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Tome 2, Chapitre 5 « Vince » Tome 2, Chapitre 5
Vince sentit le contact dur de la pierre dans son dos et avant même d'ouvrir les yeux, il en conclut qu'il allait de nouveau faire face à une situation ubuesque. Le jeune homme distingua un murmure non loin de son visage :
    
    — Il revient à lui.
    
    Il reconnut la voix de celui qui l'avait empêché de basculer dans le vide lors de sa précédente plongée dans son esprit. Plissant le regard pour s'habituer à la pénombre vacillante, il vit que ce dernier était penché sur lui et le dévisageait avec inquiétude. Un peu en retrait, l'homme à la moustache et la jeune femme blonde le fixaient avec une certaine animosité. Sur la marche au-dessus, la petite silhouette aquatique ne tenait pas en place, envoyant des éclaboussures tout autour d'elle.
    
    — Vous allez bien ? demanda son sauveur avec sollicitude.
    
    Vince ne chercha pas à répondre et tenta simplement de s'asseoir. Cette espèce de tour et l'escalier en colimaçon lui semblaient aussi tangibles que la chambre dans laquelle il s'était réveillé plus tôt. Les trois adultes et dans une moindre mesure la fillette d'eau lui paraissaient aussi palpables qu'Elaine et Ileana un peu plus tôt. Et pourtant, il avait conscience qu'il était en train de rêver. Ou plutôt de délirer, la folie étant un symptôme commun suite à une surcharge. Il craignait les conséquences que ses actes dans cette dimension pourraient avoir dans le monde réel.
    
    — Monsieur, vous allez bien ? insista l'homme au regard sombre.
    
    — Je ne sais pas trop, répondit Vince.
    
    — Vous savez où nous sommes ?
    
    — Dans ma tête...
    
    Les trois adultes le dévisagèrent avec stupeur tandis que la silhouette aquatique courait et sautait d'une marche à l'autre avec toujours autant d'entrain.
    
    — Pardon ? s'exclama l'homme aux favoris, les yeux écarquillés de surprise.
    
    — Je suis un mage, j'ai fait une surcharge, expliqua Vince. Je ne suis pas mort, mais de toute évidence, je n'éviterai pas la folie ! Je crois que vous êtes la matérialisation de cette folie.
    
    Le moustachu leva un sourcil septique :
    
    — Je vous confirme que vous êtes complètement dingue !
    
    Contrairement à son aîné, les mots de Vince trouvèrent un écho différent chez l'homme tranquille. Ce dernier semblait troublé, observant ses mains sous toutes leurs coutures :
    
    — Mais je suis mage aussi… Je suis…
    
    Son regard se perdit dans le vague :
    
    — Je vis en France, mais je ne sais pas, c'est comme si j'étais incomplet…
    
    Après un instant de silence, il poursuivit :
    
    — Je me vois vieux dans un miroir, pourtant…
    
    Il continuait à fixer ses paumes avec attention…
    
    — J'ai l'air d'avoir quel âge ?
    
    — Trente-cinq ans ? se risqua Vince.
    
    — J'ai été plus vieux, affirma-t-il avec conviction.
    
    — Et vous avez un nom ?
    
    — Lucien. Je m'appelle Lucien Faure.
    
    Vince fut surpris d'entendre un nom familier bien qu'il ne réussisse pas à le remettre dans son contexte. Et de toute évidence, il n'était pas le seul à qui cela évoquait quelque chose :
    
    — Vous êtes un Faure ? s'exclama l'homme à la moustache.
    
    — Oui, pourquoi ?
    
    — J'en ai connu, est-ce que…
    
    — C'était le nom de famille de mon mari… les coupa la femme qui semblait bien trop jeune à Vince pour avoir été mariée.
    
    — Donc vous seriez peut-être de la même famille ? demanda Vince sans cacher son scepticisme.
    
    — J'ai eu un fils qui aurait dû s'appeler Lucien, précisa-t-elle en fixant l'homme brun pourtant plus âgé qu'elle.
    
