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Tome 1, Chapitre 17 « Espace » Tome 1, Chapitre 17
La demoiselle Davenport ne sait pas où elle est. Pourtant, les uniformes ainsi que la façon de s’exprimer de ses deux gardes lui assurent qu’elle n’est pas aux mains du Pouvoir Central. Ses anciens geôliers l’auraient déjà battue à la limite de la mort pour le simple plaisir de donner des coups.
    
    La Mère Supérieure les privait de nourriture si leurs coiffes étaient mal attachées. Elle les obligeait à étudier jour et nuit jusqu’à ce qu’elles connaissent par cœur toutes leurs leçons ! Aucun dirigeant du Manoir et encore moins du Pouvoir Central ne se serait interrogé sur le fait qu’une Pure en fuite ait à manger ou non.
    
    Tout dissident mérite la mort, pas la pitié et encore moins le partage des précieuses denrées, voilà les consignes du régime établi. Kalena respire doucement. Ses bras et ses épaules sont douloureux, comme rouillés. Ses membres sont entravés non seulement par des chaînes, mais aussi par la souffrance. Cette sensation est nouvelle pour elle. C’est un supplice plus insidieux, plus lancinant.
    
    La Novice, restée seule, cherche une position plus confortable. Elle a élevé l’attente au rang d’art. C’est une maîtresse de la patience. Une fois allongée sur le côté, les bras tendus au-dessus de sa tête et les jambes croisées, elle commence sa méditation. Elle respire de plus en plus lentement, faisant ainsi disparaître l’infime parcelle d’angoisse qui s’est s’immiscé en elle.
    
    La position inconfortable trouble son repos. Elle se tortille. D’un côté, de l’autre elle se vrille sur elle-même. Du moins, essaye-t-elle ? Elle finit par s’asseoir et se rend compte pour la première fois que depuis qu’elle est là, elle n’a pas regardé réellement ce qui l’entoure. Elle sourit, se trouvant idiote.
    
    Tournant lentement la tête, elle étudie attentivement chaque centimètre carré de sa geôle. La pièce est petite, environ trois mètres sur deux. Sol, plafond et murs sont métalliques. En face d’elle, une porte. L’ouverture semble commandée par un boîtier situé à droite. Deux voyants rouges ornent le bord supérieur de ce dernier. L’un clignote et l’autre pas.
    À sa gauche, une petite table accompagnée d’un tabouret fait office de bureau. Un sac de toile avachi coince le siège sous le plan de travail. Des vêtements dépassent discrètement du paquetage. En se penchant Kalena arrive à lire un matricule : P.O 3053.04.17.
    
    À sa droite, un pan lisse marqué de traces horizontales permet de supposer qu’il a été un temps habillé par des étagères. Son regard en remontant se pose sur un petit hublot dont l’occultant cache ce qui se trouve derrière. Elle incline la tête. La Novice sourit à nouveau.
    
    Se laissant glisser à même le sol froid, elle s’allonge. Elle ondule ensuite, faisant avancer seulement son bassin, ses mains étant attachées au montant du lit à double étage. Même si l’hyper-extension qu’elle inflige à ses membres supérieurs est douloureuse, Kalena est heureuse. Le rideau roulant ne couvre pas toute la petite fenêtre. Ainsi couchée, l’angle plongeant de son regard lui dévoile l’extérieur.
    
    Tout est sombre, mais ce n’est pas la nuit. Elle ne visualise pas vraiment l’immensité qui l’entoure, résidence des étoiles, planètes et autres astéroïdes. Les lignes bleues et blanches qu’elle aperçoit sont caractéristiques de l’hypertemps. La jeune fille ne sait pas ce qui déforme ainsi l’horizon. Mais elle est heureuse, car ces traits indiquent qu’elles sont à bord d’un appareil. Il se déplace. Vite ! Il va même, très vite.
    
    Kalena ressent à nouveau cette douleur lancinante lui enserrer les articulations. Elle comprend qu’elle a absorbé une partie d’une affection humaine, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant. Pourtant, elle souffre beaucoup moins que lorsqu’elle s’était occupée de différentes maladies cryptogamiques.
    
    « Quelle plaie ces champignons ! » pense-t-elle, espérant ne plus jamais avoir affaire à eux.
    
    Alors que son esprit divague tout en admirant le spectacle qui s’offre à elle par le petit hublot, un mouvement brusque la propulse sur les montants du lit à étages. Une partie de son corps glisse sous le sommier. Les câbles métalliques dont elle s’était défaits ont valdingué et sont venus lui fouetter le visage et le cou.
    
