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Tome 1, Chapitre 5 « Ileana » Tome 1, Chapitre 5
Avec un profond sentiment de malaise, Ileana jouait avec l'eau chaude, la faisant passer d'une paume à l'autre. Elle espérait que son bain lui permettrait de se reconnecter à son corps, mais elle avait toujours autant de mal à le considérer comme le sien.
    
    Naturellement, ses pensées la ramenèrent aux heures précédentes : le docteur Thomas l'avait inscrite à des cours de self-défense autant pour sa sécurité que pour gagner en assurance. Ce matin, elle avait mis à terre un homme aux épaules trois fois plus larges que les siennes sans réussir à savoir exactement comment elle s'y était prise.
    
    Si l'esprit a oublié, pas le corps.
    
    Agacée, elle donna un violent coup dans l'eau, s'aspergeant au passage. Cette phrase avait le don de mettre ses nerfs à fleur de peau. Emi l'avait prononcée à plusieurs reprises, le docteur Thomas et Janaya aussi. Systématiquement, cela lui donnait envie de les étrangler. Plus particulièrement Janaya qui semblait prendre plaisir à la voir fulminer lorsqu'elle faisait cette remarque.
    
    Après avoir inspiré profondément pour retrouver son calme, Ileana ferma les yeux et se coucha dans la baignoire pour immerger son visage. Elle ne parlerait de l'évènement à personne, cela lui épargnerait ce genre de réflexion.
    
    Brusquement, la luminosité dans la salle de bain varia et la jeune femme ouvrit les paupières. Elle distingua de façon trouble Emi et elle se redressa pour quitter son cocon aqueux.
    
    — Tu ne répondais pas, je me suis permis d'entrer !
    
    — Je n'ai pas entendu, rétorqua Ileana, déçue de ne pas pouvoir profiter de cet instant solitaire plus longtemps.
    
    — On t'attend de l'autre côté, mais on n'est pas pressé !
    
    La jeune Mage sortit de la pièce. Ses vibrations étaient plus discrètes que celles des autres et Ileana supposait qu'elle était moins puissante.
    
    Malgré elle, son esprit analysait les pulsations alors même qu'elle se refusait de les écouter. L'idée d'étouffer ses dons tournait à l'obsession. Dès qu'on lui laisserait plus de latitude en solitaire, elle se promettait de mener des recherches à ce sujet. Elle doutait sérieusement que Thomas ou ses guides répondent à ce genre de question. D'ailleurs, ni les uns ni les autres n'évoquaient cette possibilité, ne parlant que d'acceptation et de contrôle.
    
    Essayant tant bien que mal de maîtriser les divagations de son esprit, elle sortit de son bain et se sécha sans un regard pour le miroir. La jeune femme n'aimait pas sa silhouette menue ainsi que ses yeux verts, trop fades, et moins elle faisait face à son reflet, mieux elle se portait.
    
    Elle s'habilla tout aussi rapidement, tressant ses cheveux blond cendré dont les pointes avaient une teinte verdâtre, stigmate de leur coloration en bleu. On lui avait proposé de les couper ou de les teindre, mais elle s'y refusait : elle peinait déjà à se faire à son image et elle craignait qu'un changement trop drastique rende les choses plus difficiles encore. Sans compter qu'elle n'avait absolument aucune idée de ce qu'elle aimerait faire.
    
    En retournant dans la chambre, elle trouva Emi assise sur son lit en pleine discussion avec Aymeric. Remarquant qu'elle venait d'entrer, ce dernier lui adressa un grand sourire chaleureux auquel elle répondit timidement. Le jeune homme se montrait très agréable et prévenant, pourtant elle ne savait pas quelle attitude adopter avec lui.
    
    Ils lui avaient apporté plusieurs albums. Sur certaines photos, elle avait vu leurs mains nouées et sur l'une d'elle qu'ils s'embrassaient. Il était difficile de déterminer s'ils étaient encore ensemble lors de sa disparition et elle ne trouvait pas le courage d'aborder la question, craignant de devoir faire face aux attentes d'Aymeric. Néanmoins, les regards qu'elle captait de temps à autre lorsque ses yeux s'attardaient sur elle lui laissaient supposer que de son côté, les sentiments étaient toujours d'actualité et cela la troublait.
    
    Emi descendit du lit, une étoffe luisante dans les mains. Ileana constata qu'ils portaient des imperméables, vêtements étranges dans la colonie où l'air était sous contrôle. Immédiatement, sa méfiance se réveilla et elle les dévisagea avec suspicion. Aymeric le remarqua et tenta de la rassurer :
    
    — C'est juste un manteau ! On sort aujourd'hui.
    