    — Ma mère se nommait Agathe, répondit Lucien sans la quitter du regard.
    
    — Je m'appelle Agathe, née Peyras, mariée Faure.
    
    Vince était de plus en plus désorienté. La situation prenait une tournure pour le moins perturbante et sa fatigue ne l'aidait pas à rester concentré. Il n'arrivait pas à déterminer si l'existence de ces gens avait été une réalité ou si c'était juste son esprit malade qui les créait de toute pièce. Son regard s'attarda sur leurs vêtements. La redingote sombre de Lucien, la robe bleu pâle d'Agathe dont le corset semblait inconfortable et surtout l'horrible costume marron du type aux favoris où une montre à gousset s'échappait de la poche du gilet trop serré sur son ventre proéminent.
    
    Lucien écarquillait les yeux. Il peinait de toute évidence à croire ce que lui disait sa mère :
    
    — Je… Vous êtes morte en couche.
    
    — Il n'y a pas une grande différence entre mon apparence d'aujourd'hui et celle que j'avais en fin de vie, précisa-t-elle sur un ton laconique.
    
    L'homme à la moustache les regardait tour à tour avec un petit air supérieur :
    
    — Agathe Faure ne me dit pas grand-chose, mais Lucien Faure si. Je crois qu'un Lucien Faure a été le secrétaire de mon grand-père. Les Chenus vous évoquent quelque chose ?
    
    — Le domaine familial, répondirent-ils en chœur.
    
    — Je suis Charles-Edouard Morel, je me suis occupé des Chenus durant de longues années. La maison est dans ma famille depuis des siècles. Les Faure étaient une branche secondaire.
    
    Ils se tournèrent brusquement vers Vince qui cherchait toujours à déterminer si tout cela pouvait avoir une quelconque réalité. Si tout était issu de son imagination, il en possédait des réserves insoupçonnées. Voyant qu'ils commençaient à s'impatienter, il finit par prendre la parole :
    
    — Ma mère est la dernière descendante des Morel et gère actuellement le domaine. Elle n'est pas mage, mon père non plus. Je ne sais pas ce qu'il en est pour le côté Faure de la famille, ça me dit juste vaguement quelque chose…
    
    — Je n'ai pas eu d'enfants, précisa pudiquement Lucien.
    
    — Votre visage m'est familier Charles-Edouard… reprit Vince en le fixant avec insistance.
    
    — Je préfèrerais Monsieur, marmonna l'homme en mal d'autorité.
    
    — Il me semble qu'il y a un portrait de vous dans le couloir.
    
    — C'est fort possible.
    
    — Dans ce cas, vous seriez mon grand-oncle. Vous êtes mort quelques années avant ma naissance. Vous aviez plus de 90 ans, je crois. Je suppose donc que vous avez connu ma mère.
    
    Vince évita d'ajouter qu'il avait fini sénile dans une maison de retraite et ne recevait que peu de visites tant ses connaissances en gardaient un mauvais souvenir.
    
    — Son prénom ?
    
    — Eloïse Morel.
    
    — J'en connais effectivement une, mais elle a renié sa famille et ses origines. Elle ne voulait pas entendre parler de magie.
    
    — Je crois qu'il y a eu des tensions, mais il semblerait que ce soit bien elle pourtant. Il faut croire qu'elle a changé d'avis.
    
    — Et c'est elle qui s'occupe du domaine ? Votre père était lié d'une façon ou d'une autre à notre monde ?
    
    — Pas que je sache.
    
    — Quelle déchéance !
    
    — C'est sûr, répondit sèchement Vince. Il serait préférable que le domaine soit tombé aux mains d'illustres inconnus.
    
    Vince appréciait moyennement que Charles-Edouard parle ainsi de sa mère. Certes, sa relation avec elle n'était pas facile en grande partie parce qu'ils avaient des difficultés à communiquer, mais il avait beaucoup d'estime pour elle. Son agacement était renforcé par son malaise : le fait que leurs existences se trouvent soudainement liées à sa réalité le troublait. Malgré cela, il avait du mal à y croire, soupçonnant toujours son esprit de lui jouer des tours.
    
