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Tome 4, Chapitre 4 « Ileana » Tome 4, Chapitre 4
Ileana jeta un coup d'œil suspicieux à Vince qui s'en amusa. Malgré la légèreté qu'il affichait, elle sentait que quelque chose n'allait pas. Sa magie n'était pas agitée comme elle avait pu l'être, mais le jeune homme n'était définitivement pas tranquille. Elle aurait voulu lui en parler, mais il ne lui laissait aucune ouverture. Elle avait le sentiment qu'il fuirait la discussion si elle se montrait plus insistante.
    
    — Prête ? demanda-t-il.
    
    — Vince, arrête de me faire languir !
    
    Il posa sa main sur la pierre et la fit bouger à l'aide de la magie. Un bruit mécanique étouffé résonna dans la roche et un pan du mur s'ouvrit. Son Dimidiam lui fit signe d'entrer et Ileana s'avança. Tout était noir, une bouffée de fraîcheur monta jusqu'à elle et la fit frissonner. Vince utilisa une allumette pour mettre le feu à une mèche. Cela l'agaça : il lui aurait suffi de le lui demander, elle aurait créé une flamme !
    
    — Tu aurais pu…
    
    Le spectacle qui s'offrit à elle la laissa bouche bée.
    
    — Il y a l'électricité à présent, précisa Vince, mais c'est tellement plus classe comme ça !
    
    Ileana ne pouvait que lui donner raison. Le feu courait du plafond vers le sol dans une rigole d'huile creusée en spirale dans les murs arrondis. La pièce circulaire s'éclairait petit à petit. Des étagères en pierre et des socles qui hébergeaient livres et reliques émergèrent des ténèbres.
    
    — Ce ne sont presque que des copies, ajouta Vince, mais certaines sont très anciennes et comme parfois l'original a été perdu…
    
    — Ça se réfère à la magie ?
    
    — En grande partie, oui, et à notre histoire. Le rôle d'un Subsidium est de conserver et de protéger ces textes qui ont traversé les décennies ou les siècles.
    
    — Et donc tes parents s'assurent que personne n'approche ?
    
    — Notre famille est ce qu'on appelle une dynastie. Elle a toujours compté peu de membres, mais régulièrement des enfants naissent avec le don, parfois Élémentaires, parfois Sourciers. Comme le savoir se transmettait d'une génération à l'autre, nous sommes naturellement devenus une référence au niveau local. Et pour nous, ça s'est traduit par la charge de la protection du Subsidium. Ma mère a déjà mis une balle entre les yeux d'un homme pour ça !
    
    Kamil passa la tête par la porte.
    
    — Si la liste se limitait à ça… Enfin… Vincent, tu sais que le système d'aération des gouttières enflammées n'est plus opérationnel !
    
    — C'est tellement plus impressionnant ainsi !
    
    — Tu m'as dit la même chose la dernière fois ! Quoi qu'il en soit, contente-toi de l'électricité !
    
    Il repartit aussi vite qu'il était apparu.
    
    — La dernière fois ?
    
    — Tu es venue ici trois… non, deux fois ! Lors de notre première visite aux Chenus, on n'a pas eu le temps de descendre. Tu avais été très frustrée !
    
    — Et la première fois que j'ai vu la pièce, j'ai réagi comment ?
    
    — Tu savais ce qu'il y avait derrière cette porte. Tu trépignais d'impatience. Tu me faisais mal au bras tellement tu me le serrais !
    
    Son ancienne personnalité avait l'air plus extravertie que ce dont elle faisait preuve aujourd'hui. Elle devait pourtant être aussi excitée, mais le montrait moins. Elle fit un pas dans la salle, mais recula vivement.
    
    — Qu'est-ce…
    
    Cela le fit sourire.
    
    — Eh oui, il n'y a pas de courants magiques ici. Ils sont bloqués par de l'essence d'olivier et de baobab qui imprègne les murs. C'est un des mystères du Subsidium, on ne sait pas comment ils s'y sont pris pour fabriquer la pièce, c'est entremêlé dans la roche. La technique a été oubliée.
    
    — Qui a construit ce lieu ?
    
    — On l'ignore. Ma famille a hérité de sa protection vers 1795 si ma mémoire est bonne. Avant cette période, c'est assez flou, il y a eu beaucoup de passations. Il n'y a presque aucune trace écrite.
    