    Son sourire avenant ne la calma absolument pas. Elle ne comprenait pas ce qu'il voulait dire. Jusque-là, aucune sortie n'avait nécessité ce genre de précaution, l'air conditionné alimentant les galeries du Tepuy assurant une température presque constante où qu'ils aillent. Certes, certains endroits étaient un peu plus frais, mais dans ces cas-là, ils mettaient un pull, pas un imperméable.
    
    — Il n'y a pas de danger, tenta de la rassurer à son tour Emi.
    
    Cela eut l'effet inverse, intensifiant les doutes de la jeune femme. Elle attrapa le manteau du bout des doigts, hésitante à les suivre.
    
    — Dès que ça ne va plus, tu nous le signales et on te ramène ! insista Aymeric.
    
    Plusieurs fois cela s'était produit : lorsque la peur devenait trop présente, elle se trouvait comme paralysée incapable de faire un pas de plus. Contrairement à Janaya qui tentait généralement de négocier, ils avaient systématiquement rebroussé chemin, sans marquer la moindre hésitation, sans chercher à discuter. Elle choisit de les accompagner, bien décidée à faire demi-tour dès que cela ne lui conviendrait plus.
    
    En la voyant acquiescer, Emi retrouva son sourire et fut la première à sortir. Aymeric la suivit avec entrain, serein. Ileana leur emboîta le pas d'une façon plus incertaine et hésitante.
    
    Ils prirent le chemin familier pour aller à l'étage et comme à chaque fois, elle laissa ses doigts se promener sur les murs et la rampe de l'escalier. Elle avait parfois le sentiment que tout était artificiel et ces matières dures lui assuraient que c'était la réalité et non un rêve qui n'en finissait pas. Devant elle, Emi et Aymeric discutaient de choses et autres. De temps en temps, ils l'invitaient dans la conversation mais n'insistaient jamais face à son silence. Emi expliquait qu'elle partirait prochainement en mission dans le nord des États-Unis au nom de la cellule Alchimiste. Aymeric se montrait particulièrement intéressé, lui posant mille questions. Ileana ne leur adressait qu'une attention distraite autant pour fuir le thème principal de l'échange, la magie, que parce qu'elle n'y comprenait de toute façon pas grand-chose.
    
    Lorsqu'Aymeric et Emi entrèrent dans l'Agence Protectorale l'air de rien, Ileana s'arrêta nette devant l'immense porte éternellement ouverte. Ne la sentant plus derrière eux, Aymeric se tourna pour la chercher du regard. Ses yeux gris se posèrent sur elle et elle fut troublée par l'intensité qu'elle y décela : comme s'il craignait de l'avoir à jamais perdue et qu'il était soulagé de la voir.
    
    — Ileana ? l'appela-t-il d'une voix apaisante.
    
    — Où on va ? l'interrogea-t-elle de façon plus abrupte qu'elle ne l'aurait voulu.
    
    — Là-haut ! répondit-il, le sourire aux lèvres.
    
    Elle leva le nez vers le plafond de verre, peinant à comprendre ce qu'il sous-entendait. Emi vint à sa rescousse :
    
    — Dehors, sur le plateau du Tepuy ! Tu es restée dans la colonie depuis ton retour et on pensait que ça te plairait d'y faire un tour !
    
    Elle ne savait pas si l'expérience la tentait réellement. Réalisant qu'elle hésitait, Aymeric et Emi étaient revenus sur leurs pas, attendant son verdict. Se mordillant la lèvre, Ileana jeta un coup d'œil à la baie vitrée donnant sur la forêt amazonienne en se demandant si elle voudrait voir cela sans la vitre protectrice. La curiosité fut la plus forte et elle décida de les suivre. Ils la regardèrent passer devant eux avec un air enjoué qu'elle était loin de partager.
    
    Au lieu de monter l'immense escalier qui trônait au milieu du hall, ils se dirigèrent vers une porte dérobée sur la gauche. Le jeune homme scanna un badge devant un lecteur pour leur permettre d'entrer. Ils longèrent un long couloir oppressant, seulement éclairé par une coursive de LEDs blanches, avant qu'Aymeric s'identifie de nouveau. Ils pénétrèrent dans une grotte étroite, seulement illuminée par un minuscule spot de lumière. Ileana commença à prendre peur. Pendant qu'Aymeric posait ses mains sur la paroi, la tâtant comme s'il cherchait quelque chose, Emi relança la discussion laissée en suspens.
    
