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Tome 1, Chapitre 36 « Coup monté » Tome 1, Chapitre 36
La Mère Intermédiaire attrape le tabouret que lui tend Marcel et s’assied à côté d’Ethna. Elle passe son bras autour de ses épaules et la réconforte. Elle va prendre le relais, elle sait ce dont Kalena a besoin : des images mentales calmes. Elles l’aideront à extérioriser sa souffrance.
    
    « Blanches, toutes les spores qui t’entourent sont blanches comme la neige en hiver. Les flocons sont gros et légers, ils tombent doucement avec ce son mat si caractéristique. Inspire, expire… »
    
    Mademoiselle Brives parle du parc du Manoir. La rythmique de ses phrases est, comme le bruit de la mer, régulière. Entre deux descriptions, elle donne à Kalena des indications pour que cette dernière cale sa respiration sur ses mots.
    
    Au bout de deux heures, elle laisse la parole à Ethna. Elle se remémore tous les bons moments qu’elles ont eus. Kalena, enfant, étudiait ses leçons plus vite que les autres afin d’aller voir les arbres scintillants de neige. Leurs détours aventureux par les conduits de ventilation leur avaient permis de découvrir la bibliothèque du Manoir. La cadette apprenait à son aînée à lire, ce qui engendrait disputes et fous rires. Le code créé pour décrypter les mots sur leurs lèvres. Le silence et le calme des nuits étoilées… Les heures passent, elles défilent et Ethna est maintenant presque aphone.
    
    Qu’à cela ne tienne, Jane est là. Ni la Préceptrice ni la Mère Intermédiaire ne laisseront Kalena seule dans cette épreuve. Mademoiselle Brives raconte cette fameuse nuit dans le dortoir des Novices de niveau dix. La cadette des Davenport avait réveillé tout le monde afin de regarder tomber les premières neiges. Mademoiselle Brives parle, sans jamais s’arrêter.
    L’espace de quelques minutes, elle rassure tous ceux qui sont présents. Sa voix douce est, à nouveau, interrompue par un cri puis… le silence inquiétant s’installe un moment. Un hurlement puis une série de longues plaintes se font entendre. Ces dernières ne cessent que lorsque Kalena s’arc-boute, se cognant le dos puis la tête en retombant.
    
    
oOo

    
    Le sol froid lui a gelé les fesses. La fatigue et la culpabilité envahissent tour à tour l’esprit de mademoiselle Vargas, lui donnant la nausée. La jeune femme se dégoûte. Comment a-t-elle pu cautionner une telle chose ? Bien sûr, elle a bondi au premier hurlement, mais elle n’a rien fait d’autre depuis. Elle s’est assise et a transformé son postérieur en glaçon, rien de très glorieux en somme. Pire, elle a essayé d’occulter la réalité en se bouchant les oreilles. Cependant, cela non plus n’a pas fonctionné.
    Le cri qu’elle vient d’entendre est pire que les autres, car suivi d’un silence inquiétant. Cette absence de sons continue encore et encore. Daniella préférait finalement les hurlements !
    
    C’en est trop ! Elle est navigatrice et non pas bourreau. Rester là sans agir la traumatise. Tournant la tête, la jeune femme observe son environnement. Jane est torturée moralement, ses mâchoires se crispent et elle malaxe nerveusement ses mains, mais sans verser de larmes. Ethna est livide, tiraillée probablement entre l’épuisement, l’envie de sauver sa sœur et l’immense chagrin qui doit l’envahir jusqu’au plus profond de son être.
    Daniella réalise qu’elle n’est pas la seule à être déchirée moralement, ne sachant que faire pour arranger la situation. Pour la première fois, elle ose enfin jeter un coup d’œil à Kalena. C’est le moins qu’elle puisse faire. Elle prend une grande inspiration et observe la jeune fille. Sa peau est devenue grise et de nombreuses plaques noires la parsèment. La Novice luit légèrement et la navigatrice suppose que la prisonnière transpire énormément. Mais ce qui trouble le plus mademoiselle Vargas c’est la lenteur des mouvements respiratoires de la Terrienne. Si lents qu’elle s’attend à ce qu’ils cessent à chaque seconde.
    
    Cette fille est entrée dans la serre de son plein gré, le sourire aux lèvres. Elle a fait cela par pur altruisme. Sauver les siens, enfin ses amies, sa sœur… La navigatrice se croyait courageuse, mais il n’en est rien. Daniella ne peut pas en endurer davantage. Elle se dirige vers le tableau de commande, elle souhaiterait couper l’interphone. Ne plus entendre de cri, jamais. Frantz Meyer pose ses doigts sur les siens et interrompt son geste. Il met ses mains sur les épaules de Daniella et la reconduit doucement jusqu’à la porte.
    
