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Tome 4, Chapitre 9 « Ileana » Tome 4, Chapitre 9
Malgré les thés qu'elle enchaînait, Ileana n'arrivait pas à se réchauffer. De nouveau, elle tenta de réprimer un frisson sans y parvenir. Elle décida à contrecœur de quitter le fauteuil face à la cheminée pour aller récupérer un pull dans sa chambre. Dans le couloir du sous-sol, elle tomba sur Éloïse, les bras chargés de linge. Depuis la veille, cette dernière était devenue presque mutique. Elle n'approuvait pas les actes de son fils et était frustrée de ne pas trouver les arguments pour le raisonner. Elle lui adressa un sourire.
    
    — Je viens de poser tes vêtements. Tu pourras mettre ceux de Vince dans sa chambre ?
    
    Ileana acquiesça et tendit les mains pour récupérer sa pile d'affaires.
    
    — Ça va ? demanda Éloïse
    
    Ileana fut incapable de répondre, elle se contenta de dodeliner de la tête.
    
    — Tu as mal ?
    
    — Juste un début de migraine. Ce n'est pas fort, mais latent. Je… ne pense pas que j'arriverai à manger à midi. J'ai comme un poids sur l'estomac.
    
    — Tu as la chair de poule.
    
    — J'allais chercher quelque chose pour me couvrir.
    
    Éloïse ouvrit la porte de sa chambre et Ileana s'éloigna vers celle de Vince. Une pile de vêtements s'amoncelaient sur le fauteuil qu'elle avait occupé une bonne partie de la journée de la veille. Elle déposa ceux qui étaient propres sur le lit défait. Elle allait ressortir lorsqu'un dessin attira son attention. C'était des meubles. Le rocking-chair, le bureau, le canapé d'un autre âge et un guéridon étaient très réalistes, exécutés avec beaucoup de détails. Saisie d'une intuition, elle déplaça le linge sale et entreprit de dégager le siège des coussins, plaid et couvertures qui le recouvraient.
    
    — Ileana ?
    
    Éloïse passa la tête dans l'entrebâillement de la porte et fronça les sourcils.
    
    — Tu ranges ?
    
    — Non, je vérifie quelque chose. Vous avez demandé à Vince de faire des dessins ?
    
    — On en a un peu parlé hier soir...
    
    Éloïse s'approcha du bureau pour étudier les œuvres de son fils et Ileana continua de dégager le fauteuil. Enfin, les boiseries devinrent visibles.
    
    — Il y ressemble beaucoup, constata Ileana.
    
    Éloïse ne répondit rien et elle s'en agaça.
    
    — Tu vas dire qu'il aurait pu le voir dans son enfance et que ça ne veut donc rien dire ?
    
    — Le rocking-chair, peut-être. Le bureau par contre, c'est impossible.
    
    Ileana revint sur ses pas et détailla le dessin qui interpellait Éloïse.
    
    — Je jouais sous ce bureau quand j'étais enfant. Charles-Edouard l'a brûlé, c'est ce qui a déclenché son envoi dans une maison de repos d'ailleurs. Ce meuble avait disparu avant que Vince ne naisse.
    
    Ileana posa sa main sur le bras d'Éloïse.
    
    — Je comprends que ce soit dur à appréhender, mais il faut regarder la réalité en face.
    
    — Mais c'est…
    
    —… fou ? Impossible ? Je ne pense pas. Vince fait la part des choses en tout cas, ça me suffit. Il ne semble pas en souffrir et ça n'impacte pas ce qu'il est.
    
    — Il s'est mis en danger pour… ça. Je ne sais même pas quel nom donner à ce phénomène.
    
    — Cette dimension ? C'est vrai, mais il en avait besoin pour son équilibre. Il faut bien avouer qu'il va mieux depuis.
    
    — Tu as raison, mais c'est difficile à accepter.
    
    — Peut-être que quelqu'un pourrait l'expliquer. Il doit bien exister des spécialistes de Surcharge.
    
    — Oui, mais il va falloir attendre que la situation politique se stabilise au moins sur le territoire européen.
    
    — On va finir par trouver des réponses...
    
    — Être patiente ne me réussit pas : ce n'est pas une de mes qualités !
    
    Éloïse regarda sa montre.
    
    — Ils ne devraient pas tarder à arriver sur place. Il y avait une heure et demie de route.
    
    Les mains d'Ileana se crispèrent succinctement. Elle était pressée qu'ils soient de retour, mais craignait la confrontation avec les briseurs.
    
    — Jaelyn avait l'air moins effacée ce matin, murmura Éloïse.
    
    Ileana l'avait également constaté. La Colombienne avait souri à plusieurs reprises, une première depuis la mort de Janaya. Passer à l'action lui faisait de toute évidence du bien. Elles sortirent sans un regard pour le bazar laissé par Vince.
    
    — Je vais devenir folle, soupira Éloïse. Il faut que je m'occupe. Je vais probablement aller faire quelques courses. Il faut que j'en discute avec Kamil. Tu m'excuses ?
    
