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Tome 1, Chapitre 26 « Le père que nous voudrions avoir (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 26
De sa cachette, Lukas reconnut la démarche chaloupée de Vodo, qui vint se placer à côté de son vieil ami :
    
    « Eh bien, c'est la journée, dit Sig d'un ton résigné. Pourquoi faut-il que la jeunesse n'écoute jamais rien ? Pourquoi ne veulent-ils pas comprendre que je ne suis pas contre eux ?
    
    — Parce qu'ils sont jeunes et têtus. Tu étais différent quand tu avais... seize ans, ou même vingt ans ? »
    
    Sig rit doucement :
    
    « Non, tu as raison. Mais je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter... Je n'y peux rien. Je suis responsable d'eux.
    
    — Ils aiment à penser qu'ils ne dépendent de personne. Surtout Ayrith... et je ne peux pas vraiment le blâmer, après ce qu'il a subi.
    
    — J'aurais tant voulu qu'il puisse... oublier... murmura Sig tristement. Ou du moins, accepter. Il a tellement changé...
    
    — Je n'en suis pas si sûr. Je crois qu'il essaye surtout de donner le change, de paraître fort. Aussi bien pour toi que pour lui-même. Et entre nous, tu fais la même chose. »
    
    Le directeur d'Armatis demeura silencieux. Au bout d'un moment, il laissa échapper un soupir.
    
    « Je le sais, admit-il, c'est justement le problème. Si seulement nous parvenions à en parler une bonne fois pour toutes. Même si les contraintes sont dures pour quelqu'un de son âge, je crois que ce n'est pas le fond du problème. Il sait qu'il s'en est plutôt bien sorti. Mais parfois, j'ai le sentiment qu'il cherche à se... faire payer...
    
    — Rien de nouveau, Sig. Il a bien caché son jeu, et nous ne nous en sommes pas aperçus à temps. Nous aurions pu traiter le problème à la racine, mais tu avais tes propres problèmes à gérer... et je me suis laissé berner. Il surmontait tellement bien sa situation... trop bien, en fait ; j'ai pensé que c'était dû à la résilience de la jeunesse. J'aurais dû me douter qu'il était bien plus affecté qu'il voulait bien le montrer.
    
    — Avec du recul, c'était pourtant évident. Ce garçon a toujours été trop malin pour son propre bien. Il ne fait jamais rien sans arrière-pensée. Même quand cela semble illogique au premier abord. »
    
    Lukas secoua la tête : il ne comprenait pas la moitié de ces paroles, mais elles lui laissaient une certaine impression de malaise. Quelles étaient les contraintes particulières que devait subir Ayrith ? Il ne s'agissait pas simplement de celles auxquelles étaient soumis tous les plongeurs. Et de quoi le jeune homme aux cheveux bleus se sentait-il si responsable ? Était-ce lié à l'accident de Sig ?
    
    « Comme tu le dis, reprit Sig, tout cela n'a rien de nouveau. Ce sont plus les réactions de Lukas qui m'inquiètent. Je ne comprends pas sa façon d'agir. Je ne parle pas du fait qu'il admire Blue, ajouta-t-il avec un léger rire. Si j'avais seize ans, je serais son plus grand fan. Mais je comprends mal son animosité contre Ayrith.
    
    — Je dirais que c'est une bête jalousie de gosse... Je ne m'en ferais pas trop à ta place. Ça arrive dans toutes les familles, ce genre de choses.
    
    — Parfois, j'ai l'impression qu'il se sent sous-estimé... J'ai pourtant fait tout mon possible pour qu'il se sente à l'aise ici ! »
    
    Sa voix était devenue triste et pensive, et le garçon ressentit une vague culpabilité en l'entendant.
    
    « Tu as peut-être fait trop... rétorqua Vodo. Ou pas assez. Tôt ou tard, il faudra que tu sois franc avec lui.
    
    — Vodo... Ce... ça ne sera pas facile. Il ne comprendra pas...
    
    — Peut-être pas, non... Mais il comprendra encore moins pourquoi tu as tardé à tout lui dire. »
    
    Lukas prit une brusque inspiration et écarquilla les yeux : de quoi parlaient-ils ? Franc avec lui ? Tout lui dire ? Qu'est-ce que son employeur avait bien pu lui cacher ? Il serra les poings et respira profondément, tentant de calmer son cœur qui battait un peu trop vite. Dès le début, il eut le sentiment qu'il avait été engagé un peu trop aisément à Armatis. Il existait bien une raison secrète, alors ? Mais il avait beau se creuser la tête, il ne parvenait pas à imaginer une explication valable.
    