    Vince s'engagea dans les escaliers et Ileana le suivit avec moins d'assurance. La disparition brutale d'énergie était perturbante. Heureusement, il restait la présence du jeune homme.
    
    — Tu parlais de dynastie ?
    
    — Selon les périodes de l'histoire, il y a plus ou moins de familles identifiées comme telles. Au siècle dernier, elles avaient le rôle des colonies : protéger, former, garder les Autres dans l'ignorance. Aujourd'hui, elles en sont un relais local. C'est plus implanté en Europe et probablement en Asie qu'aux États-Unis.
    
    Une fois en bas, Vince se dirigea vers une petite étagère à grandes enjambées.
    
    — Tu cherches quoi ? l'interrogea-t-elle.
    
    Il en retira plusieurs rouleaux avec beaucoup de soin. Il mit tant de temps à prendre la parole qu'elle se demanda s'il allait lui répondre.
    
    — À vérifier quel degré de folie j'ai atteint, marmonna-t-il.
    
    Il les posa sur une immense table basse carrée d'une quarantaine de centimètres de hauteur et choisit un épais coussin pour s'installer. Ileana n'osa pas s'éloigner ou explorer les lieux de peur de faire une bêtise. Elle imita donc Vince et récupéra à son tour un pouffe. Son Dimidiam lui jeta un coup d'œil surpris.
    
    — Tu ne veux pas visiter ?
    
    — Je peux ? Il n'y a pas de risque que j'abîme quelque chose ?
    
    — Les armoires sous verre là-bas rassemblent le plus fragile, pour le reste tu peux y aller. Si tu ne l'avais pas pu, je ne t'aurais pas proposé de descendre !
    
    Ileana se leva, encore hésitante. Vince déplia un arbre généalogique et il se pencha sur les branches les plus éloignées du tronc. La jeune femme déambula dans la pièce, les mains dans le dos. Le sol en dalles de tailles inégales était poli, mais elle n'aurait su dire si c'était la magie ou l'usure qui en était responsable.
    
    Elle s'approcha de l'étagère remplie des livres les plus récents et en prit un au hasard qu'elle feuilleta. Ileana fut incapable d'en comprendre le sens, cela semblait être une thèse sur la façon dont se créent les flammes d'un Élémentaire. La chimie se mêlait à la physique et à la biologie en une théorie complexe et trop technique pour être accessible avec ses maigres connaissances en la matière.
    
    Une étagère en pierre sombre attira son attention. Au fond, à demi visible derrière les livres, grimoires et parchemins, se dessinait un pentagramme familier.
    
    — C'est quoi ça ?
    
    — Le rayon destiné à l'alchimie.
    
    Sa voix caverneuse l'alerta. Elle le dévisagea. Il était pâle, l'air hagard.
    
    — Qu'est-ce qui se passe ? s'alarma-t-elle.
    
    Vince ne répondit pas, les yeux toujours fixés sur les feuilles étalées devant lui. Ileana s'approcha et posa la main sur son épaule.
    
    — Ils n'ont pas existé ?
    
    Vince pointa le portrait d'un homme à la moustache ridicule.
    
    — Voici Charles-Édouard… Et ici, il y a bien la trace d'un Lucien dont la mère s'appelait Agathe et est morte en couches…
    
    — Tu avais déjà regardé ton arbre ? Peut-être que ton cerveau a mémorisé des choses sans que tu en aies conscience.
    
    — J'en doute, je n'ai pas le souvenir de m'être intéressé à cette branche-là de la famille… Ce ne sont pas mes ancêtres directs. Agathe est la fille d'un arrière-arrière-grand-père.
    
    — Ils ont donc bel et bien existé.
    
    Vince l'observa un instant.
    
    — Je suis incapable de dire ce que tu en penses.
    
    — Je n'en sais rien. Je ne suis pas plus surprise que ça, même si bien sûr ça m'interpelle.
    
    — Mais comment puis-je avoir des ancêtres dont j'ignorais l'existence qui me hantent ?
    
    — Peut-être que c'est parce que j'ai découvert la magie récemment, mais ça ne me semble pas si aberrant que ça, créer du feu me paraît plus étonnant encore…
    
    — Peut-être que j'essaye de rester trop rationnel face à la situation…
    
    — Et la fillette ? Tu l'as trouvée ?
    
    — Non.
    
    — Tu cherches une fillette ?
    
