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Tome 1, Chapitre 35 « Tourne sol » Tome 1, Chapitre 35
Quelques marches mènent la Novice à l’intérieur de la serre numéro quatre. La jeune femme embrasse du regard les lieux. L’immense pièce est rectangulaire. À trois mètres de l’escalier, sur sa gauche, se trouvent les tuyaux d’arrosage.
    Ils lui serviront de lien. Kalena dispose ces longes un peu particulières de façon à pouvoir glisser ses poignets et les chevilles à l’intérieur de nœuds coulants.
    Après avoir fait ses adieux à sa sœur et entendu les derniers conseils de Jane, elle enlève ensuite sa combinaison de jardinier. La demoiselle Davenport a peur, cependant elle avance d’un pas sûr et entrouvre les bras. Aller de l’avant. Toujours. Ses avant-bras se déploient telles les ailes d’un papillon et entrent en contact avec le maximum de tournesols possibles. Elle quadrille méthodiquement le champ.
    Au deuxième passage, tous ses membres fourmillent et les premières brûlures la tiraillent. Elle a l’impression que des milliers d’insectes marchent sur elle, transformant sa peau en brasier. Sa vue se trouble et son souffle devient court. Elle fixe les liens qu’elle a préparés et avance vers eux. Elle pourrait baisser ses bras, mais ne veut pas. Elle finit péniblement le troisième tour, titubante. Son corps lui fait regretter d’être venu jusqu’ici. Elle a besoin d’espérer, aussi, dans un immense effort demande-t-elle à Jane de lui répéter le temps que cela va durer et les précisions sur les affres de la Douleur avant de s’assurer que la vice-amirale Mac Ferson tiendra parole. Son dernier souffle de voix est pour sa sœur chérie. Elle voudrait tellement continuer de parler.
    
    Ses mâchoires se crispent. La jeune femme serre si fortement les dents qu’elle se demande si elle pourra à nouveau ouvrir la bouche. La question ne se pose pas longtemps. Un hurlement lacère sa gorge. Elle a l’impression d’entendre le cri déchirant d’une bête aux abois. Ses jambes tétanisent. Elle tombe de tout son long. Kalena n’est plus qu’à un mètre à peine des tuyaux qui la retiendront lorsqu’elle voudra s’arracher la peau sous les pulsions de la Douleur. Prenant appui sur ses coudes et avec la force du désespoir, elle rampe, souhaitant les atteindre à temps.
    
    La terre humide lui colle au visage. La Novice s’attache dans un ultime acte de courage, allant chercher au plus profond d’elle-même sa dernière once d’énergie. Le pire est que la jeune femme ouït parfaitement les réflexions qui arrivent de la salle de contrôle. Le contre-amiral Jansen vient de prévenir le médecin du bord qu’une prisonnière se mourait dans la serre numéro quatre et Jane hurle :
    
    « Silence ! Elle vous entend... elle n’est pas encore décédée !
    — Mais nous… balbutie un homme que Kalena pense être le vieux monsieur.
    — Écoutez-moi bien, je ne le répéterai pas. Tant qu’elle gémit ou crie, elle est vivante ! Mais surtout, si vous la déplacez maintenant, elle mourra, continue Jane.
    — Pourquoi ? intervient un autre dont la Novice ne connaît ou ne reconnaît pas la voix, probablement le médecin.
    — Parce que… »
    
    Kalena voudrait perdre conscience, mais la Douleur n’a pas de pitié. La jeune femme n’entend plus clairement. Pourtant, elle est parfaitement lucide et ressent toute la peine que cette épreuve lui inflige. Elle sent sa peau se tendre sous le gonflement des bubons. La Novice hurle alors de plus belle. Elle perd le contrôle d’elle-même et sait que cela va empirer les choses. La jeune fille essaye désespérément de se reprendre tandis la voix d’Etna se fait entendre. À peine audible, dans un premier temps, elle devient forte ; la Novice peut caler sa respiration sur le chant de son aînée :
    
    « Dors ma puce, dors… N’aie plus peur, la mort est là… Dors, ma puce dors… et la Douleur ira ailleurs… Dors ma puce, dors… L’odeur des fleurs, le goût du miel reviendront… Dors, encore… La chaleur du vent, le son de ma voix t’emmèneront… Dors, ma puce dors… N’aie plus peur, la Douleur s’en ira… Dors, car je sais que la mort sera clémente… »
    
