre l'autre. Après deux ou trois arabesques, la chenillette épousa une pente vertigineuse qui les fit tomber.
    Ils étaient comme en apesanteur, glissant à toute vitesse vers un monticule de valises et de sacs entremêlés. Les bagages avaient probablement dû s'entasser ainsi lorsque le courant avait été coupé. Dans un même mouvement, se tenant toujours par la main, les deux jeunes gens atterrirent assis sur le haut de la pile.
    Là où monsieur Grant fit une roulade pour dégager au plus vite, Sara resta les yeux et la bouche grands ouverts. L'Anglais l'attira vers lui et la récupéra, deux mètres plus bas.
    
    " Sara, sans h, vous êtes incroyable ! Qu'est-ce qui vous fait sourire ?
    — L'absence.
    — L'absence ? répéta-t-il, sans comprendre.
    — L'absence d'âmes mortes," lui dit-elle soulagée.
    
    S'il haussa les épaules dans un premiers temps, il ne put s'empêcher de sourire. Cela ne dura pas pourtant plus de quelques secondes.
    
    Maintenant, navigant dans les couloirs déserts au milieu des bagages entreposés, ils cherchaient les malles du négociant d’import-export. Grandes, noires et en métal, ses trois cantines contenaient tout ce dont l'homme aurait eu besoin si son expédition de secours au Bangladesh avait eu lieu. Ils consultèrent les différents dossiers, laissés sans surveillance par des employés probablement morts depuis longtemps. Ainsi, ils surent dans quel secteur chercher.
    Ils s'escrimaient depuis plus d'une heure et Sara avait déjà proposé d'abandonner au moins une dizaine de fois, que l’Anglais continuait sa quête sans même lui répondre. Poussant un sac, il trouva enfin ses biens. Il fit un sourire carnassier et sortit un trousseau de clefs de sa poche. Princesse souleva le couvercle de la première malle et avec un soupir de soulagement il tendit un couteau de combat à la jeune femme.
    
    Elle fut surprise par le poids. Long d'une vingtaine de centimètres, l'arme ne pesait pas plus qu’un simple stylo à bille. Mais ce qui étonna le plus la Française fut le spectacle qui s'offrait à elle.
    
    Un homme grand, mais tout de même plus petit que Princesse, marchait dans leur direction. Il devait faire un mètre quatre-vingt et plus ou moins cent vingt kilos. Vêtu d'un pyjama arborant de petits dinosaures oranges, d'une doudoune rose et d'une paire de bottes en caoutchouc rouge, il ressemblait à un enfant qui aurait grandi trop vite. Pourtant, le fusil qu’il pointait dans leur direction n’avait rien d’innocent…
    
    
    

Texte publié par Isabelle , 19 novembre 2016 à 21h51
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