    « Vous devriez prendre une pause.
    — Tous ces cris, comment les supportez-vous ?
    — Ne plus l’entendre c’est la tuer totalement. Nous sommes responsables de cette situation, nous tous ! Nous devons en assumer les conséquences afin de ne jamais oublier ce que nous lui avons fait subir.
    — Mais on n’était pas au courant ! proteste Marcel qui arrive du fond de la pièce.
    — Avons-nous vraiment voulu savoir ? N’avons-nous pas jugé un peu vite cette différence que nous ne comprenions pas ? intervient Jansen quittant O’Commara resté non loin d’Ethna.
    — Allez-vous reposer, il me semble qu’il faudra prendre des tours de garde, je ne crois pas qu’elles pourront lui parler neuf jours durant, » ordonne Lauren Mac Ferson dont le teint est devenu blême lors du premier hurlement.
    
    Daniella part sans même se retourner. Une fois dans le couloir, la navigatrice s’adosse au un mur. Elle tape sa tête plusieurs fois contre ce dernier, tentant vainement d’oublier qu’elle a lâchement abandonné ses futures colocataires. Puis, réalisant qu’il existe bien des moyens pour se rendre utile, elle prend la direction des cuisines. Il faudra aussi qu’elle passe à la buanderie. Vargas appuie sur son conduit auditif externe droit et contacte la vice-amirale Mac Ferson. Elle a une idée à lui soumettre et une requête à déposer : s’occuper en continu de l’intendance et n’avoir aucun tour de garde !
    
    
oOo

    
    Lauren Mac Ferson quitte à son tour la pièce, expliquant qu’elle donnera des consignes pour qu’aucun curieux ne vienne les déranger. Juste avant de s’engager dans le couloir, elle se tourne et demande à Franz Meyer, au docteur Maxwell et au contre-amiral Jansen de la rejoindre dans son bureau dans une vingtaine de minutes. Elle a un communiqué à faire à l’amiral ainsi qu’aux conseillers et elle désire avoir des témoins.
    
    La démarche calme et déterminée la cheffe militaire avance, souriant aux passants qu’elle croise comme elle le fait en temps normal. Cependant, aujourd’hui rien n’est normal. La femme à la chevelure grisonnante se sent seule, abandonnée et surtout méprisable.
    Comment a-t-elle pu à ce point manquer de jugement ? Ses sentiments personnels ne doivent en aucun cas influencer ses décisions. Pourtant, c’est sur un coup de tête, vexée, qu’elle a envoyé cette enfant en enfer. La cheffe militaire salue sa secrétaire, elle passe la porte de son bureau. Lauren n’arrive pas à faire un pas de plus et s’effondre sur place, en larme. Ses sanglots sont si brusques qu’elle hoquette. Soudain, elle doit mettre une main devant sa bouche et courir dans le petit boudoir attenant à son office. Elle se penche au-dessus de la cuvette des toilettes et vomit.
    
    Les spasmes sont violents et incontrôlables. Ils forcent la militaire à s’agenouiller. Une dizaine de minutes plus tard, Mac Ferson se relève bien qu’encore chancelante. Elle se rince la bouche avant de se laver les dents. Ses subordonnés ne vont pas tarder à arriver et elle n’a même pas prévenu l’Amiral. Toute cette histoire va virer à la catastrophe ! Mais Lauren est prête ou presque. Elle se change afin de se débarrasser de l’odeur de vomi et passe son uniforme de cérémonie. Elle prendra ses responsabilités quitte à finir sur Durell pour manquement à la discipline et modification de l’ordre établi.
    
    
oOo

    
    Les trois hommes entrent dans l’office de la cheffe militaire de l’Agricole. Debout derrière la grande table, elle est en uniforme de cérémonie. D’un geste de la main, elle leur fait signe de prendre place. Tous comprennent que l’instant est solennel. Elle inspire, pose le bout de ses doigts sur son bureau et s’adresse à eux dans une posture rigide.
    
    « Messieurs, je me suis trompée. Je ne vais pas vous mentir, cette erreur me hantera toute ma vie. Cependant, je ne suis pas du genre à fuir les conséquences de mes actes. J’espère que cette pauvre enfant va survivre. Pour ce faire, docteur Maxwell, je souhaiterais que vous vous occupiez personnellement de ces jeunes filles.
    — Madame, ma science et mon emploi du temps sont à votre disposition, répond le médecin.
    — Merci Ly. Ensuite, serait-il possible… si... le secret pouvait être gardé ? Franz, une collaboration étroite entre nos deux services serait la bienvenue.
    — Lauren, tu me connais depuis longtemps et nous sommes avant tout des amis. L’histoire m’a semblé tellement rocambolesque que j’ai affecté tous mes jardiniers de l’autre côté des serres. J’ai prétexté des essais d’engrais nécessitant la présence de l’armée. Je suis le seul à être au courant, explique Franz Meyer.
    — Merci. Dieter ! la vice-amirale s’assied. Je vous dois des excuses !
    — Madame… s’efforce d’intervenir Jansen.
    — Dieter, préparez-vous à prendre ma relève, car dans un instant je vais mentir à l’amiral. Il vous demandera confirmation de mes dires soit maintenant soit plus tard. Il en fera de même avec chacun d’entre vous. Je vous recommande de ne vous parjurer sous aucun prétexte pour une erreur que j’ai commise. »
    
