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Tome 1, Chapitre 12 « Caisson 1230.01 » Tome 1, Chapitre 12
Kaïla est trop large et Carol trop grande. Couchées à même la terre, elles ne peuvent absolument pas bouger. La Préceptrice dégage un peu son épaule droite, permettant à sa fille de ne pas avoir la tête bloquée par la paroi. Elle dévisse non sans mal le pot de miel et l’enfonce dans la terre. Au moins, les vers ne viendront pas rajouter un supplément à leur inconfort.
    
    En mère attentive, elle écoute la respiration de sa fille, comme elle l’a toujours fait. Elle entend, dans chacune des inflexions et déflexions du souffle de son enfant, l’humeur de cette dernière. Elle sait tout ce qui va ou ne va pas. Elle ressent un pincement ou une vive chaleur au plus profond de son être si Carol est malade, heureuse ou effrayée. Cette symbiose a toujours existé, mais elle s’est particulièrement développé ses six dernières années, depuis qu’elles vivent au Cloître.
    Pour le moment, Carol est juste calme.
    
    Kaïla voudrait la prendre dans ses bras et la défendre contre tout. C’est une illusion, elle en est consciente, mais en même temps elle s’en moque. Son mari a donné sa vie pour protéger leur enfant, elle en fera autant si cela s’avère nécessaire. Elle a déjà tant sacrifié. Elle a vécu les humiliations et les privations sans jamais se plaindre, souhaitant juste que ce moment vienne. L’instant où elle pourrait revoir l’espoir dans les prunelles de sa fille.
    
    La mort sera une délivrance pour cette femme ronde et de taille moyenne. Ses yeux marron joyeux dissimulent à merveille l’horreur qu’ils ont vécue. Cela fait six interminables années qu’elle ne pense plus à elle ni à sa vie d’avant.
    
    Ne voyant pas que faire d’autre, elle se laisse aller à la mélancolie. Elle s’égare dans ses souvenirs afin de rejoindre une époque révolue depuis longtemps. Elle sait que cela va la faire souffrir, mais elle ne veut pas oublier.
    
    L’homme à la peau chocolat et aux yeux marron l’avait séduite dans la navette de transport en commun. Pendant des semaines, il lui avait simplement souri. Puis un jour, il était arrivé avec une marguerite en lui disant qu’elle avait tout d’un ange.
    La Préceptrice a encore le goût de ses baisers sur ses lèvres. Elle sent toujours la chaleur de ses bras et entend son rire. Rien. Elle n’a rien oublié.
    Pas même lorsque, jeune mariée, elle allait dans les jardins aider son époux à retourner la terre ou à manier les vers. Qu’elle pouvait détester ces créatures ! Aujourd’hui, les bruits de succion qui les caractérisent la font sourire et la ramènent aux patères de lys et aux allées bordées de galets blancs des serres du Palais des Hauts Dignitaires.
    
    Elle se souvient bien avoir regardé au milieu de la foule médusée : les dénonciations et les tortures en place publique. Mais c’était normal. Elle était jeune et cela lui était égal. Elle était heureuse, elle était amoureuse.
    Kaïla et son mari avaient un revenu convenable. Lui était jardinier en chef à la solde des Hauts Dignitaires et elle cuisinait dans une cantine de l’armée. Ils étaient en bonne santé et ne comprenaient même pas que certains s’érigent contre le gouvernement en place. Ils n’étaient pas impliqués ou alors ils ne l’étaient que trop.
    
    Madame Johnson changea d’avis le jour où sa fille manifesta pour la première fois son Don, guérissant un oisillon tombé de son nid. Âgée de quatre ans, elle avait eu la chance que personne ne s’en aperçoive. Le moineau à l’aile brisée s’était étalé sur l’appui de fenêtre de leur cuisine à la nuit tombée. La fillette l’avait recueilli et placé dans du coton au milieu de la corbeille à oignons. Ses parents émus étaient tristes, car ils pensaient que le jour suivant l’oiseau serait mort et qu’il faudrait expliquer sa disparition à la fillette.
    Mais rien de ceci ne se produisit. Après que l’enfant ait fait un tendre câlin à l’animal, ce dernier se reposa toute la nuit. Le lendemain, guéri, il piaillait, affamé.
    La Préceptrice se rappelle chaque détail de cet instant où sa vie a basculé. Chaque couleur de ce matin de printemps est inscrite dans sa mémoire. Quand l’oiseau s’est envolé, lorsqu’il a disparu dans l’horizon, Kaïla Johnson et son mari ont su que leur existence venait de s’évanouir avec lui.
    
