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Tome 1, Chapitre 1 « Tomber… (première partie) » Tome 1, Chapitre 1
« Lukas ? »
    
    Les rires et les échos de voix résonnaient derrière le garçon, se mêlant en une rumeur indistincte. Appuyé au balcon qui surplombait Stellae, il contemplait la ville qui s'étendait devant lui, parée de toutes ses lumières. Les immeubles les plus hauts – et les plus luxueux – formaient comme une couronne sur le pourtour du socle, tandis que les autres bâtiments décroissaient en taille au fur et à mesure que l'on approchait du vaste parc central. Les rues rayonnaient à partir du cœur, coupées par des boulevards concentriques. Lukas ne se lassait jamais de cette vision, surtout aux heures de la nuit : Stellae, fidèle à son nom, ressemblait à une immense étoile scintillante.
    
    « Lukas ! Mais qu'est-ce que tu fabriques ? »
    
    Réalisant enfin qu'on l'appelait, il se détacha à regret de la rambarde et retourna dans l'appartement au décor élégant pour rejoindre ses amis. La plupart d'entre eux étaient issus de la même école que lui, la très huppée AltaRea, dont ils arboraient l'uniforme : veste bleu-gris à col droit et attaches de bronze, pantalon ou jupe anthracite. Lukas avait retroussé ses manches au-dessus du coude, laissant clairement apparaître ses gants de conduite en cuir, témoignage de sa dévorante passion pour les motoglisseurs de course. Il portait de lourdes bottes montantes et le col de sa veste s'ouvrait sur un foulard émeraude, de la couleur exacte de son regard.
    
    C'était un garçon de seize ans qui, pour son âge, montrait une assurance certaine. Brillant élève, juste assez frondeur et irrévérencieux pour s'attirer la sympathie de ses camarades sans pour autant se mettre les professeurs à dos, il bénéficiait d'une grande popularité dans son établissement. Et pour parfaire le tableau, sa mère lui avait laissé, à son décès presque deux ans plus tôt, un pactole qui lui permettrait de vivre confortablement jusqu'au jour où il trouverait un emploi dans la haute administration ou les puissantes firmes de Cyrga. Sa vie était tracée d'avance ; il ne parvenait pas à s'en désoler, mais il ne s'en réjouissait pas pour autant.
    
    Piet et Enri, ses meilleurs amis, lui tapèrent sur l'épaule et l'entraînèrent à leur suite vers Eylin, une jolie rousse qui avait décidé – un peu unilatéralement – qu'elle était sa copine du moment.
    
    « Tu n'as pas honte de laisser une demoiselle attendre ? lui demanda le blond Piet en lui cognant légèrement sur la tête.
    
    — Ouch ! J'avais juste besoin de respirer un peu », protesta-t-il.
    
    L'appartement des parents d'Enri, où la petite troupe s'était rassemblée, était vaste et agréable, avec ses meubles de bois terrien et son tapis moelleux d'un brun chaud. Pourtant, Lukas avait la sensation d'étouffer. S'il se sentait flatté par les attentions que sa popularité lui attirait, il ne pouvait s'empêcher de douter de leur sincérité. Il s'étonnait parfois que personne ne semble troublé par le fait qu'il vivait seul depuis le décès de sa mère, ou par l'absence évidente d'un père dans sa vie.
    
    Il se reprit et sourit à Eylin :
    
    « Ne t'inquiète pas, je n'ai pas oublié que je devais te raccompagner. On y va ? »
    
    Il adressa un salut de la main à Piet, Enri et ses autres amis puis, prenant la jeune fille par le coude, l'entraîna vers l'ascenseur qui donnait directement sur l'appartement. Tandis que la porte se refermait sur eux, il réalisa qu'il n'avait pas grand-chose à lui dire. Elle ne lui avait jamais paru particulièrement fascinée par les motoglisseurs. Heureusement, ce fut elle initia la conversation :
    
    « Est-ce que tu tentes ta chance cette année dans l'équipe premium ? »
    
    Eylin ne portait sans doute que peu d'intérêt à la question ; il était même surpris qu'elle connaisse l'existence de l'équipe d'excellence ; il se sentait malgré tout soulagé de son initiative. Il lui répondit avec un parfait sérieux :
    
    « Tu sais, je me pose vraiment la question. Je me demande si je ne devrais pas plutôt me concentrer sur mes études. »
    
    La jeune fille joignit les mains, avec une expression de déception forcée :
    
    « C'est dommage, Lukas ! Tu es si doué... Et puis cela doit être vraiment excitant, non ? »
    
    Il s'était attendu à cette réaction – il l'avait même volontairement recherchée. Après tout, se faire prier n'était pas si désagréable...
    
