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Tome 1, Chapitre 9 « Apprentissage (première partie) » Tome 1, Chapitre 9
Après l'esclandre et la sortie de Sila, le petit déjeuner se poursuivit dans un calme un peu forcé. Lukas peinait à réprimer les centaines de questions qui lui trottaient dans la tête. Il prit finalement son courage à deux mains et se tourna vers monsieur Sig :
    
    « Est-ce que je peux vous poser une question ?
    
    — Bien sûr, Lukas !
    
    — Quelle différence y a-t-il entre les exploitants côtiers et les exploitants océaniques ?
    
    — Comme leur nom l'indique, c'est lié au lieu où ils effectuent leurs forages. Les plus gros gisements de sang d'argent se trouvent sous le fond de Margarita. Leur exploitation demande un matériel particulièrement lourd et coûteux, comme seules en possèdent les plus grandes firmes de Cyrga ; c'est pour cela qu'on les qualifie d'« océaniques ». Exploiter des gisements plus petits, comme ceux qui se trouvent en milieu côtier, ne serait pas rentable pour elles.
    
    — Ce sont des sociétés comme... Aurora ? »
    
    À ce nom, le visage de monsieur Sig se crispa :
    
    « À peu près, mais toutes n'ont pas des méthodes aussi discutables qu'Aurora, fort heureusement ! Mais pour revenir à ta question, plus l'océan est profond, plus les créatures qui y vivent sont grandes et dangereuses. La plupart des exploitants océaniques ont passé des contrats permanents avec de grosses firmes de sécurité qui peuvent aligner des armadas de Paladions. Ils ne se tournent vers nous que quand ils ont besoin d'un remplacement, ou quand ils sont en début ou en fin d'exploitation : les attaques se font plus rares et il devient est plus rentable de faire appel à des structures plus légères.
    
    — Les créatures côtières sont moins grandes, alors ?
    
    — Et nettement moins dangereuses. Mais les gisements y sont aussi plus limités : ils sont exploités par de petites firmes comme Mercurius. Pour défendre ce type de chantier, il n'y a pas besoin de plus de deux ou trois Paladions standard. Ce travail ne présente pas vraiment de danger, que ce soit pour les plongeurs ou pour le matériel. Si j'avais le choix, je limiterais les contrats d'Armatis aux exploitants côtiers. Jamais je n’irais risquer la vie de mes employés sur les forages océaniques. »
    
    Son ton était devenu sombre : Lukas se demanda si l'opinion de monsieur Sig était liée à des expériences désagréables. En tout cas, il comprenait sa position : le peu qu'il avait vu des monstres océaniques, sur l'écran de son holoTV, lui avait laissé en tête une image absolument terrifiante ; il frémissait rien que d'y penser. L'approche de son directeur se tenait ; il semblait futile de risquer des accidents, voire pire, juste pour gagner un peu plus d'argent.
    
    Monsieur Sig se leva, imité par les autres membres d'Armatis. Le garçon attendit que tous les plateaux soient reposés sur le chariot pour le rapporter vers l'arrière-cuisine. Il remarqua que Shimmer avait laissé la moitié de son pain aux graines, mais le blond lui lança un regard qui le défiait de faire le moindre commentaire, avant de se tourner vers la sortie. Tandis que les plongeurs partaient se délasser avant l'entraînement de l'après-midi, monsieur Sig et Vodo se dirigèrent vers la salle de commande, juste en dessous des quartiers de vie, afin de préparer la barge pour le voyage à venir.
    
    Lukas gagna le bureau du directeur pour entreprendre sans tarder la tâche qu'on lui avait affectée. Il s'installa dans le fauteuil vaste et confortable de monsieur Sig et commanda vocalement l’ouverture de l'interface. Le matériel n'était pas vraiment à la pointe de la technologie : une microstat statique, encastrée dans le bureau, liée à un écran de belle taille, mais de qualité médiocre.
    
    Le mot de passe que lui avait transmis Vodo lui laissait accès à la couche supérieure d'administration, un profil réservé au volet fonctionnel d'Armatis. En voyant les icônes de documents flotter un peu partout sur la dalle tactile, le garçon se sentit submergé par le découragement. Il ne savait même pas à quoi ressemblaient les dossiers qu'il devait ordonner.
    