    Elle est maintenant pliée en deux. Ses côtes droites la font tellement souffrir qu’elle a du mal à respirer. Sa cheville gauche s’est retournée lorsqu’elle est entrée en contact avec le mur. La demoiselle Davenport laisse échapper un cri. Puis, plus par habitude qu’autre chose, elle se mord les joues. Le goût de son sang la rassure. Elle canalise son souffle et se calme.
    
    Pliant de ses coudes, Kalena se tracte. Elle place ses bras sous son buste et d’un mouvement rapide se retourne. Elle a réussi à changer de position. Elle reste ainsi : allongée sur le dos, le corps à moitié caché sous la couche métallique. Elle halète dans un premier temps puis peu à peu reprend une respiration calme. La jeune fille a trois côtes et une cheville cassées.
    
    Elle ne sait pas combien de temps elle va devoir rester ainsi, aussi essaye-t-elle de rassembler ses forces en s’obligeant à s’immobiliser.
    
    
oOo

    
    Ethna est malheureuse. Elle pleure doucement et le poids qu’elle a sur l’estomac l’étouffe. Son angoisse la dévore. Ainsi liée, le bâillon qui lui sangle la bouche l’empêche de déglutir. Après avoir entendu la porte coulisser, elle a eu un court moment de répit, pensant qu’elle ne serait peut-être pas tuée de suite. Puis sa hantise est revenue, incontrôlable. Elle essaye de réfléchir, mais contrairement à sa cadette, elle n’a reçu aucun cours sur la maîtrise de soi.
    
    L’aînée des Davenport doit vivre avec ce mal qui la ronge : la peur constante de tout et de tous. Elle la porte en elle depuis ce matin de juin alors qu’elle n’avait que six ans. C’est devenu une amie. Cette terreur tapie dans son sein l’a changée. Pire, elle a tué avant même qu’elle ne puisse éclore la magnifique et fougueuse jeune femme qu’elle aurait pu être.
    
    Allongée, menottée, bâillonnée et cagoulée Ethna décide qu’il est temps d’en finir, temps de mourir, temps de ne plus jamais laisser la peur l’envahir. La Préceptrice aurait tellement envie d’être une autre, une personne courageuse et intègre prête à tous les sacrifices pour ceux qu’elle aime. Quelqu’un comme sa sœur.
    
    L’aînée des Davenport pense à Kalena. Elle la revoit, bébé ou encore fillette, quand elle avait constamment besoin d’elle. Un sanglot plus gros que les autres la submerge lorsqu’elle se souvient de toutes les séances que sa sœur a endurées afin de lui offrir un meilleur avenir.
    Elle aime profondément sa cadette, elle ne le lui a simplement jamais dit. Dans un éclair de lucidité, elle réalise qu’en fait elle s’est toujours battue… différemment.
    
    Sa respiration se calme malgré sa panique, sa fatigue a pris le dessus. Ethna somnole. D’un coup, elle est expédiée contre le mur. Elle vient de se déboîter l’épaule, sa main droite étant restée fixée au montant du lit pendant que tout son corps se projetait vers la paroi de la cabine. Elle hurle. Du moins, essaye-t-elle. La cagoule est toujours en place, mais le bâillon a cédé.
    
    La Préceptrice reprend plusieurs fois de l’air. Bruyamment. Elle se remet à pleurer, la souffrance est insoutenable. Soudain, des papillons blancs envahissent son obscurité. Un grand flash traverse son champ de vision. Ethna vient de s’évanouir.
    La jeune femme a l’épaule droite luxée, le poignet du même côté est foulé et elle est victime d’une légère commotion cérébrale ainsi que d’un début d’hémorragie interne.
    
    
oOo

    
    Jane Brives est hors d’elle. Elle n’arrive pas à décolérer. Tout ce travail, son travail, de préparation pour rien ! Pour finir sanglée et muselée comme une bête. Quelle idée a-t-elle eu de vouloir s’enfuir ! Toutes ses planifications anéanties. Elle ne sait même pas où elle se trouve et qui sont ces gens.
    
    À n’en pas douter, ils ne sont pas liés de quelque manière que ce soit au Pouvoir Central, sinon elles seraient déjà en train de goûter les joies et les finesses des tortures barbares des gardes armés du Manoir.
    
    La Mère Intermédiaire fulmine. Elle s’en veut. Elle rage de ne pas avoir su profiter de la position qui était la sienne. Bien sûr, de nombreuses âmes innocentes mouraient dans d’affreuses souffrances. Évidemment, être le témoin silencieux de cette malveillance quotidienne lui devenait insupportable. Pourtant, qu’a-t-elle gagné ?
    
