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Tome 1, Chapitre 57 « Prise de risques (3) » Tome 1, Chapitre 57

Où Herezan prend des risques – pour le meilleur comme pour le pire (3)

J’ordonnai à Castein de nous rapprocher du sol autant que possible et aux timoniers de se diriger vers les deux autres engins. Je savais la Bravida capable d’effectuer ce genre de manœuvre sans trop de problèmes. Au lieu de nous porter de nouveau entre les deux nefs, nous allions surgir juste en face du vaisseau rouge, en position de tir. Ce qui impliquait de se placer en perpendiculaire par rapport à l’adversaire. Il constituerait alors une cible très restreinte, mais nous serions à l’abri de ses canons. Le mouvement devait s'opérer très rapidement et se révélait d’autant plus délicat.

Je transmis mes consignes au maître-cœur ainsi qu’à Arzekiel, qui les répercuta auprès de Rasvick et de Brunman. Quant à moi, je ne pouvais que me tenir sur la plateforme de la salle de commandement, les deux mains serrées sur la rambarde, en attendant que la manœuvre s’effectuât. Je ne décryptais toujours pas les intentions de la nef ennemie… Si elle avait voulu que je l’attaque, elle n’aurait pas agi autrement ! Était-ce son objectif ? Me pousser à l’endommager suffisamment pour me mettre en difficulté face à la Confrérie ? À cette pensée, je sentis une sueur froide glisser dans mon cou puis mon dos. Si c’était le cas, ma situation devenait plus que critique !

La Bravida plongea vers le sol, tandis que Rasvick faisait donner de la voile pour accélérer notre allure. La plaine grillée par l’été brûlant se rapprocha dangereusement. Notre sabot se redressa et fila à basse altitude comme un oiseau gobeur par temps de pluie, tout en effectuant un impeccable quart de tour ; puis, sur la sollicitation des leviers et de l'expertise de Castein, il s’éleva pour se retrouver dans la position prévue, perpendiculaire à la nef rouge. Les canons s’étaient rechargés pendant la manœuvre et se trouvaient de nouveau en état de tir.

« Arzechiel, dis à Brunman de faire tirer deux canons au large de la cible à titre de semonces ! »

Mon second s’exécuta. Alors que nous avions à peine atteint l’altitude voulue, j’entendis fuser le sifflement aigu, reconnaissable entre tous, des projectiles libérés. La nef rouge ignora la menace ; elle braquait toujours son artillerie sur le transporteur, qui essaya de lui échapper en accélérant l’allure. L’adversaire continua de le suivre flanc à flanc, fonçant droit vers la Bravida comme si elle tentait de l’éperonner.

Nous n’avions pas d’autres choix…

« Faites feu sur les mâtures ! »

Même si cela devait me coûter ma place dans la confrérie, et sans doute ma tête aussi, il était hors de question de le laisser faire sans réagir ; je jouais toujours le rôle d’un escorteur, et si je demeurai passif, c’en était fait de ma réputation.

Nos canons se mirent en position et, une nouvelle fois, le sifflement déchira l’air de l’altitude. Mes hommes avaient visé au plus haut ; seuls quelques fragments de bois issus du haut de la mâture s’éparpillèrent çà et là.

La nef rouge pivota aussitôt pour nous présenter son flanc, où ses sabords ouverts montraient la ligne agressive de son armement. Je la sentais décidée à nous en arroser tant que nous nous trouverions dans sa visée. Pendant ce temps, le capitaine Valkis avait choisi l’option très sage de s’éloigner le plus possible du combat. Je devrais tôt ou tard le rejoindre, mais pas avant d’être sûr que cette saleté ne collerait pas mon client. Le plus simple serait sans doute d’encaisser le prochain coup, comme cela avait été convenu ; mais quelque chose me soufflait que mon adversaire ne s’arrêterait pas à un peu de casse.

Je donnais à Castein la consigne de faire descendre la nef, tout en criant à Arzechiel de transmettre l’ordre de réduire la vitesse. C’était la dernière chance que j'offrais à mon opposant de se reprendre ; s’il me laissait perdre de l’altitude pour pouvoir atteindre ma mâture, comme je l’avais fait moi-même, je me considérerais comme rassuré.

La Bravida plongea rapidement, mais l'engin rouge nous suivit aussitôt comme pour garder en joue notre coque. J’ignorais laquelle des deux nefs disposerait la première des canons prêts à tirer ; la situation empirait de seconde en seconde et je savais de moins en moins comment m’en sortir.

C’est alors que la voix de la vigie me parvint :

« Le Virisdan est de retour à notre poupe, en position de tir ! »

Avant même que j’eusse le temps de réagir, le capitaine Valkis, qui avait profité de notre duel larvé pour revenir dans un large arc de cercle, déchargea l’un de ses petits canon à destre dans la poupe de notre attaquant. Il dut être surpris par cette audace ; il n’avait sans doute pas identifié ce nouvel adversaire qui avait proprement endommagé son carré. Je tirai parti de son désarroi et de sa tentative de riposte pour continuer notre descente, au point de frôler la plaine. Les stabilisateurs raclèrent le sol tandis que nous foncions, échappant un instant au conflit.

« Arzechiel, nous allons pivoter pour remonter à leur poupe, en position de tir ! Nous viserons le haut de la verrière ! Transmets-le à Brunman ! »

Les ordres furent communiqués avec l’efficacité habituelle. Comme s’il n’avait eu qu’un esprit pour coordonner les différentes actions qui la faisaient bouger et attaquer, la Bravida remonta en position de tir, les canons vibrants, prêts à cracher leurs projectiles.

