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Tome 1, Chapitre 1 « Calcutta » Tome 1, Chapitre 1
La majesté et la blancheur du Victoria Memorial se reflétaient à peine dans les bassins des jardins du Victoria Park. La chaleur, déjà oppressante, était bien présente et la brume de la nuit se dissipait difficilement, donnant au monument magistral un aspect fantomatique. Il était six heures dix-huit le vingt avril ; le soleil se levait et Simus Walker Grant profitait de ses derniers instants à Calcutta pour faire un peu de tourisme.
    
    Son chauffeur l’attendait, debout, devant la Rolls Royce Ghost noire. La voiture venait tout juste d’être présentée au salon de l’automobile de Genève, mais entre autres choses le marchand d’armes avait horreur d’attendre. De plus, il ne supportait pas d’utiliser quoi que ce soit d’autre que des prototypes.
    
    L’homme grand, à la démarche féline et au costume sur mesure, rejoignit le conducteur. Il patienta le temps que ce dernier lui ouvre la portière, savourant un ultime moment de liberté, il regarda l’architecture coloniale qu’il appréciait tant. Une fois assis sur le siège en cuir moelleux, entouré de l’odeur aseptisée du neuf, il se mit au travail. Il avait eu quarante-huit heures de repos, il fallait maintenant reprendre le chemin d’une activité lucrative, indécente et illégale.
    
    Simus vérifia la checklist de son appareil une nouvelle fois. Sa secrétaire avait bien apporté les modifications demandées et son hélicoptère l’attendait sur le tarmac de l’aéroport. Le Mil MI-26.G était un prototype de la Grant compagnie. Inspiré de son petit frère, le Mil MI-26, le véhicule avait pourtant subi quelques améliorations qui le rendaient unique.
    
    Hormis la cargaison d’armes inédites qui était cachée dans les sièges passagers, son autonomie et sa vitesse étaient de loin supérieures à tout ce qui avait été construit jusqu’alors. Sous prétexte d’une intervention caritative au Bangladesh, Simus allait faire des affaires avec des rebelles pakistanais. Sa couverture était une opération de sauvetage visant à aider les victimes des dernières inondations meurtrières. Son intention projetait de devenir le fournisseur exclusif d’une petite branche anarchiste d’un groupe terroriste.
    
    Le contrat signé dans le sang — c’était ainsi avec les organisations paramilitaires, elles avaient besoin de preuves matérielles et de victimes — il partirait en vacances, enfin ! Un trek d’une vingtaine de jours au nord du Darjeeling dans la province du Sikkim. Son objectif était de conquérir le mont Pandim et ses six mille six cent quatre-vingt-dix mètres. Pour un alpiniste aguerri comme lui, il s’agissait d’une promenade de santé, même si la montagne était toujours imprévisible.
    Sa seconde destination : le Bhoutan. Son frère et lui, à savoir la Grant compagnie, y avaient rénové un temple bouddhiste. Par la même occasion, ils en avaient aussi profité pour implanter un laboratoire secret dans les fondations. Encore vide d’employés, la base se devait d’être inspectée une dernière fois avant son ouverture.
    
    L’aéroport était maintenant en vue. Simus sortit de son attaché-case une petite fiole de parfum. Son parfum. Fait sur mesure lui aussi, il permettait à l’homme d’affaires d’endurer la dizaine de mètres qui séparaient l’entrée de la ligne rapide réservée aux navigants. Ensuite, il s’enregistrerait au guichet spécial, celui qui facilitait le passage en douane des membres d’équipage. Une fois la paperasse faite, il rejoindrait son copilote afin de s’assurer que la maintenance de son Mimill avait été effectuée dans les règles de l’art.
    
    Simus Walker Grant jeta un coup d’œil à sa montre. À mouvements perpétuels, elle lui indiquait non seulement l’heure, mais aussi le jour, et ce quelle que soit l’année. Ce qu’il appréciait le plus : son imperfection. Tous les jours à cinq heures précises le mécanisme avait un raté. Ce mouvement involontaire, de cette petite merveille de l’horlogerie suisse, rendait sa toquante unique. Il était à l’heure.
    
    Il saisit son téléphone portable, désirant que Bécca prenne dorénavant tous ses messages. Sa secrétaire l’avait précédée. Il lut sa notification avec consternation, il avait encore oublié Lara, sa sœur. Le marchand d’armes enclencha le bouton actionnant la vitre de séparation et ordonna en hindi à être finalement déposé devant le hall général des départs. Il avait une course urgente à faire.
    