    Que disait, déjà, son professeur de communication numérique ? Ah, oui : « Règle numéro 1 : ne surtout rien détruire. »
    
    Lukas commença par créer différents répertoires et y classa systématiquement les dossiers qu'il rencontrait : les éléments qui relevaient de la gestion du personnel, les factures, les contrats avec divers exploitant... Quand il séchait sur la nature du document, il le plaçait dans un espace « divers », faute de mieux. La tâche se révéla fastidieuse, mais il pouvait en saisir l’utilité. Malgré un sens de l'ordre assez peu développé, le garçon se montrait bizarrement maniaque – jusqu'à l’obsession, même – dès qu'il s'agissait de sa microstat. Appliquer ses principes personnels sur l'ordinateur de son directeur ne se révélait pas si compliqué, finalement.
    
    Il n’ouvrait que brièvement les dossiers, les parcourant rapidement pour en identifier le contenu et les mettre dans la bonne case. Aucun ne lui apporta beaucoup d'informations ; certains, comme les dossiers médicaux, étaient en grande partie cryptés. Malgré tout, en examinant un contrat de prêt auprès d'une banque de Terra, il remarqua un détail curieux : Sigfried Benz était né à Stellae ! Était-ce donc pour cela que le directeur s’était intéressé à son sort ? Quel coup du destin l'avait fait atterrir sur les quais qui bordaient Margarita ? Avait-il juste voulu assouvir librement sa passion pour Cyrga ou pour les Paladions ? Si tel était le cas, le choix semblait rude...
    
    En dessous de lui, le garçon sentit la vibration de la barge s'intensifier, tandis qu'elle s'éloignait lentement du port. Il vérifia son bracelet-relais : cela faisait deux heures qu'il travaillait dans le bureau, il méritait bien d'aller respirer un peu.
    
    Lukas se leva, étira ses muscles engourdis et sortit sur l'aire dégagée entre le hangar et le bâtiment avant. L'air était frais et piquant ; il regretta de ne pas avoir passé même une simple veste de toile. Quand il se tourna vers le port, il eut l'impression que les quais étaient en train de s'éloigner, plutôt que le contraire. Le soleil qui pointait à travers les nuées faisait reluire le métal des entrepôts et le verre organique des autres locaux.
    
    Il s'accouda sur la rambarde et noya son regard dans les profondeurs de Margarita. Les flots semi-liquides lui parurent doux et placides, s'étirant en longs tourbillons paresseux d'argent et de nacre. Le garçon se demanda ce qu'on ressentait en y plongeant la main : vu les êtres qui s'y prélassaient, ce n'était sans doute pas très indiqué...
    
    Un vol de nautaeriens bleu et gris vint tournoyer autour de la barge ; deux créatures ailées d'un pourpre sombre, d'une espèce plus imposante qu'il n'avait jamais vue auparavant, foncèrent au milieu de la spirale, l'égayant dans tous les sens. Elles possédaient les mêmes ailes à rayon que leurs victimes, mais avec un corps plus effilé ; les volatiles arboraient en prolongation du front un long éperon avec lequel elles avaient transpercé chacune une proie. La plus proche de lui secoua la tête, dégageant le malheureux nautaerien embroché avant de plonger pour le rattraper dans sa gueule.
    
    Une boule pâle surmontée de quatre gros yeux bleutés et curieux, entourés d'une couronne de tentacules, pointa à travers les flots ; une large bouche s'ouvrit dans une expression de perplexité comique. Mais quand le second prédateur délogea sa propre proie, la créature tendit un cou incroyablement long pour la happer au nez à la barbe du chasseur.
    
    Lukas ne put s'empêcher de sourire : c'était la première fois qu'il voyait véritablement vivre Cyrga devant ses yeux. Elle apparaissait comme il se l'imaginait : d'une fascinante beauté, mais extrêmement cruelle. La planète où il était né était-elle si différente de la Terre ? Était-ce pour cela que sa mère haïssait ce monde ? Parce qu'il était bien trop étranger pour elle ? Il ne le saurait jamais…
    
    À cette pensée, il sentit une immense chape de tristesse lui tomber sur les épaules. Une profonde nausée lui tordit soudain les entrailles. Ses doigts agrippèrent violemment la rambarde, crispés par le désespoir.
    
    Sa mère était morte.
    
    Disparue à jamais de sa vie.
    
