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Tome 1, Chapitre 6 « La fin de l'innocence » Tome 1, Chapitre 6
Manoir Lloyd, sur les hauteurs de Los Angeles – 17 heures
    
    Le manoir avait retrouvé le calme de ces derniers mois et Morgan en profita pour se glisser jusqu’à sa chambre à l’étage sans faire un bruit.
    Les récentes nouvelles lui avaient un temps coupé la respiration et provoqué une douleur atroce au creux de son estomac, mais la douleur fut décuplée lorsqu’il réalisa que tout avait gelé autour de lui. Heureusement, Henry ne s’était pas éternisé et il n’avait pas assisté à l’événement, mais le jeune Lloyd avait réellement pris peur.
    Faisant son possible pour se réchauffer, il fit couler l’eau chaude dans la douche de sa salle de bain attenante à la chambre et ressentit un instant le bien-être de ses mains légèrement réchauffées par les vapeurs. Ses articulations le faisaient atrocement souffrir et il avait la sensation que sa peau se morcelait le long de ses bras ; il tira ses manches et comprit que ce n’était pas simplement une sensation : son épiderme nuancé de bleu et de noir se fissurait par endroits, les crevasses se refermaient à d’autres… Un cri s’échappa de ses lèvres avant qu’il ne tombe au sol.
    Le vacarme de la musique qu’il avait mise en entrant étouffa jusqu’au moindre de ses gémissements, de ses appels à l’aide. Et la nuit le reprit, son esprit s’apaisa et la douleur s’envola.
    Une heure plus tard…
    
    Morgan reprit connaissance quand quelques coups frappés à sa porte le ramenèrent à la réalité ; il se trouvait recroquevillé sur le sol dur de la salle d’eau, encore sous le choc de… quelque chose sur lequel il n’arrivait à mettre aucun mot ; la chaine hifi s’était arrêtée quelques heures plus tôt.
    On frappa à nouveau et il se releva d’un bond ; pris de vertiges, il tituba jusqu’à son lit.
    « Quoi ? dit-il à haute voix.
    — Monsieur, votre mère souhaite vous voir au salon.
    — Je descends dans une minute ! répondit-il en retour.
    — Je l’en informe… »
    Idiot, pensa Morgan. Il n’avait pas vraiment l’intention de se rendre au salon sur la demande expresse de sa mère, mais le fait qu’elle ne se soit pas déplacée devait signifier qu’elle n’était pas seule ; après s’être massé les tempes pour espérer atténuer ses maux de tête, il entreprit de se rendre présentable et s’engagea sur le chemin de l’étage inférieur. Ce qui lui arrivait n’avait rien de normal et il devait tenter de comprendre les raisons de son état.
    