    Après les jours heureux, il y eut les jours peureux. Terrifiés, que quiconque apprennent les capacités dont leur progéniture était douée, leur vie bascula dans la clandestinité. Faisant croire que leur enfant était gravement malade, ils la retirèrent de l’école. Madame Johnson et sa fille passaient toutes leurs journées à se cacher et à éviter tout contact avec l’extérieur. Kaïla s’était dit qu’ainsi, ils finiraient bien par trouver une solution.
    Ils pensaient bien y être arrivés. Un moment d’inattention, le jour de l’anniversaire de Carol Johnson, et tout s’arrêta.
    
    Dénoncés par une voisine, ils avaient été capturés alors qu’ils pique-niquaient dans un parc non loin de chez eux. Kaïla se rappelle les ordres criés, son mari lui disant de courir et faisant barrage de son corps. Elle n’oubliera jamais : les bras blessants qui la tenaient pendant que les gardes battaient à mort son époux. Les hurlements déchirants de douleur de l’amour de sa vie, les gerbes de liquide vermillon souillant son visage dans les rires gras des soldats et le goût de son sang sur ses lèvres sont à jamais gravés dans son cœur.
    Elle sent encore les mains de ces hommes impudiques sur son corps, la violant sous les yeux terrifiés de sa propre enfant. Il fallait lui donner une leçon, lui apprendre qu’il ne faut pas résister. Se soumettre est la seule solution.
    
    Pourtant, son bébé avait lutté.
    
    Les gardes vociféraient toujours plus fort. Ils voulaient connaître son nom. La fillette n’avait rien dit, sa mère se souvient de son mutisme et de l’énervement grandissant des soldats. Allongée, à demi inconsciente le corps meurtri, elle n’avait pu que constater la résilience de son « bébé ».
    Les gifles dans un premier temps, les coups ensuite et puis les menaces de tuer toute sa famille avaient fini par rompre le silence de l’enfant. Mais dans un dernier acte de résistance à une énième demande, elle avait prononcé :
    
     « Je m’appelle Carol Johnson ».
    
    Les militaires n’avaient pas apprécié l’humour de Carol. Malgré les violences et les menaces répétées, elle resta déterminée.
    
    À dix ans, en l’honneur de son père défunt, elle prit un prénom d’homme. Elle ne répond depuis à aucun autre. Seule sa mère se remémore encore de celui que son mari et elle avaient choisi. À la naissance de l’enfant, ils avaient pensé à leur première rencontre et l’avaient appelée Angela-Marguerite.
    
    
oOo

    
    Carol ressent les mouvements du caisson. Elle se concentre sur son centre de gravité et respire lentement comme ses professeurs le lui ont appris. La jeune femme emploie des images mentales calmes pour optimiser ses sensations. Même enfermée et immobile, elle peut percevoir les inclinaisons du sarcophage.
    
    Soulagée, elle est certaine qu’elle et sa mère sont à bord du petit transporteur. Il avance à une allure régulière. Sans beaucoup d’efforts, elle entend la musique qui règne dans l’habitacle. Cela fait longtemps que Carol n’a pas été aussi sereine. Elle pourrait presque s’endormir.
    
    Le choc est violent et inattendu. Le bruit de la tôle qui crisse agresse la jeune fille et lui blesse les oreilles. La caisse qui les contient fait un mouvement de droite à gauche qui projette les deux occupantes sur le côté. La tête de Carol rentre en collision avec le métal froid. Elle a mal, si mal. Sa respiration est ardue.
    
    L’odeur du sang mélangée à celles de la terre et du miel se répand dans le peu d’air qu’elles ont pour survivre. La Novice pense à sa mère. Elle essaye de parler et articule difficilement quelques mots. Pas de réponse. L’angoisse s’immisce en Carol, elle panique. Elle se demande que faire tout en luttant contre la douleur et la peur. Puis viennent le silence et le calme.
    