    « Je dois avouer que oui. Il y a l'excitation de la course et l'attrait du danger... »
    
    Arrivé au bas de l'immeuble, il approcha du garage ; la porte se déverrouilla d'elle-même en captant le signal de sa clef électronique. À l'intérieur, il retrouva avec plaisir son engin dernier cri, un Xtrace HK240 qui avait remplacé son précédent motoglisseur, un Ayrith Silverline 500. Une marque rare qui lui permettait de se distinguer des autres amateurs, dont Ayrith demeurait bien souvent le choix de prédilection. Il admira une nouvelle fois les lignes effilées du véhicule, ses chromes brillants et sa couleur vert profond – assortie à ses prunelles, une petite pointe de vanité qu'il assumait totalement. Il se retourna vers Eylin, espérant partager avec elle ce sentiment ; à sa grande déception, la jeune fille regardait ailleurs, entortillant ses longues mèches autour de son doigt.
    
    Il saisit deux casques dans le casier latéral et enfila aussitôt le sien ; les pièces frontales se placèrent automatiquement devant son visage. Il tendit l'autre à Eylin, vérifiant qu'elle le mettait correctement, puis l'aida à s'asseoir sur le siège arrière. Quand elle enfourcha le Xtrace, la jupe de son uniforme se releva, dévoilant ses jambes fuselées. Lukas eut un peu de mal à détourner les yeux pour s'installer à son tour.
    
    Il posa les mains sur les commandes, si sensibles qu'il suffisait de les effleurer pour les activer. Au lieu de circuits normaux, c'était la circulation de l'argentium, le « sang d'argent » de la planète Cyrga, qui permettait leur transmission. Il savait que certaines personnes se faisaient injecter de l'argentium dans le corps afin de pouvoir directement interagir avec les engins de technologie cyrgane. Il ne put s'empêcher de frissonner à cette seule pensée ; cependant, il ne pouvait nier qu'il ressentait une certaine curiosité à cet égard : un pilote de motoglisseur avec cette capacité serait un extraordinaire adversaire...
    
    C'était l'un des aspects les plus fascinants de cette planète : elle était... vivante. La conscience de chaque chose, des plantes, des animaux, de l'océan, des profondeurs mêmes du monde était liée. Ce qui expliquait les propriétés psychoactives du liquide pompé sous la surface de Cyrga et qui constituait la seule vraie richesse du lieu... Une richesse, hélas, à l'emploi limité : quand il quittait le sol qui l'avait produit, l'argentium perdait sa relation unique avec le reste de l'écosystème.
    
    Lukas avait toujours eu envie d'en savoir plus sur le monde où il était né. Si mère s'était montrée indifférente à sa passion pour les courses, elle avait violemment réprouvé l'intérêt qu'il portait à l'environnement bizarre de la planète Cyrga. Stellae était comme un microcosme fermé dont les habitants ne sortaient que pour se rendre dans les villégiatures isolées du Croissant Intérieur. Tout le reste du monde était considéré comme dangereux et délétère : les enfants des colons qui résidaient hors des zones protégées naissaient avec d'étranges anomalies génétiques, qui leur donnaient des cheveux de couleur aberrante ou une sensibilité particulière aux variations de la planète.
    
    Lukas sentit le Xtrace bondir vers l'avant ; Eylin s'agrippa à sa taille. La porte se referma tandis qu'ils se dirigeaient vers l'anneau routier extérieur. Aussitôt, le système de contrôle de la ville prit partiellement les commandes de l'engin, bridant l'allure et la trajectoire, à sa grande frustration. La nuit était calme et le trafic fluide, limité à quelques véhicules individuels et des motoglisseurs plus ordinaires que le sien. L'occasion aurait été parfaite pour faire la démonstration de ses talents de pilote...
    
    Il ne fallut qu'une poignée de minutes pour arriver à proximité de l'immeuble où résidait la jeune fille. Mais au lieu de bifurquer vers l'intérieur, comme il aurait dû le faire, Lukas tourna pour s'engager dans une impasse entre deux bâtiments.
    
    « Qu'est-ce que tu fais ? résonna la voix d'Eylin dans les ports audio de son casque.
    