    Tant qu'il vivait à Stellae, il pouvait encore prétendre que ce n'était pas tout à fait vrai ; et en un sens, c'était ce qu'il avait fait. Mais à présent, il ne pouvait plus se mentir. Comme si, implacablement, la réalité de Cyrga l'avait fait retomber sur terre…
    
    Il leva la main à son visage, s'étonnant de trouver ses joues mouillées. Un peu mortifié, il essuya précipitamment ses larmes sur son sweat-shirt et se retourna pour balayer le pont du regard, en espérant que personne ne l'avait surpris.
    
    Il faillit louper la silhouette recroquevillée au pied du hangar, à moitié avalée par les ombres : Sila ? Même s'il ne pouvait distinguer son expression, l'attitude de la jeune fille ne trahissait pas la joie la plus profonde. Il se demanda si l'apprentie plongeuse était encore en train de « bouder ». La scène du petit déjeuner n'avait pas été des plus agréables ; après tout, elle avait vu sa fierté réduite en miettes.
    
    Les sentiments de Lukas envers Sila étaient étrangement ambivalents : d'un côté, il ne pouvait s'empêcher d'admirer son tempérament fougueux et sa beauté inhabituelle. Il n'en était pas moins mortifié par l'hostilité qu'elle lui avait témoignée d'emblée, alors qu'elle ne le connaissait même pas. Après deux ans de collaboration, il était compréhensible qu'elle trouve Ayrith insupportable ; d'ailleurs, Lukas demeurait partagé sur le plongeur aux cheveux bleu pâle. Mais il aurait aimé que Sila lui laisse au moins une chance de prouver qu'il valait quelque chose…
    
    Le souci, c'est qu'il n'en était plus très sûr lui-même.
    
    Prenant son courage à deux mains, pour ne pas rebrousser directement chemin, il se dirigea vers la jeune fille :
    
    « Sila ? »
    
    Elle releva vers lui un visage triste et pensif, mais l'expression fut vite balayée, tandis qu'elle reprenait la mine hautaine qu'elle affectait habituellement :
    
    « Qu'est-ce que tu fais là, Pratz ? »
    
    Il frémit intérieurement : il s'était douté qu'il ne serait pas forcément le bienvenu, mais subir l’animosité de la plongeuse, alors qu'il avait les meilleures intentions du monde, était toute autre chose. Ne sachant quoi répondre, il s'assit à côté d'elle en silence.
    
    « J'ai envie d'être seule », grommela-t-elle.
    
    Il la contempla du coin de l’œil, détaillant sa tenue pour le moins originale : elle portait un T-shirt de vinyle noir où s'entrecroisaient un peu partout de minuscules chaînettes dorées, par-dessus un pantalon moulant fendu de larges déchirures horizontales qui laissaient voir des bandes peau caramel. Ses bottines aux lourdes semelles lui prêtaient un air vaguement dangereux. Il se demanda où elle trouvait de tels vêtements, surtout si elle économisait son salaire. En tout cas, son style était pour le moins... frappant.
    
    « Je... je voulais juste savoir si tu allais bien... » bafouilla-t-il nerveusement.
    
    Elle haussa les épaules :
    
    « Qu'est-ce que ça peut te faire ?
    
    — C'est juste que... nous allons travailler ensemble. Je voudrais... qu'on se connaisse un peu mieux... »
    
    Elle déplia ses jambes et posa ses paumes sur la surface métallique.
    
    « Travailler ensemble ? répéta-t-elle en plissant le nez. Depuis quand tu es un plongeur ? »
    
    Il poussa un soupir : quitte à ce qu'elle se défoule sur quelqu’un, il aurait préféré que ce soit une autre personne. Mais il ne pouvait pas dire qu'il ne l'avait pas cherché...
    
    « Tu crois que tu es la seule à avoir des ennuis ? laissa-t-il échapper. Je ne suis pour rien dans tes embrouilles avec Ayrith et monsieur Sig. Je ne comprends même pas pourquoi tu me traites comme ça, alors que j'essayais juste d'être sympa... »
    
    Il se releva lentement, en réalisant que son sentiment de solitude s'était intensifié. C'était lui qui avait besoin de compagnie, pas Sila. Et il ne trouverait aucune sympathie du côté de la jeune fille. Frustré et déçu, il décida de retourner dans le bureau du directeur pour effectuer une dernière vérification de son classement.
    

Texte publié par Beatrix, 24 juin 2016 à 14h30
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