    — L'ascenseur destiné au public est plus esthétique, mais il y a souvent du monde ! Ici, c'est plus sombre et austère, mais on sera seul !
    
    Cela semblait l'enchanter. Un bruit étrange, comme si on frottait des pierres les unes contre l'autres, attira l'attention d'Ileana. Dans son dos, Aymeric utilisait sa magie pour dévoiler des portes métalliques. La paroi s'écartait élégamment pour former deux colonnes simples, mais sans aucune aspérité, surmontées d'un fronton triangulaire.
    
    La jeune femme resta interdite devant la démonstration inattendue. En général, ils prenaient garde à ne pas la rendre témoin de telles choses. Sa poitrine était comme écrasée . Elle sentit les vibrations d'Aymeric varier au rythme des impulsions qu'il donnait dans la pierre. Cela ne dura qu'un instant, pourtant elle eut l'impression que ce fut interminable. Il badgea de nouveau et les portes s'ouvrirent. Emi entra la première en lançant une œillade moqueuse à son ami :
    
    — Perfectionniste !
    
    Il ne répondit pas, se contentant de lever les yeux au ciel avant de s'intéresser à Ileana. Remarquant son expression, son sourire disparut immédiatement :
    
    — J'aurais peut-être dû te prévenir, désolé. Je viens juste d'y penser.
    
    Voyant qu'elle ne réagissait pas, il ajouta :
    
    — Ça fait partie de notre quotidien. C'est naturel et on ne pense pas toujours à…
    
    — Tu fais ça tous les jours ? demanda-t-elle avec sarcasme.
    
    — Pratiquement, répondit-il, penaud. C'est mon métier.
    
    Il n'avait jamais été très bavard sur le sujet, même s'il lui avait dit qu'il était architecte. Elle prit brutalement conscience de ce que cela signifiait. Plaintivement, il l'encouragea à les suivre de nouveau :
    
    — Ileana ? Tu viens ? Promis, la prochaine fois que ça devra se produire, je te ferait attendre dehors.
    
    D'un pas peu sûr, elle finit par entrer dans l'ascenseur. L'idée de découvrir le paysage avait fait son chemin : elle voulait voir le monde de ses propres yeux. Peut-être qu'ainsi le sentiment de réalité factice disparaîtrait enfin. Elle espérait tout en repoussant farouchement cette pensée par crainte que quelque chose se réveillerait en elle.
    
    Lorsque les portes métalliques se refermèrent, elle retint sa respiration. Elle n'eut pas le temps de s'habituer aux vibrations de la cabine que déjà ils étaient arrivés. Les choses allaient trop vite : elle recula dans le fond de l'ascenseur. Emi sortit presque immédiatement en grognant :
    
    — Fichue saison des pluies ! On ne pourra pas rester longtemps, une nouvelle averse ne tardera pas.
    
    Comme si de rien n'était, Aymeric se posa dans l'encadrement pour empêcher les portes de se refermer. Elle le dévisagea, le corps tremblant. Il la rassura d'une voix douce :
    
    — Si finalement, tu ne le sens pas, on peut faire demi-tour. Si tu préfères rester là, ça nous va aussi. Vas-y à ton rythme.
    
    Devant elle, il y avait un sol très inégal, humide par endroit, puis au-delà du Tepuy, du blanc : le vide. La chaleur moite de l'air était étouffante et elle se demanda si elle supporterait l'imperméable qu'ils lui avaient donné. Quelques touffes d'herbes et de plantes vivaces habillaient la pierre sombre de Roraima. Gagnant doucement en assurance, elle laissa ses sens explorer les lieux : elle distingua le bruit d'un cours d'eau à proximité. L'odeur terreuse l'intrigua. Elle s'approcha de l'ouverture et une brise plus fraîche la fit frissonner.
    
    — Tu devrais te couvrir, lui souffla Aymeric près d'elle.
    
    Elle mit son imperméable. Un cri de rapace figea son geste. Lentement, elle finit d'enfiler la dernière manche, s'avançant encore un peu plus vers l'extérieur à la recherche de l'oiseau. Sur la droite de la cabine, un pic rocheux biscornu s'élevait bien au-dessus de sa tête. Devant elle, la pierre formait comme de grosses mottes irrégulières sur lesquels Emi sautait avec agilité pour s'approcher de la paroi. Ileana l'imita avec précaution, ne sachant pas comment se conduire. Voyant qu'elle était dehors, Aymeric se décolla de la porte qui se referma derrière lui. Il capta son inquiétude et la tranquillisa :
    
    — La cabine reste en haut, il suffit d'appuyer sur le bouton pour rouvrir immédiatement l'ascenseur.
    
