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Tome 1, Chapitre 4 « Le défilé » Tome 1, Chapitre 4
Etna se réveille à la pointe du jour. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas aussi bien dormi, le fait de ne partager son lit avec personne doit en être la cause. Elle est d’excellente humeur. Bien sûr, elle aurait dû passer la nuit à s’inquiéter, mais un bon matelas, pour elle seule, cela ne se représentera pas de si tôt. Une occasion pareille ne se laisse pas passer, de plus elle ne pouvait rien faire pour venir en aide à sa sœur. Si cette dernière n’avait pas eu la décence de survivre, elle n’a aucune idée de ce qui lui serait arrivé. Ramenant la couverture sur ses pieds, elle pivote, attrape son châle et se lève.
    Après être passée à la salle de bain et s’être habillée, elle part à la recherche de Kaïla qui a disparu du dortoir. Ce qu’elle ne voit, et ce à aucun moment, c’est le corps de Kalena roulée en boule sous le lit.
    
    Lorsque la mère intermédiaire en charge du dortoir entre, elle a les traits tirés et la mine défaite par une nuit trop longue. Son teint de plus en plus blafard trahit l’inquiétude grandissante qui la ronge. De désespoir, elle commence à regarder dans les armoires puis sous les lits. Elle la trouve. Le plus doucement et délicatement possible, elle aide Kalena Davenport à sortir de sa cachette, la réveillant au passage.
    
    Entourant la jeune fille de ses bras, elle la conduit vers la salle de douche. Kalena se laisse déshabiller. La mère intermédiaire jette à la poubelle la tenue kaki qu’elle portait la veille avant de tourner le robinet pour libérer l’eau chaude sur le corps meurtri de la Novice.
    Lorsqu’elle revient à la salle de douche, ses bras sont encombrés de pot de crème, de lotion et autres produits. Elle confie une éponge à Kalena, lui faisant comprendre de bien frotter toute la surface de son anatomie, avant de ressortir chercher le reste du nécessaire de toilette. Où les taches brunes et boursouflures de pus avaient encombré sa peau la veille, il ne demeure que des croûtes.
    
    La lavette nettoie toutes ses plaies, laissant son derme d’un rose tendre là où se trouvaient les cloques noires. Kalena est surprise, aucune cicatrice ne témoigne des épreuves qu’elle a endurées lors de la journée passée. La mère intermédiaire arrête l’eau, l’aide à s’essuyer, lui brosse les cheveux avant de l’enduire de la tête aux pieds d’un baume épais à base d’huile d’argan aux vertus cicatrisantes.
    
    La pommade agit. Elle s’occupe ensuite de sécher ses cheveux, puis les tresse avant de les enfouir sous une coiffe en coton qu’elle noue sous le menton. Une fois le pyjama de lin enfilé, les deux femmes se dirigent, la plus jeune soutenue par la plus âgée, vers le dortoir.
    La couche a été refaite et des draps propres sentant bon la rose l’attendent ; sur la table de nuit, un bol de bouillon clair fume.
    
    La mère intermédiaire aide la Demoiselle Davenport à tout boire avant de la mettre au lit. Quelques minutes plus tard, elle revient avec une grande carafe d’eau, des rondelles de citron et un verre. Elle explique alors que le secret de toute Pratique n’est pas la Pratique en elle-même, mais la gestion de l’après. Kalena aime tendrement cette femme qui durant ces dix années de Pré-Noviciat, a toujours été là, de bon conseil, avec une écoute attentive pour tous les petits malheurs quotidiens.
    
    La seule chose, c’est que Kalena n’a jamais vraiment réalisé cette amitié vraie qui s’était épanouie au fur et à mesure des années. Mais aujourd’hui, elle a besoin de cet amour, car en plus des souvenirs récents si difficiles à surmonter, elle se sent seule, si seule. Cela aussi elle le réalise aujourd’hui. Elle compare l’absence de sa sœur à cette proche soucieuse qui l’a cherchée partout.
    Tout cela ne met en évidence qu’une seule chose : elle est seule et n’a pour vraie amie que la surveillante de son dortoir. Ethna a développé un égoïsme qu’elle qualifierait de salvateur, pour ne pas trop l’accabler.
    
    Après avoir encore bu trois grands verres d’eau, elle s’endort. À chaque nouveau mouvement, les tiraillements de sa peau la sortent du sommeil, lui permettant de reboire et, à chaque nouvelle gorgée, son corps se remet lentement. La mère intermédiaire sait de quoi elle parle lorsqu’elle explique l’après-Pratique. Elle l’a vécu. Pour que la douleur s’arrête, pour reprendre le cours normal de sa vie, l’astuce c’est : une douche et une bonne hydratation.
    