    Sûrement pour couper court à la dispute, Lucien intervint en fixant le sommet de la tour, un pli soucieux lui barrant le front.
    
    — Et donc ? À votre avis, on doit faire quoi ? Rester ici ?
    
    Vince regarda la porte avec conviction :
    
    — Non, c'est là-haut qu'il faut se rendre.
    
    Charles-Edouard observa à son tour l'extrémité de l'escalier en soupirant :
    
    — Je suis assez d'accord.
    
    Il était de plus en plus clair pour Vince que c'était un homme de pouvoir qui n'avait pas l'habitude de perdre le contrôle. Mais quoi que son grand-oncle puisse en penser, ils étaient coincés dans sa tête, dans une réalité alternative et par conséquent, c'était son domaine ainsi que ses règles du jeu.
    
    Honnêtement, Vince ne comprenait pas qu'une telle chose soit possible. Comment ses ancêtres dont il ignorait l'existence pouvaient se trouver avec lui ici ? Quoi qu'il en soit, il était le seul à avoir encore une dimension physique, cela lui donnait un avantage certain sur les autres.
    
    Agathe fut la première à bouger, montant sur la marche suivante au même niveau que la fillette. Malgré sa robe encombrante, issue des modes d'un siècle passé, elle évoluait sans effort, ses pieds étant propulsés par sa maîtrise du vent. Rapidement, Charles-Edouard et Lucien l'imitèrent, le premier se transformant en torche pour devenir plus léger que l'air alors que le deuxième modelait la pierre sous ses pieds pour créer un escalier qui disparaissait aussi vite qu'il l'avait fait apparaître.
    
    Vince regarda ses mains en se demandant s'il lui était également possible d'utiliser sa magie et si ce serait judicieux. Néanmoins, l'expérience fut avortée avant même qu'il ait pu faire la moindre tentative : le jeune homme ne ressentait rien. Il n'y avait aucun flux à capter pour lui permettre de manipuler ce qui l'entourait.
    
    — Monsieur ? Vous venez ? l'appela Lucien.
    
    Vince leva le nez en soupirant à l'idée de devoir se hisser à la force des bras pour le reste de l'ascension. Se préparant psychologiquement aux efforts qu'il devrait fournir, il reprit amicalement son ancêtre :
    
    — Laissez tomber le vouvoiement ! Vu la situation, je crois que ça n'a pas grand intérêt.
    
    — Et on vous appelle comment ? demanda Charles-Edouard.
    
    — Vince. Bienvenue dans ma folie !
    
    Les trois adultes échangèrent un regard gêné, alors que la petite tentait déjà d'atteindre le niveau supérieur en déformant sa silhouette constituée d'eau. Vince prit appui sur la pierre à l'aide de ses avant-bras et avant qu'il n'ait pu forcer, on le hissa sur la marche. Lucien et Charles-Edouard attrapèrent chacun un biceps pour l'aider à grimper.
    
    — Vous ne pouvez pas utiliser la magie comme tout le monde ? grommela le plus âgé. Comme ça on va en avoir pour des lustres !
    
    — Il semblerait que non, répondit Vince avec agacement.
    
    Lucien hocha la tête et fit apparaître une volée de marches plus petites à son attention :
    
    — Alors ce sera plus facile comme ça, dit-il avec simplicité.
    
    Vince s'engagea le premier, son ancêtre sur ses traces. Charles-Edouard, Agathe et la fillette préférant privilégier leur technique respective. Plus ils évoluaient et plus la hauteur des marches paraissait diminuer. De même, leur nombre encore à franchir se réduisait bien plus vite que leur ascension ne l'aurait laissé penser.
    
    — Vous êtes un sourcier ? demanda soudain Lucien.
    
    — Oui. Vous aussi d'après ce que je vois.
    
