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Tome 1, Chapitre 18 « Communications » Tome 1, Chapitre 18
Lauren Mac Ferson regarde l’EP-200 s’éloigner. Elle le fixe jusqu’à ce qu’il disparaisse soudainement dans un petit éclair blanc. Ses subordonnés viennent d’entrer dans l’hypertemps. Ses épaules se crispent, comme chaque année à la même époque. Elle n’aime pas envoyer ses hommes sur Terre. Cela est trop hasardeux. Elle en a déjà tant perdu ! Bien que la planète bleue soit leur astre mère, les résistants en savent moins à son sujet que sur d’autres constellations situées à des galaxies d’eux.
    
    La cheffe suprême de l’Agricole soupire. Depuis un peu plus de dix ans, elle suit chaque année le même rituel. Elle appuie sur son télétranspondeur et somme Franz Meyer de venir boire un verre avec elle.
    Ils s’assoient en silence et regardent les anneaux de Saturne. Ils restent ainsi pendant presque deux heures. Puis, le contre-amiral Dieter Janson les interrompt, rappelant à la vice-amirale que son devoir l’attend.
    
    
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    Le chef jardinier est un homme grand et mince. Il a le visage sévère orné d’une barbe blanche et taillée avec soin. Son regard d’acier est dur et ses cheveux neiges sont courts. En plus d’être le meilleur ami du mécanicien de seconde classe Marcel Gallo, il est responsable de toute vie à bord de l’Arche.
    Son rôle et son poste sont aussi importants que celui de l’amiral lui-même. Il est simplement plus discret.
    
    Le télétranspondeur de Franz Meyer affiche le visage de la vice-amirale. Il n’a pas besoin de répondre. Il quitte son bureau et salue ses équipes de jardiniers en traversant les serres. En ce moment, ils sont particulièrement occupés avec un champ de tournesols victimes d’une attaque fongique. Il expire, inquiet, et continue d’avancer.
    
    Sa démarche souple et élégante le conduit jusqu’au bureau de Lauren Mac Ferson. Comme à son habitude, il ne frappe pas. Il entre. Les regards des deux responsables se croisent. L’homme sort les verres, la femme sert le liquide ambré et visqueux. Seul le silence emplit la pièce. L’heure est grave. Une mission doit réussir. Une. Sinon la terre à bord de l’Agricole va finir par étouffer, entraînant toutes les cultures vers la mort.
    
    Les gradés présents sur le Sextant ne pensent qu’aux sardines, à leur valeur marchande. Mais même le grand bassin risque de connaître des incidents si une nouvelle solution de filtrage n’est pas trouvée.
    Peu d’entre eux sont au courant de la gravité de la situation. Ils ne sont pas pressés. Il reste environ cent ans avant que tout bascule et que les hommes habitants l’espace n’aient plus de ressources. Cependant, le temps file tellement vite, mieux vaut être prévoyant.
    
    
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    Tel un métronome, le contre-amiral Jansen frappe à la porte. Cela fait une heure et cinquante-deux secondes que les deux amis sont assis en silence. Cette fois, il prétexte une altercation à la sardinerie pour interrompre l’entretien annuel de la vice-amirale.
    
    L’homme est grand. Brun avec des yeux noisette, il est l’un des rares gradés de l’Agricole à être né sur le Sextant. Il se distingue également des autres par son intelligence, son empathie et le petit bouc qui encadre son menton. Dieter Janson est l’un des trois contre-amiraux qui gèrent l’immense vaisseau aux côtés de Lauren Mac Ferson. Sa spécialité : la défense intérieure.
    
    
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    Myriam quitte un instant son poste à la buanderie. Elle croise sa responsable qui d’un signe de la tête lui donne trente minutes de pause supplémentaires. La lavandière essuie prestement ses mains sur son tablier et se met à courir.
    Pourtant, elle s’était bien promis de ne pas devenir pathétique. C’est trop tard. Elle prend le monte-charge afin de gagner de précieuses minutes puis enchaîne avec l’ascenseur intérieur. Elle a de la chance. Elle se trouve sur la galerie en moins de dix minutes.
    
    De là, une vue plongeante sur le pont permet aux familles d’assister aux allées et venues des pilotes et de leur esquif. Peu des navigants de l’Agricole sont mariés. L’observatoire est donc presque vide à son arrivée. Essoufflée, elle pose une main sur son flan et l’autre sur le mur. Cela ferait beaucoup rire Patrick qu’elle soit hors d’haleine en ayant pris les ascenseurs !
    