    Éloïse venait d'entrer. Elle descendait les marches, un plateau en équilibre sur l'avant-bras. Vince hésita à répondre, mais finit par évoquer sa situation avec sa mère.
    
    — La Surcharge comprend toujours une part de folie. Depuis la première crise, la mienne a pris la forme d'une pièce dans laquelle j'étais projeté pendant les phases d'inconscience. Au départ, il y avait quatre golems, qui sont devenus humains lorsque je l'ai surmontée grâce à Ileana. Après cela, il m'arrivait de leur parler et ils avaient un impact sur ma magie.
    
    Si Éloïse fronçait les sourcils avec inquiétude, elle ne coupa pas son fils et posa le plateau sans un bruit. Vince pointa ses ancêtres sur l'arbre généalogique.
    
    — Charles-Édouard, Lucien et Agathe. J'ignore qui est la quatrième. Cela semble être une enfant, mais elle a les traits flous car elle garde sa consistance aqueuse.
    
    — De l'eau ?
    
    Éloïse était soudain devenue blanche. Concentré sur le parchemin, Vince approuva d'un mouvement de tête sans remarquer le trouble de sa mère.
    
    — Oui, mais il est difficile de l'identifier parce que l'âge qu'ils ont dans la pièce ne correspond pas nécessairement à celui qu'ils avaient lorsqu'ils sont morts. Lucien et Charles-Édouard sont plus jeunes.
    
    — Une fillette d'eau ?
    
    Le filet de voix incertain attira l'attention de Vince. Sa mère pleurait. Ileana ne comprenait pas ce qu'il se passait.
    
    — Maman ?
    
    Il semblait aussi perdu qu'elle. Éloïse secoua la tête, incapable de parler. Elle sanglota.
    
    — Pas une coïncidence, murmura-t-elle.
    
    Elle leur fit signe de la suivre à l'étage. Vince obéit, sans quitter sa mère des yeux. Dans la pièce à vivre, elle sortit un album du haut de la bibliothèque et l'ouvrit sur la table à manger. Ileana regardait les photos sans comprendre ce qu'elle était censée voir. Il y avait un petit garçon qui pouvait aussi bien être Vince qu'Aymeric et une deuxième enfant plus âgée avec des cheveux et des yeux clairs. Son visage souriant était marqué par la trisomie.
    
    Intrigué, Aymeric s'était approché à son tour. Il regarda sa mère en larmes, puis les deux photos qui s'étalaient sur la double page.
    
    — Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu montres ça ? Ah, mais c'était la petite fille qui venait à la maison parfois, comment elle s'appelait déjà…
    
    De nouveau, Éloïse secoua la tête et fut agitée par un sanglot.
    
    — C'est votre grande sœur, finit-elle par dire. Magalie.
    
    Aymeric lâcha une exclamation stupéfaite alors qu'au même moment, Vince porta sa main à la tempe en grimaçant. Il rouvrit les yeux et fixa la photo, incrédule.
    
    — Elle… elle a un visage à présent ! C'est elle !
    
    Il semblait partagé entre l'émerveillement et la perplexité.
    
    — Ils sont toujours là ? s'alarma Éloïse.
    
    — Oui, mais ils sont immobilisés par un sceau alchimique. Je peux les voir, mais je ne peux plus interagir avec eux. Pourquoi n'ai-je jamais entendu parler d'elle ?
    
    — Je pensais que c'était une voisine ! ajouta Aymeric. Vous ne m'avez jamais contredit ! En fait, je ne me rappelle même pas que vous m'ayez déjà parlé d'elle.
    
    Éloïse peinait visiblement à mettre de l'ordre dans ses idées, noyée dans ses souvenirs. Elle pleurait, caressait d'une main tremblante la photo.
    