    — Je veux te montrer quelque chose ! »
    
    Le véhicule parvint à un belvédère qui se dressait juste en bordure du socle de la ville. Arrêtant le Xtrace, il mit pied à terre. Aussitôt, les sécurités de son casque se déverrouillèrent et les attaches s'escamotèrent. Il l'ôta, libérant la tignasse châtaine nouée en catogan sur sa nuque. Eylin hésita un moment avant de faire de même, mais quand il s'avança vers la rambarde, elle ne fit pas mine de le suivre.
    
    « Qu'est-ce qui te prend, Lukas ? C'est dangereux... Tu pourrais être contaminé ! »
    
    Et après ? Quel était le risque, à part avoir des enfants aux cheveux bleus ou verts, ou encore branchés sur les humeurs de la planète ? Il savait que les préjugés contre ces mutations légères étaient principalement dus au fait qu'elles n'affectaient que les populations les plus modestes. Elles n'atteignaient pas les riches et les puissants, qui avaient la possibilité de vivre dans les enclaves protégées, où aucun contact avec la flore et la faune de Cyrga n'était autorisé. D'ailleurs, il était intimement persuadé que plus d'une personne à Stellae se teignait les cheveux pour faire croire à sa « pureté ».
    
    Il s'accouda à la rambarde, observant l'océan de Margarita, un nom qui signifiait « perle » dans une ancienne langue terrienne. Cette mer insolite n'était ni liquide ni gazeuse, mais entre les deux ; elle prenait des reflets irisés sous le soleil, mais l'éclat des deux lunes de Cyrga pouvait révéler toute sa splendeur nacrée, spectrale et irréelle. Des vagues moutonnaient à sa surface, s'enroulant et se déroulant en lents tourbillons dans un mouvement hypnotique. De temps à autre émergeait une forme aux couleurs délavées par la nuit, trop rapidement pour que le garçon puisse déterminer sa morphologie, laissant derrière elle un sentiment d'étrangeté absolue. Une longue spirale de nautaeriens, des créatures volantes dotées de vastes ailes à rayons comme des nageoires de poissons, chassait de petits animaux nocturnes dans l'air tiède au-dessus des vagues.
    
    « Lukas, reviens... »
    
    La voix d'Eylin se faisait suppliante.
    
    « Viens me rejoindre, tu verras, tu ne risques rien du tout, ici !
    
    — Non ! Tu ne te rends pas compte que c'est dangereux ? »
    
    Il poussa un soupir : pourquoi n'essayait-elle pas de comprendre ce qu'il voulait partager avec elle ? Ne voyait-elle pas que ce soupçon de danger rendait la scène plus belle encore ? Quand il fixait Margarita, il se sentait intensément vivant, il avait l'impression d'effleurer la surface de ce troublant mystère qu'était Cyrga. Il n'avouerait jamais ni à Eylin ni à aucun de ses camarades qu'il venait souvent seul à cet endroit pour admirer l'océan et tenter d'apercevoir les monstres qui hantaient ses profondeurs.
    
    « Lukas, je veux rentrer », supplia la jeune fille d'une voix tremblante, les mains jointes contre sa poitrine.
    
    Il sentit la colère l'envahir : comment pouvait-elle troubler ainsi ce moment magique ? Il se retourna d'un bloc :
    
    « On croirait ma mère ! » laissa-t-il échapper avec dureté.
    
    Eylin pâlit légèrement et le regarda avec de grands yeux surpris et blessés, les bras serrés autour d'elle comme si elle avait froid. Confus et gêné, Lukas s'avança, les mains tendues pour quémander son pardon :
    
    « Je... je suis vraiment désolé, Eylin. Je vais te ramener tout de suite. »
    
    La tête basse, il regagna son engin, reprit son casque qu'il avait laissé sur la selle et remonta, attendant que la jeune fille le rejoigne. Il démarra, filant directement vers l'immeuble d'Eylin. Ils n'échangèrent pas un seul mot ou presque, à peine un « au revoir » quand il la déposa devant chez elle. Il vérifia qu'elle avait disparu avant de repartir, sans un regard en arrière.
    
    Il avait sans doute perdu toutes ses chances avec elle, mais il s'en sentait vaguement soulagé. Il espérait juste qu'elle ne raconterait pas à toute l'école ses réactions bizarres et ses centres d'intérêt pour le moins déshonorants.
    
    

Texte publié par Beatrix, 31 janvier 2016 à 19h00
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