    — Effectivement.
    
    — Moi aussi, souligna Charles-Edouard.
    
    — De même, dit Agathe.
    
    Vince jeta un coup d'œil au golem d'eau qui ne répondait pas, mais il ne voyait pas pourquoi il en aurait été autrement.
    
    Il peinait à mettre une logique derrière tout cela. La surcharge restait quelque chose de mystérieux, presque tabou chez la plupart des mages. Et si dans la grande majorité des cas l'issue était fatale, Vince savait qu'il existait quelques miraculés, rongés par la folie. Malheureusement, n'ayant jamais pris le temps de s'intéresser à ces trop rares exceptions, il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait.
    
    Charles-Edouard fut le premier à atteindre la porte et posa sa main sur la poignée. Durant un instant, il parut traversé par une décharge électrique qui le fit reprendre forme humaine. Il tomba à genoux en sueur et haletant. Lucien se précipita vers lui pour l'aider à se remettre sur ses pieds. Agathe fixait le panneau de bois avec angoisse. Vince s'approcha et posa ses doigts sur son avant-bras pour la forcer à reculer :
    
    — Je vais le faire ! On est dans ma tête après tout !
    
    La jeune femme ramena sa main à sa poitrine en rougissant à souhait :
    
    — C'est inconvenant !
    
    Vince leva les yeux au ciel en retenant in extremis une remarque désagréable. Il enclencha à son tour la poignée qui ne fit aucune difficulté. Il poussa la lourde porte en appréhendant ce qu'il allait trouver de l'autre côté.
    
    Au départ, il n'y eut rien, tout était noir. Doucement, un sol composé d'un damier noir et blanc se forma. Les murs et le plafond restèrent complètement sombres, donnant une dimension pesante au lieu. De façon inconcevable, bien que la porte soit normale vue de l'extérieur, elle constituait un angle de la pièce. Au centre, quatre socles de pierre dessinaient un arc de cercle qui faisait face à l'angle opposé. Au fond, se matérialisa un épais fauteuil recouvert de velours rouge et dont le dossier était ridiculement haut.
    
    Pas complètement rassuré, Vince posa un pied à l'intérieur en prenant soin de choisir un carreau blanc. Le sol semblait solide sous sa chaussure. Il essaya avec encore plus de précautions sur un carreau noir, craignant de tomber dans le vide, mais ce dernier aussi était solide. La démarche incertaine, il prit la direction des seuls éléments présents dans la pièce. Derrière lui, le bruit de pas lui indiquait que ses ancêtres le suivaient. Une fois devant les socles, il hésita. Pas eux. Naturellement, ils s'avancèrent chacun vers un des supports. Avec surprise, Vince vit même Lucien et Agathe se croiser tardivement comme s'il y avait un réceptacle attitré à chacun. Il finit par se remettre en route vers le fauteuil resté libre. Face à lui, les adultes et la fillette d'eau le regardaient sans donner l'impression de savoir ce qu'ils faisaient sur leur pierre. Il inspira profondément et prit place.
    
    Sa tête lui tourna un instant et il fut obligé de fermer les yeux pour se masser la tempe. Avec précaution, il ouvrit de nouveau ses paupières. Des flambeaux semblaient flotter tout autour de la pièce. Les socles de chacun de ses ancêtres s'étaient élargis et des meubles brumeux commençaient à se dessiner. Un fauteuil à bascule pour Agathe, un bureau pour Lucien, un immense fauteuil pour Charles-Edouard et plus étrangement, une surface lisse et brillante pour la fillette.
    
    — Il se passe quoi maintenant ? demanda-t-il à personne en particulier.
    
    Il cligna des yeux avec fatigue et se retrouva assis dans un lit, seul. Il soupira. La transition d'une réalité à l'autre était trop brusque pour se faire sans mal et il eut besoin de quelques minutes pour remettre un minimum d'ordre dans ses pensées.

Texte publié par Sizel, 13 mai 2017 à 07h39
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