    — Je vais expliquer, intervint Kamil qui entrait, Jaelyn derrière lui. Comme vous le savez, au départ votre mère voulait tourner le dos à sa famille, fuir le monde magique. Elle a fait des études de trader à Londres où on s'est rencontrés. Quelques mois plus tard, elle était enceinte de Magalie. Ce n'était pas tout à fait prévu. Éloïse m'a parlé de son histoire, d'où elle venait. On s'est demandé s'il fallait qu'on revienne aux Chenus au cas où notre bébé à venir serait Mage. On a préféré rester loin. Naïvement, on s'est dit que ça ne pourrait que le préserver. On avait tort. Les premiers mois ont été difficiles et ça s'est compliqué encore lorsque Magalie a fait un éveil magique précoce. À deux ans, les éléments réagissaient à la moindre de ses émotions. En quelques semaines, c'était devenu ingérable, on ne pouvait plus rester à Londres, on devait la mettre à l'abri. On est donc revenus aux Chenus dont vos grands-parents s'occupaient depuis que Charles-Édouard était devenu sénile. On a eu quelques années de calme, durant lesquelles Aymeric est né. Et puis…
    
    Il prit une profonde inspiration. Des larmes coulaient sur ses joues. Éloïse poursuivit le récit d'une voix brisée.
    
    — Elle avait sept ans depuis quelques jours. On ne la trouvait pas, on pensait qu'elle jouait à cache-cache. Il nous a fallu plusieurs heures avant de la retrouver. Elle était au bord de l'étang, elle avait les cheveux blancs.
    
    — Une Surcharge, murmura Vince.
    
    — Il n'y avait pas d'étang avant, précisa Kamil. Elle adorait un livre, et une page particulièrement. Il y avait une étendue d'eau, des canards, elle a probablement cherché à le recréer.
    
    Vince était pâle. Ileana lui prit la main pour tenter de le réconforter en silence. Face à eux, Aymeric était tout aussi bouleversé.
    
    — Mais pourquoi ne pas en avoir parlé ? demanda Ileana.
    
    Ce fut Jaelyn qui répondit. Son ton froid contrastait avec les vives émotions qu'exprimaient à travers leur voix Éloïse et Kamil.
    
    — Ça peut être traumatisant pour un enfant de grandir avec un tel passif, créer une peur viscérale de la magie. Ça aurait pu être problématique durant l'éveil d'Aymeric et Vince. L'angoisse liée à l'utilisation des éléments peut avoir des effets redoutables. Au point parfois d'être obligé d'envoyer des mages nouvellement éveillés dans des structures spécialisées avec un suivi psychologique.
    
    — Nous pensions leur en parler après qu'ils aient passé leur Maîtrise, mais nous ne voulions pas le faire au téléphone, ajouta Kamil. Nous ne souhaitions pas non plus l'annoncer qu'à Vincent et qu'il soit le porte-parole de cette histoire auprès de son frère. Nous attendions le bon moment qui n'arrivait jamais…
    
    Retrouvant ses esprits, Vince pointa du doigt le ventre arrondi de sa mère sur une des photos.
    
    — Tu étais enceinte de moi ?
    
    — Euh… oui.
    
    — Elle est née en quelle année ?
    
    — 1990.
    
    — Charles-Édouard est décédé… ?
    
    — Euh, balbutia Kamil, quelques mois avant sa naissance, je crois. Qu'est-ce que ça a à voir avec tout ça Vince ?
    
    — Faut que je vérifie quelque chose.
    
    Il descendit les marches à la volée et il fallut quelques secondes à Ileana pour le suivre. Elle le trouva dans le Subsidium, de nouveau penché sur l'arbre généalogique.
    
    — Qu'est-ce qui t'arrive ?
    
    — Il y a un truc.
    
    Il pointa du doigt une case portant le nom d'Agathe.
    
    — Elle est décédée en donnant naissance à Lucien en 1824, Lucien est décédé en 1897, Charles-Édouard est né six mois plus tard en 1898. Magalie est née quelques mois après sa mort et maman était enceinte de moi lorsque ma sœur a fait sa Surcharge.
    
    — Comme si la magie était passée de l'un à l'autre ?
    
    — Peut-être.
    
    Il leva le nez pour observer les étagères du Subsidium.
    
    — Je crois qu'il existe des théories sur la transmission du don. Je ne suis pas sûr qu'il y ait grand-chose ici. Et même si c'est le cas, je doute d'avoir les capacités linguistiques pour les lire.
    
    Éloïse apparut en haut des escaliers.
    
    — Qu'est-ce qui se passe ?
    
    — Rien de grave, la rassura Ileana. On remonte rapidement.
    
    — Je vais faire des boissons chaudes, je crois qu'on en a tous besoin.
    
    — On arrive.
    
    Vince n'avait prêté aucune attention à sa mère, il avait les mains crispées sur le rouleau, le regard fixé sur la table en pierre.

Texte publié par Sizel, 29 janvier 2018 à 05h23
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