    Ileana acquiesça.
    
    — Je vais de toute façon chercher mon pull. À plus tard !
    
    Elle récupéra de quoi se couvrir dans sa chambre et se sentit de nouveau désœuvrée. Elle ressortit, déambula dans le couloir et lorsqu'elle vit la porte du Subsidium, décida de descendre.
    
    Elle y trouva Aymeric et Kamil qui discutaient. Ils l'accueillirent avec le sourire.
    
    — Éloïse te cherche, Kamil. Elle a besoin d'aller faire des courses.
    
    — Ah, je m'en doutais !
    
    Il se tourna vers son fils.
    
    — Sur le principe, pourquoi pas ? Mais il faut qu'on valide chaque partage. Ça pourrait nous mettre en danger.
    
    — Je ne pense pas participer aux échanges. Pas tout de suite tout du moins. J'attends de voir en fonction de ce que je vais trouver ici.
    
    — Très bien. Je te fais confiance, tiens-nous au courant de l'avancée de la mission. Je vais rejoindre ta mère avant qu'elle ne s'impatiente !
    
    Il fit un petit signe à l'attention d'Ileana et s'éloigna d'un pas vif. Elle dévisagea Aymeric.
    
    — Une mission ? Tu vas en faire une aussi ?
    
    Elle resserra ses bras autour d'elle. Aymeric lui adressa un sourire penaud.
    
    — Ça n'a rien à voir avec celle de Vince. Là, il est plutôt question d'archéologie ! C'est un projet que je surveillais à Roraima. J'avais même prévu de le rejoindre avant que tu ne réapparaisses. Il est toujours d'actualité alors je me demandais si je ne pourrais pas postuler de nouveau !
    
    Ileana se souvenait vaguement qu'Emi avait évoqué une mission en Grèce qui intéressait Aymeric, mais cela remontait à si loin.
    
    — De l'archéologie ?
    
    — L'Atlantide, répondit-il avec emphase.
    
    Face à son absence de réaction, il pouffa.
    
    — En général, soit les gens se montrent excités, soit, et c'est plus souvent le cas, j'ai le droit à un regard très dubitatif.
    
    — Le nom me dit quelque chose, mais je ne saurais pas le remettre dans le contexte, s'excusa-t-elle.
    
    Aymeric tapota le pouf près de lui. Heureuse de pouvoir se changer les idées, Ileana obtempéra, ajoutant une couverture sur ses épaules pour se protéger du froid.
    
    — Pour les Autres, c'est une île décrite par Platon. Elle aurait mystérieusement disparu dans un cataclysme. C'est une légende et aujourd'hui, il n'y a aucune preuve sérieuse que l'île a réellement existé.
    
    — Et pour les Mages ?
    
    — Pour la majorité d'entre eux, c'est la même chose, rit Aymeric.
    
    — Mais pas pour toi ?
    
    — Je ne sais pas si je crois en une ancienne cité Mage engloutie par eux-mêmes. Mais ils ont remonté des fonds marins des échantillons rocheux intéressants et je suis curieux d'étudier ça de plus près. J'ai postulé chez eux, il y a quelques mois. J'avais même réussi à décrocher un entretien avec Léandre Zacharias, mais j'ai décliné.
    
    — Pourquoi ?
    
    — Tu étais de retour.
    
    Elle ne sut que répondre.
    
    — La mission a l'air encore en cours, poursuivit Aymeric sans s'appesantir sur son silence, mais ils se font discrets.
    
    — Tu veux les rejoindre ?
    
    — J'aimerais bien, mais il va falloir convaincre mon père et ma mère et ça risque d'être compliqué ! Je commence par étudier ce qu'ils ont trouvé pour essayer de faire mes propres théories.
    
    — Ils publient ça de façon officielle ?
    
    Cela le fit rire de nouveau. Il n'y avait aucune moquerie, il était juste d'excellente humeur.
    
    — Non, mais j'ai eu accès à un dossier après que mon CV ait été retenu et mes identifiants n'ont jamais été révoqués. Je ne sais pas si c'est volontaire, mais autant en profiter ! Je n'avais pas réessayé depuis mon refus. Je tourne en rond ici, alors j'ai tenté par ennui et… voilà !
    
    Elle détailla les feuilles qu'il avait étalées devant lui. Il y avait plusieurs photos de pierres, des symboles qui lui rappelaient un peu les runes alchimiques, et des cartes. Elle tendit la main avant de la ramener contre elle.
    
    — Je ne suis probablement pas autorisée à regarder.
    
    — Techniquement : moi non plus ! Je ne vois rien de sensible là-dedans, fais-toi plaisir !
    
    — Où est-ce qu'ils cherchent ?
    
    — Au-delà du détroit de Gibraltar, dans l'Atlantique. Je ne te dirai pas où ils sont par contre.
    