    La jeune fille sait ce qu’elle doit faire. Il ne s’agit que d’une Pratique de plus. Elle visualise les plaies, les vers, le caisson et s’apaise. Elle se meut péniblement vers sa Préceptrice et se colle à elle. Carol est maintenant rassurée : Kaïla respire. Difficilement. Mais au moins, elle est vivante.
    Elle contorsionne son cou et vient poser sa tête contre celle de sa mère. La Novice s’aperçoit que le couvercle a été endommagé par le choc. Elle sourit. Elles ne mourront pas étouffées.
    
    La jeune femme prend la main de Préceptrice qu’elle a trouvée en poussant un ver trop avide. Le sang imbibe la terre. Le miel, du pot maintenant brisé, se mélange au liquide vermillon. Les Vernicula Albanica Mundi sont extrêmement agités. Ils s’infiltrent et rampent dans le moindre espace libre. Ils se nourrissent d’un tout et ne font plus de différence.
    
    Ils sont visqueux et leurs segments se gonflent les uns après les autres. Leurs anneaux se dilatent et permettent la digestion de tout ce sucre et de tout ce sang. Les vers ont du mal à assimiler le liquide chaud et rouge. Mais trop gourmands, ils ne font plus la différence. Cette mauvaise absorption de la nourriture par leurs organismes les rend agressifs. Ils commencent à bouger. Rampant et ondulant en tous sens, ils rentrent et sortent de terre bien plus vite qu’ils ne le font en temps normal.
    
    Ils pourraient même se mettre à mordre s’ils se trouvent être en overdose de sucre. Au vu de la quantité déjà ingérée, cela ne va pas tarder.
    
    Carol ne sent plus sa coiffe masquer ses cheveux crépus. Elle commence à voir des papillons blancs. Ou alors seraient-ce les vers ? Elle a besoin encore d’un peu de lucidité. Elle met en œuvre tout ce qu’elle a appris. Elle sait qu’elle n’a pas le niveau et qu’elle risque de mourir si elle tente un tel exercice, mais cela lui est bien égal.
    
    Sa mère lui a expliqué que dans les temps anciens les Pures guérissaient tout être vivant dont les lésions n’étaient pas trop graves. Elles absorbaient la plupart des maladies et même si elles étaient mortelles elles-mêmes, elles offraient ainsi longévité et santé à ceux qu’elles avaient soignés. Une prophétie annonçait qu’un jour l’une d’entre elles, plus douée que toutes les autres, apporterait la vie éternelle aux survivants de la Terre.
    
    Leur emprise grandissante et le respect des populations à leur égard, c’est de cela dont le Pouvoir Central a peur. Il est terrifié par la paix et la sagesse que possèdent ces femmes. C’est en elles. Leurs cellules transmettent un savoir millénaire au travers des générations. Bien sûr, à l’heure actuelle, leur formation de Novice fait tout pour faire disparaître cette capacité en la reformatant.
    
    Les Hauts Dignitaires ne veulent pas partager la mainmise qu’ils ont sur l’Humanité. Ils souhaitent que rien ne change et désirent maintenir la Terre dans l’obscurantisme. Carol ne l’avait pas vraiment compris avant cette évasion. Maintenant, elle sait. Elle est là gisante, recouverte de vers et à demi ensevelie. Allongée à côté de sa mère dont le souffle se fait de plus en plus faible, elle espère. Accolée à sa Préceptrice dont elle arrive à peine à saisir la main, elle va tenter le tout pour le tout.
    
    Elle sollicite ses pouvoirs et laisse la peine et la souffrance s’inviter en elle comme des amies de toujours. Elle ne lutte pas. Le plus difficile est de ne pas hurler, de rester impassible. Elle sera forte. Peu à peu, elle partage les blessures de Kaïla. Carol les absorbe en partie. Heureusement, même si le pronostic vital de sa mère est engagé, son état s’est stabilisé peu de temps avant que la jeune femme ne commence son expérience.
    
    Carol n’a plus la force de lutter. Elle serre la main de Kaïla. Elle la tient maintenant intensément dans la sienne. Elle ne tarde pas à s’évanouir, succombant à la Douleur. Pourtant elle est heureuse, car cette fois il s’agit de son choix. Juste avant les ténèbres Angela-Marguerite se voit dans les bras de son père tournoyant au milieu des fleurs, elle est envahie d’une douce chaleur, celle de l’amour des siens.

Texte publié par Isabelle , 26 août 2016 à 09h12
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