    Cependant, Simus ne comptait pas se mélanger pour autant à la populace. Il appela un ami dans l’armée indienne et lui demanda un passe-droit : ne pas attendre. L’homme d’affaires ne faisait jamais rien d’illégal sous le regard de caméras de sécurité, il s’arrangeait seulement pour avoir certains privilèges. Pas question de ne pas être en règle avec les autorités. Simus Walker Grant était aussi un marchand d’armes respecté et l’Inde faisait partie de ses clients officiels.
    
    Le pilote aux yeux verts replaça ses boucles blondes d’un mouvement élégant. Le chauffeur lui ouvrit la portière. D’un geste ostentatoire, l’homme d’affaires lui donna un pourboire en montrant les mendiants sur le trottoir. Puis sortant une liasse de billets, il lui fit comprendre qu’il désirait ne pas être importuné. Le conducteur n’eut pas besoin de regarder les miséreux, habitués à ce monde d’injustice, pour que personne ne viennent à la rencontre de l’Européen. Ils se poussèrent sans savoir s’ils obtiendraient la moindre récompense.
    
    Simus Walker Grand accompagné seulement de sa valise cabine passa la porte vitrée automatique. Une fois à l’intérieur de l’aéroport, il se tourna et fusilla le chauffeur du regard. Ce dernier s’exécuta, rendant leur dû aux sans-abris. Le marchand d’armes n’était ni généreux ni altruiste, mais lorsqu’il donnait un ordre il s’attendait à ce qu’il soit suivi. Un militaire, un sergent, vint à sa rencontre et l’escorta jusqu’au guichet.
    
    En doublant la file bondée de passagers, il remarqua une jeune femme. Un galbe de rein à faire damner un saint, mais des cheveux bleus. Simus secoua la tête : où allait donc le monde s’il se peuplait de stroumpfs ? Heureusement, des gens comme elle seraient toujours des perdants résignés aux classes économiques. Il sourit amusé et texta à Bécca. Lors de son retour dans un mois, il désirait qu’une fille aux cheveux bleus l’attende dans sa chambre d’hôtel. Pour l’instant, il devait penser à sa sœur. Une fois les formalités faites, il prit la direction de la galerie et de ses magasins.
    
    
***

    
    Un vent léger soufflait, rendant l’atmosphère à peine respirable. Il était quatre heures du matin et Sara appréciait à sa juste valeur le confort précaire du taxi qui l’emmenait vers l’aéroport. La musique bengali envahissait le petit habitacle, donnant à la jeune fille l’envie de sourire. Ses lèvres ne pouvaient retenir la joie apportée par cet air entêtant. Ses mains battaient la mesure, tapant en rythme ses cuisses. Le chauffeur dodelinait de la tête, suivant la mélodie tout en invectivant les autres conducteurs.
    Dans la pénombre, le quartier colonial prenait des aspects de ville fantôme. La circulation, bien que déjà dense, était encore assez fluide pour que Sara profite de l’air conditionné. Elle avait testé suffisamment souvent les embouteillages indiens pour savoir qu’une fois à l’arrêt aucun système de climatisation ne pouvait vous amener un minimum de « fraîcheur » !
    
    Le contraste entre la relative gaîté qui régnait dans la voiture et l’extérieur était saisissant.
    
    Le rituel morbide qui envahissait Calcutta à cette heure de la journée choquait toujours autant la jeune femme. Après un peu plus de trois mois passés en Inde, la ville de Mère Teresa restait, pour elle, une épreuve en soi. Voir ces hommes déblayer les cadavres de la nuit lui était devenu insupportable. Les faiseurs de morts, comme elle les nommait, réveillaient les gens allongés à même les trottoirs crasseux. Un coup de pied dans les côtes suffisait pour reconnaître les vivants des morts.
    
    Les premiers se levaient d’un bond et partaient dans l’instant à la recherche d’une maigre pitance, d’un travail éphémère ou encore d’un abri. Les seconds, emmaillotés dans un linceul qui n’était plus blanc depuis longtemps, étaient jetés telles de simples ordures à l’arrière d’une camionnette. En toussant, cette dernière avançait par sauts de puce au rythme des découvertes macabres.
    
    Sara savait pertinemment où l’estafette conduisait tous ces corps.
    
    Au bord du Gange, sur le bûcher des intouchables, à n’en pas douter. Partageant une misère commune, ces parias de la société de castes finissaient entremêlés dans une fumée étouffante et un brasier collectif. Certains avaient une famille, les mieux lotis, d’autres n’étaient que des corps anonymes à qui des âmes religieuses rendaient un dernier hommage.
    