    Si elle le pouvait, la cadette dirait à Ethna que sa chanson est morbide et qu’elle chante faux. Elle sait que cela la mettrait hors d’elle, l’aînée des Davenport a une si jolie voix. Cependant, la parole de sa sœur se tait et la Novice n’arrive plus à maîtriser son souffle, la Douleur prend le dessus et lutter devient difficile. La jeune fille a l’impression que ses poumons sont en feu. Si elle ne se contrôle pas immédiatement, elle mourra bien plus tôt que prévu. Kalena réalise qu’elle n’a aucune notion du temps écoulé… trop long quoi qu’il en soit ! La voix mélodieuse et calme de Jane envahit doucement l’esprit de la jeune femme, comme s’il s’agissait du chant d’un ange. Elle se reconcentre. C’est une petite victoire, mais se focaliser sur les mots de son amie est une victoire tout de même !
    
    « Blanches, toutes les spores qui t’entourent sont blanches comme la neige en hiver. Les flocons sont gros et légers, ils tombent doucement avec ce son mat si caractéristique. Inspire, expire… »
    
    La demoiselle Davenport sent le poids qu’elle a sur la poitrine s’amenuiser. Au moins, elle ne s’arrêtera pas de respirer. Suivre les indications de Jane rassure la Novice. Elle s’applique et sa souffrance devient supportable. Kalena entend un râle rauque. Le son lui semble interminable, lui donnant mal à la tête. Soudain, la jeune femme réalise qu’il s’agit du bruit qu’elle émet en respirant. Ces quelques secondes d’inattention lui font perdre le fil de sa concentration. La Douleur redouble et l’égal d’un violent courant électrique parcourt son corps. Elle n’entend rien d’autre que les battements anarchiques de son cœur qui résonnent en elle, l’empêchant de fixer son attention.
    
    Kalena Davenport se soulève sous l’effet d’un spasme et heurte mollement le sol avec ses épaules et sa tête en retombant à terre. Malgré le choc, elle ne perd pas conscience. Elle écoute Ethna. Cette dernière a repris le fil d’une histoire que la Novice a du mal à suivre. La jeune femme se force, elle se concentre, maîtrise sa respiration une fois de plus. Sa sœur lui rappelle leurs premières années au Manoir et les quatre cents coups qu’elles y ont faits dans le dos des Mères Intermédiaires. Kalena entre alors dans un état second proche du rêve. Son esprit se focalise uniquement sur ce qu’elle entend. Elle se mentirait si elle se disait qu’elle ne souffre pas, mais l’intolérable est devenu supportable. Elle s’habitue à la brûlure de sa peau, aux crampes et même à l’insoutenable céphalée qui lui partage le crâne.
    Cependant, si son corps frêle est résistant… il a ses limites. Le hurlement de sa propre Douleur la sort soudain de sa léthargie lorsque sa souffrance monte au cran supérieur. La jeune femme a l’impression qu’une armée d’épines massacre chacune de ses terminaisons nerveuses. Elle s’arc-boute violemment, soulevant son corps. L’astriction cesse un instant, suffisamment longtemps pour que Kalena se sente retomber brusquement. Elle a atteint le fond, le fond d’elle-même, là où rien ne reste que le néant. Une larme au coin de l’œil droit, elle laisse sa Douleur gagner et perd conscience.
    
    
oOo

    
    Patrick est figé. Ses entrailles se serrent. Il savait... elle ne mentait pas. Pourquoi n’a-t-il rien fait ? Sa gorge s’assèche et ses mâchoires se crispent. Tournant en boucle dans sa tête, une phrase de Kalena l’obsède : « Il n’y a rien de plus égoïste qu’une bonne action ! »
    Comment se peut-il qu’elle ait été volontaire ? Pourquoi souffrir autant ? Que va-t-elle en retirer ? Sont autant de questions que le capitaine O’Commara se pose. Prendre des risques ou mourir pour une cause, il comprend. Mais se torturer de la sorte… Le pilote fixe la jeune femme. Quelque chose en lui se déchire. Le voile masquant certains de ses sentiments s’envole et pour la première fois depuis longtemps, il éprouve de l’empathie : cela non plus il ne se l’explique pas. Comment gérer cette fille ? Il ne se connaît pas lui-même, ou du moins, il refuse d’admettre qu’il est à l’égal de tous les autres : animés de sentiments. De sentiments vrais.
    