    Le silence s’installe. Il laisse un peu de répit aux différents militaires. Ces derniers assisteront à cet entretien dignement, même si cela s’annonce pénible. Le télécommunicateur bipe. Quelques secondes plus tard, le visage de l’amiral apparaît sur le grand écran situé dans le fond du bureau.
    Le responsable de l’armée de la Résistance est en bras de chemise, la tête baissée, il étudie quelques notes. Lorsqu’il lève le regard, la surprise se lit sur son visage :
    
    « Lauren ? Pourquoi avoir convié les principaux gradés de l’Agricole ? Je comprends que Dieter a fait un faux-pas, mais de là à convoquer le comité quasiment dans sa totalité...
    — Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi d’être le premier à vous transmettre les informations, s’empresse d’intervenir le contre-amiral Jansen maintenant debout.
    — Dieter... Je vous écoute.
    — Voilà, monsieur. Nous avons à bord cinq prisonnières, des Terriennes. Les senseurs de vérité de Mikel sont positifs pour toutes leurs réponses. Une seule zone d’ombre à tout cela, certaines d’entre elles sont malades. Rien de contagieux, mais le Docteur Maxwell vous expliquera mieux que moi. »
    Le jeune homme prend place tout en faisant un signe discret à la vice-amirale. Il lui demande de rester stoïque. Le praticien s’avance. Les autres intervenants, précédemment au garde-à-vous, se détendent et se rasseyent.
    « Amiral, mes respects…
    — Allons, Ly, pas de chichis entre nous... tu as soigné ma prostate et accouché ma femme, Jennifer, avant d’avoir cette lubie absurde de vouloir rejoindre l’Agricole.
    — Au fait, Jenny va bien ?
    — Très bien merci... Alors cette maladie ?
    — Trois d’entre elles souffrent d’haptophobie à la suite de leur séjour prolongé dans un caisson de Vernicula Albanica Mundi. Le pronostic vital de l’une d’entre elles est engagé et la dernière endure des traumatismes sévères dus aux maltraitances qu’elle a subies.
    — Hum... Et psychologiquement ?
    — Eh bien, c’est là que je rejoins Lauren. Dieter me semble un peu trop empressé, l’apanage de la jeunesse sans doute. Elles ne peuvent pas intégrer la vie civile immédiatement. Il leur faudra au moins six mois pour s’adapter. Je ne pense pas qu’elles soient mentalement malades, mais je dois les observer plus longuement pour en être certain.
    — Quels sont tes arguments en faveur d’une intégration ?
    — Elles sont intelligentes et instruites. Toutes sont coopérantes et sensées. De plus, elles maîtrisent sacrément bien la botanique, rajoute le médecin en se tournant vers Franz Meyer. »
    Le jardinier se lève à son tour. L’amiral lui fait signe du menton. Les deux hommes se connaissent bien. Leurs responsabilités, bien que dans des domaines différents, sont similaires. Cependant, la décision de Franz prévaut sur celle du chef de l’armée de la Résistance.
    « Bonjour Franz... alors, ton avis ?
    — Elles sont indispensables à notre survie. L’espèce de Vernicula Albanica Mundi avec laquelle elles sont arrivées diffère de celle que nous connaissons. Ils sont impossibles à attraper pour mes jardiniers alors qu’elles se sont couchées sur eux, apparemment sans aucune difficulté. De plus, elles maîtrisent parfaitement un nombre impressionnant de maladies végétales, fongiques et humaines. Indispensables…
    — Et si j’envisageais de les accueillir, penses-tu qu’elles pourraient intégrer l’académie de botanique ?
    — La haute école de Botanique…, corrige le chef jardinier. Oui, sans problèmes. Je crois même qu’avec un peu de travail, elles pourront entrer directement en dernier cycle, ce qui pour deux gamines de seize ans me semble extraordinaire. Une chose est sûre, ces filles ne sont pas banales !
    — À ce point…
    — Tu veux la vérité, il y a une gosse qui se bat actuellement entre la vie et la mort... Un jour, elle prendra ma place.
    — Bien, Lauren, je me décide et je vous rappelle…
    — Monsieur… »
    
    Le télécommunicateur s’éteint soudainement, laissant un instant le bureau de la vice-amirale plongé dans la demi-pénombre. Tous se regardent. La stratégie mise au point par les trois hommes tandis qu’ils remontaient le couloir semble avoir fonctionné. Ils ne leur restent plus qu’à affronter Lauren Mac Ferson et son probable mécontentement d’avoir été placée au pied du mur.
    

Texte publié par Isabelle , 29 juin 2017 à 09h08
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