    Cette leçon, Kalena n’est pas près de l’oublier, sa vie en dépendra à l’avenir et elle en a pleinement conscience. Elle se rendort encore une fois, plus longuement, jusqu’à ce que des chuchotements à ses côtés la sortent de sa torpeur. Etna assise avec Kaïla juste à la tête du lit, discutent vivement, ayant du mal à retenir leur agitation. Kalena, tout d’abord surprise, n’arrive pas au début à savoir ce qui n’est pas normal dans cette scène. Peut-être est-ce d’entendre le son de la voix de sa sœur. Devant le regard médusé de Kalena, les deux Préceptrices se taisent un instant.
    
    « Comment te sens-tu ? »
    
    La jeune fille n’a pas envie de répondre.
    
    « Kalena ?
    – Tu… tu as le droit de parler ?
    – Oui, j’ai toujours eu le droit de discuter avec les autres Préceptrices. Aujourd’hui, tu comprends, c’est différent, tu es Novice, tu es enfin quelqu’un qui compte. Le vœu de silence est levé lors de l’annonce des résultats du Noviciat.
    – Oui, je sais…
    – Bon, je suppose que tu vas bien, tu as bonne mine en tout cas.
    – Comment va Carol ? Tu l’as vu ? Ose interrompre Kaïla dont l’angoisse est palpable.
    – Je… Je ne l’ai pas vu.
    – Carol va bien, elle est déjà dans le dortoir réservé aux Novices. D’ailleurs Mademoiselle Davenport, vous devriez ne plus trop tarder, elles vous attendent pour l’annonce officielle des résultats », interrompt une voix en provenance du fond du dortoir.
    
    La mère intermédiaire en charge du dortoir est rentrée en silence, donnant ainsi encore plus d’importance à son intervention. Elle prie les trois dernières occupantes de bien vouloir libérer leur place et ranger leurs affaires. Un chauffeur viendra plus tard dans la soirée afin de tout amener au quatrième étage. Elle signale également à Kalena qu’elle n’est pas obligée de s’habiller de suite, sa tenue de Novice l’attendant sur son nouveau lit. Elle n’aura ainsi qu’à se changer une seule fois. Un sentiment de gaîté flotte dans l’air lorsque les trois femmes sortent du dortoir. Elles ont le cœur léger, Carol a survécu et bientôt elles sauront de combien de filles cette nouvelle promotion sera faite. Le temps de quelques marches afin de passer du troisième au quatrième étage, elles oublient qu’il y a eu des pertes et que la nuit dernière a mis fin à de nombreuses vies.
    
    En entrant dans le dortoir la première, Kaïla ne remarque rien à part la silhouette longiligne de sa fille devant la fenêtre. Son cœur fait un bond et son corps se met à courir afin de rejoindre son enfant. Elle se précipite vers la chair de sa chair vers qui toutes ses pensées étaient tournées. Ils ont voulu lui arracher son unique bébé. Elle aurait accompagnée dans la mort s’il l’avait fallu. Carol est là las, mais vivant. Sa mère la serre doucement dans ses bras en lui caressant les cheveux. La jeune fille se dégage et tournant lentement la tête montre son visage à Kaïla. Une grande balafre en traverse la partie droite. Elle épargne à peine l’œil et descend jusqu’à la commissure des lèvres. Kaïla sourit puis avec une infinie tendresse caresse la blessure de sa fille.
    
    « Tu es et seras toujours la plus jolie pour moi, tu le sais.
    – Maman, c’était si dur, si long, si douloureux.
    – C’est fini. Tu es là, nous sommes là et rien ne peut plus t’arriver pour l’instant. Un jour à la fois ma chérie. Un jour à la fois. Tu es là, tu es vivante et tu sais à quel point je t’aime. Tu le sais ?
    – Oui, bien sûr, mais… mais je me suis infligé ça seule, tu comprends.
    – Tu as toujours voulu être différente, tu l’étais déjà, maintenant tout le monde le sait, c’est tout. D’ailleurs, cette cicatrice ne fait que mettre tes yeux en valeur. Tu vas en faire des jalouses. »
    
    À ces mots, Carol ne peut s’empêcher de rire et de pleurer en même temps. Sa mère aussi a un don, celui de toujours lui faire voir le bon côté des choses. Elles sont toutes deux en train de rire lorsqu’Etna suivi de Kalena entre dans la chambre. Etna va de suite féliciter Carol alors que Kalena, restée sur le pas de la porte, fixe le dortoir comme si elle n’avait jamais rien vu de plus effrayant. Carol, seul, a compris. Elle s’avance et prend la main de son amie pour la conduire devant son lit. Elle l’aide à ôter son pyjama puis à passer sa robe de Novice. Il s’agit d’une grande pièce de soie verte taillée près du corps dont les manches évasées cachent les mains. Une fois habillée Kalena tourne la tête de façon à refaire le tour du dortoir d’un seul regard.
    