    Se renfonçant un peu dans les ombres, il attendit que les deux hommes se soient un peu éloignés pour émerger de sa cachette. Vodo ne tarderait pas à le chercher pour préparer le repas du midi. Quand il fut sûr que plus personne ne se trouvait dans les environs, il s'extirpa de son coin discret et rejoignit l'arrière-cuisine avant qu'on puisse s'étonner de son absence, en espérant que personne ne lui reparlerait de son esclandre.
    
    
-oOo-

    
    Le déjeuner avait été un peu tendu. Ou du moins, c'était l'impression que Lukas en avait gardé ; tout à ses pensées, il avait prêté peu d'attention à ce qui l'entourait. Il ne se souvenait même pas de ce qu'il avait eu dans son assiette, mais vu sa méconnaissance des plats cyrgans, ce n'était pas spécialement anormal. Fort heureusement, il touchait à sa fin.
    
    Ayrith était arrivé en retard et n'avait pas lâché un mot de tout le repas. Sila s'était montré exceptionnellement calme, se retenant de tout commentaire quand Ayrith avait fait son apparition. Ellie s'était contentée de poser sur le plongeur un regard tout à la fois pensif, réprobateur et vaguement douloureux... À l'image, sans aucun doute, des relations quelque peu particulières qu'elle entretenait avec le jeune homme.
    
    Varen et Vodo avaient assuré l'essentiel de la conversation, discutant principalement des réparations à effectuer sur l'Ayrith. Ils avaient rapidement renoncé à solliciter l'avis de son pilote. Lukas gardait les yeux sur son assiette, évitant de regarder les autres, et plus particulièremrnt Monsieur Sig. Le directeur finit par s'en étonner :
    
    « Lukas ? Est-ce que tout va bien, mon garçon ? »
    
    Il sursauta légèrement :
    
    « Oui... Bien... bien sûr, monsieur Sig. », marmonna-t-il hâtivement.
    
    Son employeur ne parut pas convaincu. Dès que le repas fut terminé, Lukas sauta de sa chaise pour aider le mécanicien à tout débarrasser. Il n'avait pas envie de côtoyer les autres, de peur qu'on l'interroge sur une attitude dont il avait honte... Mais connaissant monsieur Sig, il n'en resterait pas là. En désespoir de cause, le garçon se dirigea vers Shimmer qui s'attardait près de la porte ; le jeune plongeur se montrait trop réservé pour jouer les curieux.
    
    « Cela te dirait qu'on aille ensemble à la salle de gym ? » demanda-t-il, conscient de la maladresse de sa requête.
    
    L'adolescent blond laissa échapper un soupir :
    
    « On t'a encore dit que je ne m'entraînais pas assez, hein ? Et on t'a demandé de m'accompagner pour me motiver ? »
    
    Les yeux vert pâle posaient sur lui un regard vaguement amusé. Lukas baissa la tête avec gêne :
    
    « Je... Je pensais juste...
    
    — Oh, ne cherche pas d'autres prétextes, je le sais très bien... »
    
    Passa une main dans ses courts cheveux blonds, Shimmer ajouta :
    
    « Vu la tête que tu fais, tu as sans doute besoin de te changer les idées. Alors c'est d'accord, mais je le fais pour toi. De toute façon, que je m'entraîne ou non, ça ne changera pas grand-chose... »
    
    D'un pas résigné, le jeune plongeur se dirigea vers l'escalier. Lukas le rattrapa en quelques enjambées :
    
    « Eh, pourquoi dis-tu cela ? »
    
    Shimmer s'arrêta net pour lui faire face :
    
    « Parce que c'est vrai. Regarde-moi... »
    
    Il baissa les yeux en soupirant :
    
    « Je n'ai pas la nature athlétique ni la coordination d'Ayrtith ni de Sila, sans parler de Varen... »
    
    Sa voix juvénile était emplie d'une douce frustration. Il se détourna pour poursuivre sa route vers le niveau supérieur.
    