    Le feu crépitait dans la cheminée et une douce odeur de bois de pin s’échappait du foyer incandescent. Martha se trouvait sur l’un des canapés, et, portant la tasse de thé à ses lèvres, prit soin de signaler à son invitée l’arrivée de son fils.
    « Morgan ! fit-elle en le voyant.
    — Marine, qu’est-ce que tu fais ici ? Mon père m’a dit que tu étais partie…
    — Je suis revenue dès que j’ai appris ton réveil. Je voulais te voir. »
    Si Marine n’avait jamais été très proche de Morgan, il était quelqu’un d’important pour James et la dernière personne à l’avoir vu en vie.
    Martha reposa la coupelle de porcelaine et fit signe à la servante de débarrasser la table sans plus tarder, puis elle prit congé dans le salon de musique, un peu plus loin.
    « Comment te sens-tu ? dit-elle en reprenant place, imitée par son hôte.
    — Bien, » mentit Morgan.
    S’il était vrai qu’ils n’étaient pas proches, le cadet de la famille ne pouvait ressentir qu’un profond respect pour elle ; tant par son parcours et ses origines bien loin des relations des hautes sphères ordonnées par Jeremiah. Il savait également qu’elle avait été la seule raison suffisante à son frère pour entrer en désaccord avec leur père et ce ne pouvait qu’être un bon signe.
    « Vraiment, je veux dire ? » insista la jeune femme.
    D’ordinaire, les gens ne lui posaient pas davantage de question concernant son état, ils se contentaient de ce mensonge et revenaient à des sujets qui les intéressaient davantage, persuadés d’avoir accompli leur devoir de politesse.
    « C’est si évident ? l’interrogea-t-il, un léger sourire sur les lèvres.
    — James et toi avez le même regard fuyant quand vous mentez, dit-elle éprouvée par ce souvenir.
    — C’est bien la seule chose que l’on avait en commun, rétorqua-t-il sèchement. Excuse-moi, se radoucit-il.
    — Ce n’est rien. Le temps soigne les blessures.
    — Pourtant on ne se remet jamais totalement. »
    La jeune femme approuva en silence et hésitante, passa une mèche de cheveux derrière son oreille avant de se saisir de la tasse au thé refroidi.
    « Mon père semble gérer la chose plutôt bien.
    — Il s’est absenté au début, et j’ai entendu dire que des têtes étaient tombées à son retour.
    — C’est tout lui ça, se venger sur plus faible que lui pour soulager sa conscience.
    — Tu ne devrais pas dire des choses comme ça… » répondit la jeune femme, gênée.
    Morgan imaginait clairement les raisons du départ de la jeune femme et les conditions de celui-ci lui semblaient plutôt évidentes en réalité. Marine était un temps partie à l’autre bout de la planète ; se sachant de toute façon écartée du deuil de la famille, elle avait préféré s’exiler.
    Une décision qui n’avait pas été facile à prendre, mais qui lui avait ouvert la voie à d’autres opportunités.
    « Nous réagissons tous différemment, dit-elle, plus attristée. Mais la vie est ce qu’elle est et nous ne pouvons que nous y soumettre.
    — C’est ce que tout le monde me répète depuis que j’ai quitté ce putain d’hôpital.
    — Tu dois accepter que tu ne puisses rien y changer. J’ai moi-même passé des semaines à tout retourner dans mon esprit.
    Comment accepter ? » dit-il sur le ton de la rhétorique.
    La jeune femme posa la tasse sur sa sous-tasse et se leva d’un bond.
    « Accompagne-moi, je veux te montrer quelque chose. »
    Le jeune homme fit mine de réfléchir et accepta, sans réellement saisir où voulait en venir son vis-à-vis ; il avait pour consigne de ne pas quitter la propriété le temps que les médias délaissent l’affaire de son réveil et trouvent un sujet plus brulant pour leur actualité.
    Une fois au-dehors, il prit une profonde inspiration et l’air glacé le réveilla ; le soleil avait quitté le ciel et une température plus fraîche s’était déposée sur le domaine maintenant baigné dans l’ombre d’un horizon plus sombre.
    Sans un mot, ils firent quelques centaines de mètres sur un chemin de graviers traversant le petit bois de résineux implanté sur le domaine une cinquantaine d’années avant sa naissance. L’odeur de la mousse et le craquement du sol froid sous leurs chaussures lui donnaient l’impression d’un dépaysement qui l’appelait depuis son arrivée entre les murs de la résidence.
    « C’est là, dit finalement la jeune femme en brisant le silence.
    — Qu’est-ce que je suis censé voir ? »
    Mais la question resta sans réponse ; dans un parc de pelouse entretenue et entourée du mausolée familial et de quelques autres tombes de pierre grise, la stèle trônait au centre comme une évidence.
    Morgan fit quelques pas sur l’herbe grasse, les yeux rivés sur les inscriptions gravées dans la roche dure. James Arthur Lloyd…
    Il n’avait jamais entendu ce nom autre part que dans les cérémonies officielles et sur la paperasse administrative ; il ferma les yeux un instant et sentit un frisson se propager dans son dos et remonter vers son cou.
    « Je sais que personne n’a voulu t’amener ici avant moi… Mais je pense que pour guérir, l’esprit a besoin de davantage que des mots. »
    Et elle se tut, décidée à laisser le jeune homme se recueillir en silence. Voir cet endroit, son nom plaqué sur la pierre ne laissait plus planer le doute sur ce qui lui était arrivé ; et si la douleur de voir ces mots devenus réalité face à lui était forte, elle le libérait d’un poids dont il ne soupçonnait pas la présence.
    « Quand nous étions gamins, on nous avait toujours interdit de passer dans cette forêt. Jeremiah nous avait interdit de le faire, mais James était certain qu’une bête féroce s’y cachait et un jour, nous sommes venus ici sans que notre père le sache. Quand on a découvert cet endroit, je n’ai pas compris pourquoi il avait eu peur de ces cailloux, il m’avait simplement dit que notre père avait raison qu’on ne devait pas y venir et que c’était une forêt triste… J’avais oublié ça jusqu’à aujourd’hui, dit-il, nostalgique. »
    Ils restèrent presque une heure, totalement immobiles, imaginant une conversation silencieuse avec un proche disparu.
    