    « Je sais, c’est terrible.
    – Terrible ? Enfin, Carol, nous ne sommes que deux ! Ce n’est pas terrible, c’est une hécatombe.
    – Je sais, c’est terrible, je n’arrive pas à dire autre chose.
    – Mais enfin, nous étions vingt. Vingt ! Où sont donc toutes les autres.
    – Mortes.
    – Toutes les autres. Oui.
    – Je ne comprends pas, statistiquement nous devrions être au moins dix.
    – Je sais, c’est terrible.
    – Oui, terrible. Et sait-on pourquoi un tel carnage ?
    – Il paraît qu’il y aurait eu de la triche et donc la mère Suprême a décidé de refaire passer toutes les Pratiques…
    – Par intraveineuses…
    – Non, pas du tout, tu imagines par intraveineuse, mais personne ne pourrait survivre, Kalena, non. Il a simplement fallu traiter un troisième tournesol. Mais… et toi, tu n’en as pas eu plusieurs ? Tu n’as pas passé la Pratique plusieurs fois ?
    – Honnêtement, je ne sais plus. Je me souviens seulement m’être réveillée sous mon lit, le corps douloureux comme jamais. Je me souviens aussi m’être sanglée avec force et c’est à peu près tout. »
    
    Kalena se remémore de tout, même de détails : les plus insignifiants, comme l’anneau de la mère Suprême. Elle frotte machinalement le pli du coude où la veille le goutte-à-goutte se trouvait, pour ne plus penser à tous ces souvenirs qui l’encombrent. Carol lui prend la main et regarde son bras, assimilant mieux maintenant les mots de son amie. Elle ne rajoutera rien de plus. Elle savait. Elle a compris l’horreur. Elle est surtout heureuse de voir que son amie peut résister à tout, ou presque. Elles sont liées par la Douleur et par le secret, car on ne parle pas de la Pratique ; on y survit.
    
    L’annonce des résultats officiels est toujours un moment attendue, retransmise sur toutes les chaînes. Il a lieu le jour de l’ouverture des défilés de la Réconciliation. C’est même la festivité du premier jour. Cette année, il n’y a que deux Novices et cela pose un problème de timing. Comment faire un défilé prestigieux avec seulement deux Novices, impossible ?
    Il fut donc conclu de faire une interview des Préceptrices et de leur annoncer en direct l’accès à de nouveaux privilèges. Elles auront chacune un lit dans la chambre des Novices, pas de vœux au silence, une libre entrée à la bibliothèque et bien d’autres surprises. Si Kaïla n’est pas trop pour, Etna manifeste un grand plaisir dans la tenue de toutes ces rencontres avec les journalistes. Elle a l’impression d’être importante et les mauvais côtés de son caractère égoïste ressortent.
    
    L’agitation due aux festivités passa.
    
    Kalena et Carol ont eu une semaine de repos emplie de grasses matinées, de rires et de repas succulents. Elles ont laissé la réalité de côté, elles ont fait de l’oubli leur meilleur ami. Les Novices des années précédentes ont chacune leur chambrée et ne se mélangent pas avec les promotions antérieures. Elles ne peuvent compter que l’une sur l’autre. Leur groupe forme maintenant une vraie famille, avec ses membres forts, ses injustices et ses petits bonheurs aussi.
    
    Etna a été parfaite pour gérer la situation et le changement. Elle a réussi à obtenir une foule d’avantages. Elle profite du succès de sa sœur et de Carol, les deux seules survivantes pour acquérir des privilèges, le Pouvoir Central ne pouvant pour l’instant rien leur refuser. Elle comprend que Kalena ne sera plus jamais la même. Elle sait qu’elle a enduré le pire, malgré tout, elle veut bénéficier de ce surplus de confort que la situation lui permet d’avoir.

Texte publié par Isabelle , 4 février 2016 à 16h34
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