    Il lui adressa un clin d'œil qui la laissa un peu perplexe. C'était un jeune homme assez différent de celui qu'elle avait appris à connaître à Roraima ou lors de la fuite. À la colonie, il avait été si pressant qu'elle cherchait à l'éviter. Durant leur périple, il avait été abattu. À présent, il renouait avec sa vie, retrouvait un semblant de normalité et était prêt à aller de l'avant.
    
    — Qu'est-ce qui t'intéresse là-dedans ?
    
    — Une archéologie Mage, de nouvelles techniques ! J'ai beaucoup étudié la colonie sud-américaine. J'ai appris à manipuler la matière, puis j'ai eu l'occasion de voir comment le temps agissait sur cette roche artificiellement mise en forme ou créée. C'est d'ailleurs cette expertise qui intéressait Léandre Zacharias. Ce serait passionnant d'avoir la possibilité de faire un tel bond en arrière, de découvrir des techniques qui datent de la Grèce Antique !
    
    Il avait les yeux brillants d'une excitation libératrice. Elle l'envia de savoir ce qu'il voulait, elle-même se sentait encore plus perdue que la veille. Elle ignorait ce qu'elle savait faire, ce qu'elle pouvait faire et encore moins ce qu'elle voulait faire. Vince avait l'air bien parti pour reprendre son rôle d'Agent. Il faudrait du temps à Ileana pour être à son niveau et qu'il accepte qu'elle l'accompagne sur le terrain. Est-ce que cela signifiait qu'en attendant il ferait équipe avec Jaelyn ? Et si finalement, elle ne parvenait pas à retrouver son efficacité, qu'est-ce qui se passerait ? Supporterait-elle d'attendre chacun de ses retours avec l'angoisse qu'il lui soit arrivé quelque chose ? De subir les effets de manque dus à l'absence de son Dimidiam ?
    
    Près d'elle, Aymeric était dans son monde, penché sur les clichés de roche. Il lisait de temps à autre un long texte qui avait l'air complexe.
    
    Ileana observa les symboles et réprima un nouveau frisson. Cette fois-ci, la séparation n'en était pas la cause. Cela faisait remonter de mauvais souvenirs de pentacles tâchés de sang. De loin, elle regarda l'étagère consacrée à l'Alchimie, indécise. Elle finit par s'en approcher et laissa courir ses doigts sur les tranches des couvertures en majorité abîmées. Elle tira un livre. « Traité de l'alchimie basique » lui semblait une façon prudente de s'initier. Elle s'assit face à Aymeric qui l'observa, curieux.
    
    — Alchimie ?
    
    — Je me dis que ça peut être un bon moyen d'exorciser ce qu'il s'est passé là-bas.
    
    — Emi lisait beaucoup de choses sur le sujet. Elle croyait vraiment que ce serait une façon de nous ouvrir aux Autres.
    
    — Vince est assez critique.
    
    — Ça se comprend : Vince a eu beaucoup de mauvaises expériences en la matière. Et puis, il est de coutume de dire que les meilleurs experts en Alchimie sont des briseurs ! Malgré ça, Emi y croyait. Elle était persuadée qu'il y avait des expérimentations avec une issue positive, mais que cela ne remontait pas jusqu'à la colonie.
    
    Qu'il évoque la jeune femme la rendit nostalgique.
    
    — Elle me manque.
    
    Le sourire d'Aymeric disparut et son regard s'assombrit.
    
    — À moi aussi. Terriblement. Elle avait le don pour voir le verre à moitié plein ! Ça me remotivait et adoucissait le quotidien. Je pense souvent à elle.
    
    Ileana ne pouvait pas en dire autant. Les derniers jours avaient été si intenses qu'elle n'avait pas pris beaucoup de temps pour songer à sa perte. À peine plus pour Janaya. Et pourtant, les jeunes femmes lui manquaient. Vince était peu loquace ; Jaelyn, distante ; quant à Aymeric, elle ne savait pas encore comment échanger avec lui à cause de leur passif. En fait, son appréhension le concernant n'avait plus lieu d'être : leur conversation allégeait un peu ses doutes et ses peurs.
    
    Aymeric s'était replongé dans son étude de gemmes et Ileana se pencha sur son livre. Elle dut abandonner au bout de quelques pages : elle n'y comprenait rien. De toute évidence, il lui manquait encore des bases.
    
    Elle le rangea et hésita sur le prochain ouvrage à feuilleter.
    
    « L'Alchimie des briseurs »
    
    Le titre la révulsait autant qu'il l'attirait. Peut-être que ce serait un bon moyen de trouver des réponses. Elle craignait néanmoins que cela ne réveille les peurs qu'elle avait réussi à dompter.
    
    Elle le tira, le posa sur la table basse et mit encore quelques secondes avant de l'ouvrir. Privilégier l'approche scientifique lui permettait de prendre plus facilement du recul sur sa lecture. Néanmoins, malgré toute sa volonté, elle avait la main tremblante à l'idée de ce qu'elle pourrait découvrir, ou pire, se souvenir.

Texte publié par Sizel, 5 mars 2018 à 21h52
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