    Elle a été emprisonnée une bonne partie de sa vie. Vu comment ses nouveaux geôliers la traitent, elle va finir enchaînée. Prisonnière, ce mot se répercute dans son esprit comme comme un écho sans fin. Il amène peur, désolation et tristesse dans le cœur de la jeune femme.
    
    Jane a une idée. Elle s’est déjà évadée une fois, elle peut le refaire. Patience est mère de vertu. Elle laisse ses doigts fins et délicats explorer ce que ses yeux ne peuvent voir. Elle trouve la barre de métal qui sert de montant au lit. Elle la saisit dans un premier temps puis s’y agrippe énergiquement. Elle cherche à connaître la qualité et la robustesse du matériel qui l’entoure.
    
    Ses mains sont crispées sur le fer froid lorsque le reste de son corps fait soudainement une embardée. Son bassin dérape et rencontre le mur. Mademoiselle Brives s’accroche toujours fermement. Elle ne lâche plus son amarre de peur de tomber ou pire de se faire mal. Tout en se tenant, elle se laisse glisser vers la paroi. Elle appuie son dos, cale ses pieds de façon à ne plus pouvoir bouger et continue de serrer la barre métallique au-dessus de sa tête.
    
    La Mère Intermédiaire ne sait pas combien de temps va durer le voyage. Elle pose sa respiration et entre en méditation. Son rythme cardiaque ralentit. Elle sent qu’un gros hématome gonfle sur sa hanche droite. Cela n’est pas grave. Elle peut tenir ainsi au moins deux jours sans manger ni boire ni même bouger.
    
    
oOo

    
    Kalena est certaine que cela fait maintenant au moins quarante-huit heures que personne n’est venu la voir. Elle sent que ses côtes commencent à guérir. Sa cheville prendra plus de temps, l’articulation est plus complexe. La Novice ouvre un instant les yeux et regarde, par l’espace laissé libre par le rideau, au-dehors.
    
    Les lignes bleues et blanches qui strient la fenêtre se muent peu à peu en une seule couleur claire. D’importantes vibrations se propagent sur le sol, rendant sa position encore plus inconfortable. Ses douleurs ne veulent pas se taire. En vérité, elle n’a aucune idée de ce dont elle est le témoin. Elle n’est sûre que d’une chose, l’appareil se propulse extrêmement vite. Il l’emmène loin du Manoir, très loin.
    
    Bouleversée. En dépit de toutes les épreuves qu’elle a traversées, ce qu’elle comprend la chavire. Aurait-elle été capturée par la Résistance !
    
    La première larme, chaude, coule le long de sa joue. Elle est silencieuse. Puis, son nez se fronce, retenant un sanglot plus important. Malgré sa volonté, sa détermination à ne pas montrer son ressenti et son expérience à lutter contre ses propres larmes, Kalena cède. L’émotion est forte. Trop forte. Elle ferme les yeux, savourant ce moment unique.
    
    Le corps frêle de la jeune fille est parcouru de frissons. Ne se maîtrisant plus du tout, elle laisse les convulsions gagner tout d’abord son buste puis l’ensemble de son être. La demoiselle Davenport devrait s’alarmer de son état. Les chocs répétés sur le sol dur et froid pourraient la blesser. Mais Kalena se sent libre. Elle a l’impression de voler, brisant un instant le carcan qui retient depuis toujours son âme et son corps enchaînés l’un à l’autre.
    
    Le glissement, de la porte qui coulisse, ramène la jeune fille à la réalité. Deux bras puissants la maintiennent au sol. Elle ouvre les yeux. Le militaire qu’elle a vu précédemment l’empêche de bouger. À genoux, il la chevauche. Il a l’air sévère. Son regard est bleu ; il a la couleur de la mer en hiver.
    
    Elle le fixe. Soudain, tout cesse. Les mains chaudes qui tiennent son visage ne la blessent pas, elles l’apaisent. Contre toute attente, Kalena sourit. La jeune fille n’a jamais vu de garçon d’aussi près. Il a une fossette au menton. Elle ne comprend pas pourquoi, mais elle lui fait confiance.
    
    Patrick O’Commara se demande ce qu’il va faire de cette étrange fille. Sa propre réaction le surprend. Il voudrait se maîtriser, mais n’y arrive pas. Il répond à la Novice. Il sourit franchement, sans arrière-pensées, sans jouer de rôles.
    
    L’espace fugace d’un regard, éclairé d’un bonheur inattendu, ils sont eux-mêmes.
    

Texte publié par Isabelle , 11 novembre 2016 à 10h26
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