    Il expire bruyamment, espérant se soulager de cette tension qui bande ses muscles jusqu’aux crampes. Entendant son souffle, le jeune homme est mal à l’aise. Il se tourne et s’assure que personne ne s’est aperçu qu’il a soupiré si fort.
    Jane, après un bref mouvement d’étonnement, s’est ressaisie. Elle houspille Marcel et Daniella puis répond à une question du docteur Maxwell. Patrick est surpris de voir le médecin, il ne s’est même pas aperçu de sa venue. Le pilote a dû observer la Novice sans bouger bien plus longtemps qu’il ne l’aurait cru. Il n’est pas le seul.
    La vice-amirale est interdite. Sa bouche est entrouverte et ses yeux, tels deux gouffres béants, paraissent vides. Ses mains sont crispées sur la couture de son pantalon. Elle semble fixer un monstre : le pilote suit son regard et observe le reflet de sa supérieure sur la vitre du poste de commande. La militaire serait-elle terrifiée de ce qu’elle vient de faire ; Patrick laisse sa réflexion le porter un peu plus loin. Il ose à peine détailler Kalena. Maintenant, de nombreux bubons fleurissent sur toutes les parties visibles du corps de la Novice.
    
    Le capitaine O’Commara est tiré de son observation morbide. Le contre-amiral Jansen vient de poser sa main sur l’épaule du jeune homme. Jamais le pilote n’aurait pensé voir le responsable de la sécurité intérieure les yeux rougis, peut-être l’émotion ou alors le dégoût ? Le gradé lui explique que c’est lui qui a appelé Maxwell. Patrick apprend par son supérieur que la prisonnière est contagieuse et qu’il ne faut entrer sous aucun prétexte dans la serre tant que Jane Brives n’a pas donné son feu vert.
    Un son mat se fait entendre. Kalena vient de retomber violemment sur le sol. Se tournant afin de demander de l’aide, Patrick a juste le temps de rattraper Ethna qui fait un malaise. Entre Jane et Ly qui sont en pleine discussion médicale, Lauren Mac Ferson qui s’est transformée en statue, O’Commara ne se sent pas aidé. Cherchant un siège du regard, il observe Daniella et Marcel assis par terre. Elle tient son crâne entre ses mains, essayant de se boucher les oreilles. Le mécanicien tapote les épaules de sa collègue. Bouleversé, il dodeline de la tête doucement. La dernière fois que Patrick a vu Marcel ainsi, c’était pour l’enterrement de ses parents.
    Ne sachant que faire de la Préceptrice, il trouve un soutien inattendu chez le contre-amiral Jansen qui arrive de nulle part avec un tabouret. Les deux militaires installent l’aînée des Davenport. Dieter s’éloigne un instant et va attraper la vice-amirale par le bras avant de lui demander de se ressaisir. Semblant traversée par une décharge électrique, la responsable de l’Agricole sort de son immobilisme puis rejoint Ly Maxwell et Jane Brives.
    
    Pendant ce temps-là, Patrick O’Commara a aidé Ethna. Elle reprend ses esprits ; il lui murmure quelques mots à l’oreille :
    
    « Écoute-moi bien Davenport, j’ai fait une promesse et je suis peut-être un salaud certaines fois, mais je tiens toujours mes promesses. Question d’amour propre. J’ai assuré à ta sœur qu’elle ne subirait plus jamais cela si elle s’en sort en vie. Il paraît que ce n’est pas la première fois ?
    — En effet, elle finit par redevenir elle-même. C’est comme si elle pouvait renaître.
    — OK. Ethna, c’est ça ? demande-t-il rhétoriquement. Ethna, si ta sœur est bien tel le phœnix c’est le moment de me le prouver.
    — Qu’est-ce qu’elle y gagne ?
    — Je te promets de ne jamais lui faire de mal. Et…
    — Et tu tiens toujours tes promesses. »
    