    Au lieu de sourire, elle écrase une larme. Elle est triste. L’ancienne prostituée s’avance. Ses doigts effleurent la vitre comme ils caresseraient les joues de son amant, délicatement. Elle le voit. Il est tellement impressionnant dans son uniforme de capitaine.
    La demi-portion qui lui sert de navigatrice est déjà là. Myriam n’est pas jalouse, elle serait presque prête à partager Patrick O’Commara si cela le rendait heureux. Le mécanicien de seconde classe Gallo avance au côté de Patrick. Tous trois tournent la tête dans un dernier regard.
    
    La vision qu’ils emporteront est celle de la vice-amirale. Aucun d’eux n’a pensé à jeter un coup d’œil à la galerie, car ils n’ont pas de famille. Myriam est seule. Il lui semble que l’attente de leur retour va être longue. Pendant ce temps, elle pourra au moins laisser croire à ses collègues de la buanderie numéro deux qu’elle est toujours la maîtresse du capitaine O’Commara.
    
    Aussi rapidement qu’elle était arrivée, elle repart. Elle a encore les deux-tiers de son service à effectuer. Sa vie risque d’être bien monotone pendant la vingtaine de jours à venir. Elle va devoir se contenter de faire comme les autres. La chaleur du corps de son amant lui manque déjà.
    
    Elle est de retour à son poste. Sa cheffe vient s’assurer que tout va bien et gentiment sort un petit carré de tissu. Myriam le prend et essuie ses larmes. Ce ne sera pas la dernière fois qu’elle pleure. Elle devrait penser à investir dans des mouchoirs.
    
    
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    La vice-amirale fait les cent pas au poste de commandement. Les communications avec l’EP-200 en mission sur Terre sont interrompues depuis un bon moment. Lauren Mac Ferson s’est déplacée en personne. Elle a expliqué de vive voix qu’elle attendait un retour de transmission. Ni les ordres ni les menaces n’ont donné de résultat.
    
    Le capitaine O’Commara est certes arrogant, mais jamais il ne lui a manqué de respect de façon aussi significative. La cheffe militaire demande une nouvelle fois à être mise en contact. Le radio lui explique que, non seulement ils ne répondent pas, mais qu’en plus il semble évident qu’ils préparent un ancrage peu conventionnel.
    
    Leur vitesse est extrême. Si les calculs des navigateurs de bord sont justes, leur temps retour sera divisé par deux. Les chiffres indiquent qu’ils devraient arriver à une demi-unité d’hypertemps de l’Agricole. Cependant, les ingénieurs et autres techniciens sont inquiets. La carlingue de l’EP-200 risque d’exploser lorsqu’ils vont décélérer.
    
    Le silence qui suit cette annonce traduit la gravité de la situation. L’interrogation se lit sur tous les visages. En réalité, beaucoup ne savent pas ce que signifie « doubler l’hypertemps ». D’autres l’ont aperçu dans des livres, mais personne ne connaît de pilotes capables de faire une telle manœuvre, du moins de ceux résidant à bord de l’Agricole… À vrai dire depuis qu’il n’y a plus d’attaque directe contre le Pouvoir Central, le plus difficile pour les jeunes navigants est de passer les ceintures d’astéroïdes ou de se faufiler entre deux météorites.
    
    Lauren Mac Ferson ne fait pas exception. La nouvelle stoppe son mouvement. Elle inspire profondément. Elle a placé de nombreux espoirs en Patrick O’Commara. De toute évidence, elle ne s’est pas trompée sur ses qualités de pilote. Le plus difficile va être de faire de lui un homme bien. Enfin s’il est toujours vivant après cet exploit !
    
    La vice-amirale, Lauren Mac Ferson, a tout donné à sa carrière. Elle a une cinquantaine d’années et sera peut-être la première femme amirale. Elle adore l’Agricole, elle y est née. Elle est en fonction à bord depuis maintenant une quinzaine d’années. Elle aime tous ces jeunes pilotes avides de connaissances, prêts à tout pour montrer qu’ils sont les meilleurs et méritent leur place sur le Sextant ou encore mieux sur le Canonnier.
    
    La cheffe militaire a l’impression de prendre un bain de jouvence à chaque fois qu’elle les côtoie, que ce soit à l’exercice ou à la cafétéria. Aucun ne lui a jamais manqué de respect. Tous savent que si la vice-amirale est là, c’est uniquement grâce à son mérite. Elle les considère comme ses enfants. Lauren Mac Ferson connaît leurs qualités ainsi que leurs défauts. Ce dont elle est sûre c’est que le capitaine O’Commara n’aurait jamais interrompu les communications sans raison.
    