    Sur le chemin du retour, Marine expliqua son périple autour du monde et la paix qu’elle en avait retirée ; sa vie n’avait pas vraiment changé depuis, mais elle se consacrait davantage aux autres et contribuait à diverses associations s’occupant d’enfants en difficulté, loin de la vie mondaine qui l’avait accaparée quand elle se trouvait aux côtés de James.
    « Je sais que tout ne s’arrangera pas en une nuit, mais sache que si tu as besoin de quelqu’un, je ne suis pas très loin. »
    Les bons sentiments n’étaient pas la tasse de thé de Morgan ; il avait été élevé dans une famille froide, et où toute relation n’était privilégiée que par la réussite, quelle que fût son origine. Aussi se contenta-t-il de la remercier et la jeune femme quitta la propriété dans le taxi qui l’attendait.
    
    La porte d’entrée claqua derrière lui, mais il avait le sentiment que l’accalmie qu’il ressentait ne serait que de courte durée ; préférant s’attarder sur le côté positif de sa journée, il chassa ses pensées et monta les escaliers menant à sa chambre.
    Après quelques pas étouffés par le tapis couvrant le plancher du couloir, il entendit les paroles qui, si elles étaient sans nul doute sorties de leur contexte, lui parurent étranges.
    « Ça ne me va pas ! s’égosilla son père, au téléphone et vraisemblablement contrarié avant de poursuivre sur un ton plus calme : l’équipe entière sera licenciée demain, faites en sorte de ne pas échouer cette fois, ou bien je vous remplacerai par quelqu’un capable de remplir sa mission. »
    Morgan se glissa jusqu’à sa chambre et entendit les pas de son père qui, inquiété par la porte de son bureau entrouverte vint vérifier que personne ne l’avait écouté. Ne remarquant rien, il verrouilla la porte derrière lui.
    
    Siège Lloyd Corporation, Rome, Italie – Au même instant…
    
    Une plantureuse femme d’une quarantaine d’années au teint mat et à la longue chevelure brune faisait claquer ses ongles sur le bois verni de son bureau.
    « Où en est Giovani ? dit-elle d’un air las.
    — Il teste ses produits sur le sujet 12, répondit la jeune femme qui lui servait d’assistante.
    — Le patron croit pouvoir démanteler mon équipe comme bon lui chante, souffla-t-elle en faisant pivoter son siège vers le panorama qu’offrait l’étage élevé de son bureau. Bastardo d’américain, » pesta-t-elle en se relevant.
    Sa voix grave et pleine d’une sensualité exacerbée résonna douloureusement dans les oreilles de son assistante.
    « Que croit-il ? Pouvoir me jeter comme il le souhaite ? Contacte notre ami à Los Angeles, qu’il calme les ardeurs de notre petit roi fou.
    — Ce sera fait, obtempéra la jeune femme, soumise.
    — Et préviens le laboratoire de sortir le composé 12 de sa boite, nous avons un petit travail pour lui demain. »
    
    D’un simple geste de la main, la directrice lui fit comprendre qu’elle devait disparaitre et elle s’exécuta sans mot dire.
    
    Les couloirs de la succursale romaine étaient luxueusement décorés dans un bâtiment de vieilles pierres rénové et modernisé qui conservait malgré tout le charme d’antan. Les spots illuminaient des peintures de maître disposées de part et d’autre du couloir ; les talons claquant sur le marbre du sol, la jeune assistante pénétra dans son bureau.
    « Giovani, s’il vous plait, dit-elle au téléphone. Oui, nous avons de nouvelles consignes concernant le projet en cours… Je sais, mais le siège menace de nous couper la tête si nous n’officialisons pas nos résultats… Je comprends, mais ceci est notre affaire pas la vôtre. En attendant, vous devez préparer le sujet douze, l’ordre de mission vous parviendra dans un instant. »

Texte publié par Théâs, 3 juillet 2016 à 19h48
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