    La jeune fille détourna la tête. La scène était, pour elle, insoutenable. Le chauffeur prit à droite puis à gauche, avant de s’introduire à toute vitesse sur la double voie qui menait à l’aéroport international.
    La lenteur de la ville avait cédé la place à la folie de la circulation. Là où, en Europe, deux voitures se seraient péniblement dépassées, ici quatre véhicules, au moins, entraient en compétition. À sa droite, les vélos, scooters et autres deux roues avaient transformé la bande d’arrêt d’urgence en piste cyclable. Les camions Tata, bariolés et pomponnés, envahissaient bruyamment la voie de droite et, parfois aussi, celle de gauche. À gauche, justement, les tuk-tuk et les bus zigzaguaient, s’évitant les uns les autres dans un ballet dangereux. Enfin, sur les quelques mètres de verdure séchée qui servaient de bande de séparation, charrettes, mules et même quelques chameaux avançaient sans se soucier de la frénésie ambiante.
    
    Sara avait fait son deuil de la sécurité routière dès son arrivée à Delhi. Elle se demandait encore aujourd’hui ce qui était le plus dangereux : traverser la rue ou prendre un taxi. D’un mouvement brusque, le chauffeur évita une vache, propulsant par la même occasion sa passagère violemment contre la portière. Sara se frotta vivement le bras en souriant. Bientôt, cela en serait fini, des bleus et des piqûres d’insectes. Lorsqu’elle releva la tête, un bâtiment de verre ultramoderne se profilait à l’horizon. La jeune Française n’eut pas le temps de préparer sa monnaie que le véhicule s’arrêtait déjà.
    Une fois la course réglée, Sara se jeta à corps perdu dans la jungle de l’aéroport. Elle avait survécu aux voyages en bus ainsi qu’aux vols régionaux, ce n’était pas quelques heures d’attente au milieu de milliers d’Indiens brayant et vociférant derrière des montagnes de bagages qui allaient lui faire peur. Même après dix-huit mois de voyage, Sara n’aimait toujours pas la foule des aéroports.
    
    Elle ajusta les sangles de son sac à dos, mit sa besace en bandoulière et inspira profondément.
    Après avoir présenté son passeport ainsi que son billet électronique au premier contrôle de sécurité, elle put entrer dans le terminal à proprement parler. Du moins, elle fonça dans le tas.
    Le soleil s’était levé, maintenant, et la lumière naturelle révélait les poussières en suspension dans l’air. La chaleur ravivait les nombreuses odeurs d’épices, de fritures et d’encens mélangées.
    La jeune fille souffla afin de décoller une mèche folle qui lui chatouillait le nez, mais dut se rendre à l’évidence, il faisait déjà trop moite. Sa sueur engluait ses cheveux bleus sur son front.
    
    Elle avait décidé de changer de tête lorsqu’elle avait tout plaqué. Son copain, monomaniaque, sa famille, trop autoritaire, et enfin ses études. Bien sûr, elle n’avait pas été raisonnable ! Surtout qu’arrêter son cursus de médecine en cinquième année n’avait rien de commun. Bon nombre de ses amis, parents et autres relations l’avaient traitée de folle. Elle avait alors décidé de se teindre les cheveux en bleu et de se tatouer un tantra géométrique à la base de la nuque. Si, pour beaucoup, ces actes n’avaient rien d’extraordinaire, pour Sara Cécile Laurence de Montalivet de Giron, il s’agissait d’une véritable rébellion. Elle s’était ensuite servie de l’héritage de sa grand-mère afin de partir faire le tour du monde. Son périple se finissait ici, à Calcutta, dans la moiteur du mois d’avril.
    
    La jeune femme avait l’impression que ses vêtements et sa peau ne faisaient plus qu’un. Elle devrait attendre d’avoir passé la douane pour aller aux toilettes se changer et se rafraîchir. Dans son souvenir, la zone de transit était trop climatisée, aussi se demanda-t-elle si elle ne devait pas sortir un pull de son sac à dos.
    Alors qu’elle réfléchissait, un homme à l’allure élégante et à la démarche souple doubla la foule agglutinée. Elle sentit son regard se poser sur elle. Elle détestait les passe-droits et soupira sans se retourner. Elle s’était décidée. Elle sortit son sweat à capuche et le noua autour de sa taille. Elle s’engagea alors dans la file officielle qui menait au contrôle des passeports et visas.
    
    Les couleurs vives des saris et les sourires francs allaient lui manquer

Texte publié par Isabelle , 25 août 2016 à 12h09
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