    La cinquantenaire est grande, plutôt sèche et ses yeux sont vifs derrière ses petites lunettes rondes. Ses cheveux gris coupé court lui donnent parfois un air de grand-mère qui a souvent induit en erreur ses adversaires. Ses traits fins soulignent ses nombreuses rides d’expression sans pour autant lui conférer un visage usé.
    
    Dans son uniforme bleu, elle a une présence indéniable qui reflète l’autorité. En femme d’expérience, elle a une patience à toute épreuve. La cheffe militaire attend depuis maintenant plus de deux jours d’avoir des nouvelles de l’EP-200.
    
    Cela fait vingt et un jours qu’elle les suit sur les écrans radars. Au tout début, le technicien radio lui a signalé cette coupure comme un incident isolé. Elle n’y a pas prêté beaucoup d’attention. Après plus de vingt-quatre heures, la vice-amirale a ordonné d’avoir un point sur la situation toutes les deux heures.
    
    À l’heure actuelle, elle a investi la salle de commandement et croise les bras, immobile, devant l’écran géant. Elle n’a pas prévenu la direction du Sextant. Elle attend de voir la tournure que vont prendre les événements.
    
    
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    Myriam entend l’alarme. Un des vaisseaux de l’Agricole est en difficulté. Les pilotes et autres membres de l’armée viennent d’être rappelés au poste de commandement afin de pouvoir pallier toute éventualité.
    
    Un nœud se serre au creux de son estomac. Dans toute la buanderie, les conversations ont cessé. Un à un, les regards se tournent vers l’ancienne prostituée. Elle déglutit difficilement et reprend son travail. La lavandière ne peut rien revendiquer. Elle et Patrick n’ont aucun lien officiel même si tous à bord savent qu’elle est sa compagne du moment.
    
    La cheffe de Myriam est compatissante. Au lieu de mâter les anciennes détenues qu’elle a sous ses ordres, elle leur redonne confiance. C’est une femme bien. Le travail doit être fait, certes. Cependant, elle n’oublie jamais qu’il est effectué par des êtres humains faits de sentiments et de contradiction.
    Elle appuie sur son transpondeur et signale que Myriam Lancaster est malade ce jour. Elle lui donne sa journée ainsi que celle du lendemain. Pas besoin d’alerter les autorités sanitaires, il ne s’agit de rien de contagieux.
    
    La lavandière est reconnaissante. Ses collègues la soutiennent par un geste chaleureux ou un regard alors qu’elle quitte la buanderie. Elle a tout d’une ombre. La lumière qui se reflète dans sa chevelure blonde cuivrée, impeccablement coiffée, met en avant son teint terne. Elle passe par les vestiaires et se change.
    
    Myriam donne une légère retouche à son maquillage et essuie une énième larme. Elle expire, il va falloir qu’elle soit forte. Avant de rejoindre la galerie, elle traverse par le quartier des artisans. Elle achète des ramens au porc qu’elle saupoudre d’oignons frits. Elle prend le tout à l’emporter.
    
    L’immense terrasse vitrée est pleine aujourd’hui. Beaucoup de pilote et de personnel navigant sont venus observer la situation. Il s’agit bien de l’EP-200 de Patrick O’Commara. Il a coupé les communications depuis bientôt trois jours et s’apprête à émerger d’une manœuvre compliquée.
    
    Myriam comprend que si les analystes ont raison, le petit vaisseau devrait sortir d’un protocole de « double hypertemps » d’une seconde à l’autre. Les haut-parleurs de l’observatoire grésillent.
    Exceptionnellement, la vice-amirale Mac Ferson a autorisé les habitants de l’Agricole à avoir accès aux communications avec l’EP-200. Ainsi elle n’aura pas à donner d’explications si un malheur arrive. Tout le monde retournera à sa tâche, en attendant les obsèques officielles.
    
    Les amplificateurs sifflent maintenant de façon irrégulière. Le brouhaha de la coursive cesse. La salle de commande semble figée dans le temps. Les machines de la buanderie, de la conserverie ainsi que des autres usines sont mises en pause. L’Agricole patiente.
    
    Un son ressemblant à celui d’un sonar se répand brièvement. Un nouveau silence.
    
    « Agricole, ici EP-200- 302 095-mission Terre. Vous nous entendez ? »
    
    Soudain, comme si l’immense masse métallique elle-même reprenait vie, les respirations régulières ou saccadées sont à nouveau audibles. Elles sont suivies des rires, des vivats et des applaudissements. Puis, tout le monde se tait et écoute la réponse de la vice-amirale :
    
    « EP-200-302095-mission Terre, contente de vous entendre.
    — L’Agricole… Nous avons un problème ! »
    

Texte publié par Isabelle , 10 décembre 2016 à 16h40
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