    « Je crois que j'aurai beau faire, poursuivit-il, jamais je ne serai à la hauteur. Il y a des jours où je voudrais n'avoir jamais fait ce choix... »
    
    Lukas mit un moment à comprendre ce que voulait dire le garçon blond : ce ne fut qu'en haut des marches qu'il réalisa qu'il parlait de son infusion par le sang d'argent. Et sans doute, aussi, de son engagement dans cette carrière passionnante et dangereuse.
    
    « Quatorze ans... Ce n'est pas un peu jeune pour prendre cette décision ? » laissa-t-il échapper.
    
    Shimmer acquiesça :
    
    « Ça l'est, probablement. Mais plus on le fait tard, plus il est difficile de s'adapter. Le sang d'argent crée une sorte de second système nerveux. Certains en ont une maîtrise exceptionnelle, comme Ayrith... et sans doute aussi monsieur Sig, quand il plongeait encore. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde. »
    
    Ses épaules retombèrent avec découragement :
    
    « Je pense que si je n'ai pas déjà ces capacités à la base, il va m'être très difficile de les acquérir. Même en m'entraînant. »
    
    Lukas fronça les sourcils :
    
    « Je vois, mais... dans ce cas, pourquoi Ayrith est censé s'entraîner deux fois plus s'il est tellement doué ?
    
    — Ça ? Oh, mais ça n'a rien à voir ! C'est juste que... »
    
    Le jeune garçon se mordit les lèvres, comme s'il hésitait à aller plus loin.
    
    « Il ne faudra pas répéter que je te l'ai dit ! souffla-t-il enfin. Il n'aime pas qu'on en parle.
    
    — Je te le promets, promit gravement Lukas.
    
    — Bon, d'accord. C'est parce qu'il a été gravement blessé, il y a plusieurs années... Je ne sais pas si ça le rend plus vulnérable... Ou si c'est nécessaire pour lui de travailler plus pour conserver sa coordination et sa force musculaire. Un peu des deux, peut-être. »
    
    Lukas demeura silencieux, méditant ces révélations ; il se sentait à la fois gêné et confus. Tout était devenu bien plus clair tout à coup : l'attention excessive de Sig et Vodo, l'obligation de porter le harnais de protection sur son motoglisseur...
    
    Les paroles du mécanicien le matin même à Tachyon Veyz lui revinrent en mémoire : « Mais nous, nous n'oublions pas. Chaque jour nous le rappelle. Avez-vous déjà vu, monsieur Veyz, le regard d'un homme qui se réveille terriblement mutilé ? Ou celui d'un gamin à qui on annonce qu'il ne pourra peut-être plus jamais marcher ? »
    
    Est-ce que le gamin en question était Ayrith ? Peut-être avait-il été blessé dans le même accident que monsieur Sig ? C'était possible, mais peu vraisemblable : s'il avait failli être paralysé à vie, il était étonnant qu'il puisse encore plonger. Les contraintes médicales imposées aux pilotes de Paladions, d'après ce qu'il avait cru comprendre, étaient plus que drastique.
    
    « Est-ce qu'il a été blessé au dos ? Ou aux jambes ?
    
    — Je ne sais pas, répondit nerveusement Shimmer. Il n'aime pas en parler. Je n'aurais jamais dû te le dire. Mais maintenant, tu seras un peu moins jaloux de lui... »
    
    Lukas sentit ses oreilles et ses joues devenir brûlantes :
    
    « Qui t'a dit que j'étais jaloux ?
    
    — Ça se voit, répliqua Shimmer avec le sérieux emprunt de gravité qui le caractérisait.
    
    — Et pourquoi je le serais, d'abord ? grommela-t-il.
    
    — Tout simplement parce qu'il est en quelque sorte le préféré. Celui qui travaille ici depuis le plus longtemps. Il est comme un fils pour monsieur Sig. Et monsieur Sig... »
    
    Il fronça légèrement ses fins sourcils avant d'ajouter :
    
    « Il est un peu le père que nous aimerions tous avoir... tu ne penses pas ? »
    
    Sans attendre de réponse de la part de Lukas, il se dirigea vers sa chambre en lançant par dessus son épaule :
    
    « Je vais me préparer. On se retrouve en bas ? »
    
    Le garçon acquiesça, mais les paroles de Shimmer résonnaient toujours dans sa tête.
    
    « Le père que nous aimerions tous avoir... »
    
    

Texte publié par Beatrix, 23 décembre 2017 à 02h10
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