    Ils sont les seuls à savoir ce que le jeune homme a dit tandis qu’il ouvre l’interphone. La voix douce et claire de la Préceptrice s’élève, coupant ainsi toutes les discussions :
    
    « Dors ma puce, dors… N’aie plus peur, la mort est là… Dors, ma puce dors… et la Douleur ira ailleurs… Dors ma puce, dors… L’odeur des fleurs, le goût du miel reviendront… Dors, encore… La chaleur du vent, le son de ma voix t’emmèneront… Dors, ma puce dors… N’aie plus peur, la Douleur s’en ira… Dors, car je sais que la mort sera clémente… »
    
    Ethna chante. Les larmes coulent le long de ses joues. Elle détourne une comptine pour enfants, remplaçant les paroles au gré de son inspiration. La gorge de Patrick se serre davantage. La Préceptrice a une voix douce et mélodieuse qui augmente un peu plus l’horreur de ses propos. Le capitaine laisse l’aînée des Davenport et rejoint le groupe derrière lui.
    Jane chuchote. Elle ne cesse de dire que son amie est contagieuse. Franz Meyer, Ly Maxwell et la vice-amirale Mac Ferson demandent des détails. La Mère Intermédiaire explique que tout mouvement extérieur pourrait être fatal à Kalena, car cette dernière lutte contre des organismes à prolifération rapide. Le stress dû au déplacement augmenterait son rythme cardiaque et la décharge d’adrénaline provenant de la surprise d’être bougée étant des facteurs de risques importants, son état empirerait. Ils accéléreraient ainsi un processus mal maîtrisé et incertain : la Douleur.
    De plus, le danger concerne principalement les récoltes de l’Agricole. En mobilisant son amie, ils pourraient contaminer l’ensemble des plantes présentes à bord du vaisseau. Le corps de la Novice est chargé en spores de champignons. Ces dernières ressortent à travers de ses expirations de Kalena avant qu’elle ne les réinspire. Jane explique également que ce système de captation n’a pas été étudié du fait qu’aucune Pure n’a survécu à une telle quantité de cryptogames. Cependant, elle connaît toutes les Mères Intermédiaires qui ont passées les Pratiques de niveau trois. Toutes étaient contagieuses. Il n’y a donc aucune raison que la cadette des Davenport ne le soit pas.
    
    Patrick se tourne et reporte son attention sur l’aînée des Davenport, elle ne tiendra pas bien longtemps. Elle est livide et sa main droite se crispe régulièrement sur son ventre, comme sujette à de violentes douleurs abdominales. Interpellé par la vice-amirale, O’Commara revient dans la conversation qu’il a quittée quelques secondes auparavant. Cependant, il fait semblant ; il n’écoute pas vraiment trop inquiet. Il croise le regard de Jansen. Les deux hommes se sont compris. Ils s’écartent du petit groupe, sous l’œil contrarié de leur cheffe, afin de pouvoir parler tranquillement.
    
    « Monsieur, Ethna n’a pas l’air très bien. Qu’allons-nous faire ?
    — Pour commencer, vous allez demander à votre équipage de se ressaisir. Ensuite, nous organiserons des tours de garde. Enfin, j’espère que ça ne sera pas utile, nous prendrons les mesures nécessaires à une mise en bière.
    — Comment voulez-vous que j’arrive à tirer quoique ce soit de Marcel et Daniella, j’aie l’impression de voir deux ombres.
    — Soyez un chef, soyez imaginatif… Soyez vous-même ! Allez un peu de nerf capitaine, je vous ai connu plus mordant.
    — Monsieur… non rien. À vos ordres.
    — O’Commara ? Je vous donne la permission de parler librement.
    — Dieter, j’ai l’impression d’être un vrai connard et je n’aime pas du tout ce qui se passe. Je ne le dirai qu’une fois, mais nous sommes des barbares à l’égal du Pouvoir Central. J’ai fait une promesse et j’entends bien la tenir.
    — Patrick, t’es un mec bien, n’en doute jamais… »
    

Texte publié par Isabelle , 23 juin 2017 à 08h27
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