    La jeune femme le fixa avec plus d'attention que d'habitude. Un sourire gêné sur les lèvres, il passa la main dans ses cheveux pour se donner contenance sans pour autant chercher à rompre le lien. Il était plus grand qu'elle, mais elle avait vite réalisé qu'elle était bien plus petite que la moyenne. Il avait une silhouette assez fine et élancée qui lui conférait une certaine élégance. Son nez droit apportait du caractère à son visage, mais disparaissait presque devant l'intensité de ses yeux gris. Elle comprenait qu'elle ait pu être sensible à sa présence. Même aujourd'hui, alors qu'elle peinait à trouver ses marques, elle le considérait comme ayant du charme.
    
    — Tu viens ? l'appela Emi, détournant son attention. Il faut s'avancer pour voir la forêt ! La brume de la pluie dissimule une partie du paysage, mais ça vaut le coup d'œil.
    
    — Ne la brusque pas, la rabroua Aymeric.
    
    — Maintenant qu'elle est là, ce serait dommage de ne pas en profiter !
    
    Le jeune homme allait répliquer de nouveau, mais Ileana donna raison à Emi par ses actes. Cherchant son équilibre, elle passa d'une excroissance à l'autre pour rejoindre son amie. Cette dernière lui adressa un sourire rayonnant, ses dents blanches contrastant avec sa peau sombre. Ses cheveux finement nattés, ramenés en chignon sur le haut de la tête, la rendaient encore plus grande qu'elle ne l'était déjà.
    
    Emi encouragea Aymeric à leur emboîter le pas :
    
    — Allez, ne sois pas bougon ! Rejoins-nous !
    
    Plus maladroitement que les jeunes femmes, il sautillait en grimaçant. Ileana se tourna vers le bord de Roraima. Sous les nuages blancs, elle distingua la forêt au pied du Tepuy. Elle s'approcha un peu plus de la paroi.
    
    — N'avances pas trop quand même ! l'alerta Emi.
    
    Ileana se pencha et eut une vue plongeante sur la falaise qui se perdait dans les feuillages, presque à la verticale.
    
    — Ileana, recule un peu s'il te plait, lui demanda Aymeric.
    
    Elle se tourna vers ses deux amis qui la regardaient avec angoisse. Le jeune homme insista :
    
    — Visiblement, tu n'as pas le vertige, mais on n'est pas aussi à l'aise que toi face à une telle hauteur !
    
    Une fois qu'elle eut fait trois pas en arrière, Emi gloussa :
    
    — Certaines choses ne changent pas !
    
    Ileana ne prit pas la peine de répondre. Une goutte tomba sur sa main. Elle leva les yeux vers le ciel chargé de nuages. La pluie s'intensifia, provoquant un sentiment qu'elle n'aurait su définir.
    
    — Il va falloir rentrer ! lâcha Emi, bougonnante. Il va y avoir une belle saucée !
    
    Ileana ne bougea pas, offrant son visage au mauvais temps. En plus de l'averse, des larmes perlaient sur ses joues. Elle ne se souvenait pas d'avoir pleuré depuis son arrivée. Quelque chose se brisa en elle et elle se crispa. Elle sentit la magie l'envahir, les énergies dans la pluie, dans la pierre et plus en retrait, celles d'Emi et d'Aymeric se dessinaient plus clairement.
    
    Elle gémit.
    
    Aymeric et Emi s'approchèrent d'elle. Elle leva ses bras pour les éloigner. L'un et l'autre se retrouvèrent sur les fesses comme si une force invisible les avait projetés en arrière. Emi ne tomba qu'à quelques centimètres du bord de la falaise, ce qui lui arracha un cri terrorisé.
    
    Ileana regarda ses mains et découvrit qu'un flot intense d'eau coulait de ses paumes sans qu'elle en ait conscience. Elle paniqua, hurla, se prostra sur le sol, sans faire attention à la pierre, coupante par endroit. L'odeur du sang, la peur, la mort... Tous les souvenirs des expérimentations menées par les briseurs qu'elle tenait tant bien que mal à distance jusque-là revinrent de plein fouet.
    
    Un pic de douleur dans son cou l'électrisa. Elle s'évanouit avec pour dernière image, Aymeric, le visage déformé par la terreur la plus pure, un objet sombre dans la main.

Texte publié par Sizel, 25 janvier 2016 à 13h07
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