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Tome 1, Chapitre 3 « II - La Mission - Deuxième mouvement » Tome 1, Chapitre 3
La forteresse de Cimes était une bâtisse sans grâce, strictement militaire ; elle avait été élevée dans la pierre grise extirpée au promontoire qui lui servait de socle et dont elle semblait le prolongement naturel. Angelus traversa le pont de corde et de bois qui la reliait au pic de l’angèlerie. Il aurait pu voler jusqu’à la porte, mais il se sentait épuisé par les épreuves vécues au cours de son voyage. Il savait également combien la plupart des humains, les seigneurs en particulier, enviaient les ailes des Anges et il n’avait aucun désir d’inciter leur jalousie.
    
    Les gardes s’écartèrent pour le laisser entrer, avec un regard aussi gris et dur que tout l’univers de Cimes. L’Ange s’engagea dans le hall sombre : même s’il supportait sans souci l’air gelé des hauteurs, il ressentait toujours une impression de froid intense en pénétrant dans la forteresse. Quelques rares flambeaux, dont la flamme oscillait sporadiquement, perçaient l’obscurité, sans parvenir à tirer des ombres la vaste salle circulaire. Au fond de la pièce, un escalier suivait la courbe du mur pour mener à l’étage, où siégeait le maître de Cimes. Angelus s’avançait humblement, attentif de ne provoquer personne. Aucun des humains du lieu n’appréciait les Anges… pas même les autres Chaînes, qui les considéraient comme responsables de leur condition.
    
    Quand un Ange était capturé, les scruteurs de Cimes cherchaient à la surface de leurs grands miroirs d’eau qui était l’humain sur qui il avait pour devoir de veiller et envoyaient une expédition se saisir de lui. Tenir leur Chaîne prisonnière était le plus sûr moyen, pour les seigneurs, d’empêcher les Anges de fuir la forteresse, même quand ils portaient des messages vers les autres royaumes d’altitude. Si l’un d’entre eux avait le moindre retard, les angeliers approchaient sa Chaîne du vide, prêts à la précipiter vers une mort certaine s’il ne réapparaissait pas. Aucun Ange ne pouvait résister à la détresse de son protégé ; le perdre de façon aussi brutale représentait un traumatisme si terrible que cette simple perspective le plongeait dans une soumission totale.
    
    Angelus avait été capturé neuf ans plus tôt ; à cette époque, Catena n’était qu’une petite fille de trois ans qui portait le prénom de Solia et vivait avec ses parents dans un village en terrasses, sur les flancs de la Tranchée. L’Ange avait élu domicile sur le pic de Candre, qui surplombait la vallée profonde. De là, il n’avait aucune peine à garder un œil sur sa protégée du moment. Parmi les siens, il était encore jeune et arborait malgré ses siècles d’existence le visage d’un adolescent à la beauté délicate. En tant que tel, c’était sur les enfants qu’il veillait, du jour de leur naissance jusqu’à celui de leurs treize ans. Il conservait le souvenir de chacun d’eux : de ceux qu’il avait sauvés, de ceux qu’il n’avait pu aider, du jour déchirant où ils le quittaient pour rejoindre la tutelle d’un ange adulte.
    
    Les scruteurs de Cimes connaissaient parfaitement ces détails ; sans doute avaient-ils pu mettre la main sur l’une des plumes d’or pâle qui se détachaient parfois de ses ailes. Comprenant qu’il ne s’agissait pas de celle d’un oiseau ordinaire, ils avaient dû l’employer pour repérer celui qui l’avait perdue dans leur miroir liquide ; les troupes du Seigneur, montées sur leurs grands cornus, avaient déferlé sur la ville, massacré tous ceux qui s’interposaient jusqu’à ce qu’une lame se lève sur l’enfant et qu’Angelus apparaisse pour arrêter le bras du soldat. Les Cimiens avaient alors lancé sur lui leurs rets de fils de nuée, la seule matière qui pouvait retenir un Ange. Angelus s’était retrouvé prisonnier d’une cage, tandis que Solia était attachée comme un ballot sur la selle d’un des cornus.
    
    C’est ainsi qu’il avait découvert, au terme d’une éprouvante semaine de voyage, le royaume de Cîmes : une forteresse de pierre qui s’étirait le long d’une haute crête rocheuse, surplombant de tous côtés le vide, accessible par un pont étroit qui enjambait un néant brumeux. À l’extrémité Nord, se dressait une grande tour, percée d’ouvertures d’où se projetaient des pontons de bois : les aires de décollage des messagers ailés du seigneur. Dans la partie inférieure du bâtiment étaient logées les Chaînes, condamnées à ne jamais aller plus loin que la cour murée en contrebas, pour le seul crime d’être les protégés d’un Ange.
    
    Angelus parvint enfin sur le palier au-delà duquel s’étendait la salle seigneuriale. C’était là que siégeait Euresme, maître de la forteresse de Cimes : un homme mince et sec, d’une cinquantaine d’années, qui portait de somptueux vêtements de laine et de cuir de cornu travaillé. Son trône de pierre sculptée avait été taillé à même le roc pour représenter un dragon assis. Ses pattes avant figuraient les accoudoirs, tandis que sa tête s’abaissait au-dessus de celle du seigneur. À ses côtés, sur un fauteuil plus modeste, se tenait sa femme, Elvera, ses cheveux blond cendré ceints d’un étroit fil d’argent.
    
    Il s’approcha, les yeux au sol, les poings serrés le long de ses cuisses.
    
    « Angelus, articula la voix tranchante du Seigneur. Ainsi, tu ne reviens que seulement…
    
    — Monseigneur, répondit-il d’une voix douce et soumise, le message à la dame de Neiges a été remis au plus vite. Hélas, des turbulences en altitude ont ralenti mon retour. »
    
    Il n’aimait pas se justifier face à cet humain cruel, mais il n’avait pas vraiment le choix s’il voulait assurer la sécurité de Catena.
    
    « J’espère que tu dis vrai. Tu sais que les scruteurs peuvent le déterminer…
    
    — Pourquoi me mettrai-je volontairement en retard, alors que je connais les conséquences possibles ? » demanda-t-il avec la même franchise absolue.
    
    Le Seigneur de Cîmes se pencha légèrement ; ses doigts chargés des bagues pianotèrent sur l’accoudoir de pierre :
    
    « Deviendrais-tu insolent ? demanda-t-il avec sévérité. Impliques-tu que mes décisions sont sans fondement ?
    
    — Bien sûr que non, Monseigneur…
    
    — Je l’espère, Angelus. Alors, écoute-moi bien. »
    
    Il se recula dans son trône et esquissa un petit sourire :
    
    « Je sais fort bien que tu ne t’attarderas jamais volontairement. Mais j’attends de toi que tu t’appliques à faire au mieux. Ces missions sont importantes, pas de simples vols de routine pour te détendre les ailes. M’as-tu bien compris ? »
    
    Angelus déglutit péniblement :
    
    « Oui, Monseigneur. »
    
    — Bien. C’est bon pour cette fois. Mais si tu veux garder ta Chaîne aussi longtemps que possible, alors fais en sorte que je sois satisfait. Si tu montres plus de compétences… et une meilleure attitude, je demanderai à l’angelier d’être un peu plus clément.
    
    — Merci… Monseigneur.
    
    — Disparais, à présent… »
    
    Angelus posa un genou à terre et baissa la tête, attendant qu’Euresme lui donne congé avant de courir vers l’angèlerie.
    

Texte publié par Beatrix, 30 août 2015 à 20h44
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