« Feu ! »

La salve partit ; j’avais toute confiance en mon maître-artilleur pour réussir un coup aussi difficile que celui-ci. Viser le haut de la verrière permettrait de créer des dégâts particulièrement handicapants, tout en imitant le nombre de victimes – en souhaitant qu’aucun éclat ne provoquerait de coupures mortelles… Je le regrettais profondément, mais puisqu’on me poussait à agir ainsi, je devais montrer que je n’allais pas me laisser faire sans réagir. Même si je devais le payer au prix fort.

Quand le tir fusa, il était parfaitement calibré pour briser la première rangée de vitres. J’espérais que le message suffirait. Mon sabot monta pour rejoindre notre client qui, déjà, poursuivait sa route, comptant sur nous pour protéger ses arrières.

Il me parut vite évident que la nef endommagée ne nous suivrait pas. Même si je me sentais soulagé, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une sourde inquiétude en songeant à l’accueil que je recevrai quand je rentrerai à Levantir.

***

Une fois sur le port aérien de Varrague, la capitale de Gandoria, je me hâtai d’aller trouver Valkis.

J’avais projeté de passer du temps dans cette ville commerçante de moyenne importance, mais malgré tout pleine de vie, dont les murs de colombages peints de teintes vives me semblaient bien plus riants que ceux de la sévère Levantir. Les tavernes possédaient une très bonne réputation et je comptais bien en profiter – avec la modération requise par la Confrérie, comme de bien entendu.

Hélas, tandis que je me dirigeai vers le Virisdan, ces pensées joyeuses m’avaient totalement déserté. Valkis, un homme efflanqué d’une quarantaine d’années dont les oreilles s’ornaient d’une demi-douzaine d’anneaux d’or, m’attendait déjà au bas de sa nef. Pour tout avouer, il ressemblait bien plus à un pirate que moi-même…

« Tout va bien, petit ? me lança-t-il d’un ton paternel. Ce brigand t’a mené la vie dure… »

Il n’avait sans doute pas idée à quel point cette réflexion était vraie !

« Pour un peu, ajouta-t-il en allumant une pipe de bois sombre sculptée d’arabesques, j’aurais pensé qu’il t’en voulait personnellement… Mais enfin, tu ne t’es pas mal débrouillé pour un blanc-bec ! »

Je ne savais si je devais prendre cela pour un compliment, ou une critique acerbe. Je décidai de faire profil bas, même si je ne devais rien à Valkis. Après tout, je lui avais évité de voir sa cargaison pillée, comme cela avait été l’objectif, mais je me doutais qu’il ne se serait pas laissé faire aussi facilement !

« Je vous remercie de m’être venu en aide, déclarai-je à contrecœur. Vous avez détourné l’attention de notre attaquant juste au bon moment.

— Je n’aurais pas fait le poids si j’avais dû l’affronter seul ! Tout va bien ! Nous n’avons de dégâts ni l’un ni l’autre. C’est l’essentiel, après tout ! »

Il me frappa amicalement le dos :

« Allez, tu as sans doute un peu de temps avant ton retour ? Je te paye un verre ainsi qu’à tes sous-fifres ! »

Valkis me plaisait bien ; même s’il n’était pas exclu qu’il servît de nouveau de cible à la Confrérie, rien ne m’empêchait de partager un moment avec lui. Peut-être apprendrais-je des informations intéressantes qui rachèteraient mon échec auprès de maître Karolys.

Alors que je m’apprêtais à répondre par l’affirmative, Arzechiel surgit derrière moi et posa une main sur mon épaule :

« Capitaine… je peux vous parler ? »

Quand mon second arborait ce genre d’expression grave, je pouvais difficilement lui répondre par la négative.

« Je suis navré, capitaine Valkis, mais je dois me livrer à quelques tâches qui ne doivent pas attendre… au plaisir de vous revoir à Levantir ! »

Nous nous serrâmes la main en toute cordialité, puis je pivotais sur mes talons, un peu contrarié, pour emboîter le pas à Arzechiel.

« Qu’est-ce qui se passe de si urgent ? grommelai-je.

— Il est indispensable que vous écriviez par le menu tout le déroulement du combat avant de comparaître devant la Confrérie. Je suis persuadé que vous avez été joué… d’une manière ou d’une autre. Tout a été mis en œuvre pour que vous soyez obligé de riposter pour de bon. Nous allons nous réunir avec Brunman, Rasvick et Castein et rédiger un rapport complet. En espérant que cela pourra être utile… »

Je gardai le silence. Il avait raison, et je le savais. Et je nourrissais ma petite idée sur l’identité du coupable… Harlon ne me portait pas sans son cœur ; il estimait que je marchais sur ses brisées et il avait sans doute voulu me donner une bonne leçon, en faisant remplacer au dernier moment Pirenze par l’un de ses partisans. Une sourde angoisse m’envahit ; je tentai de repasser dans ma tête les sanctions hypothétiques mentionnées dans le règlement. Dans quelle rubrique entraient mes actes ? Désobéissance ? Forfaiture ? Je ne disposais hélas d’autres témoins que mon équipage – en plus de Valkis, qui ne comptait guère. Le capitaine de la mystérieuse nef rouge ne se gênerait pas pour m’accabler. Je devrais me montrer convaincant, et la meilleure façon d’y parvenir serait d’observer une précision parfaite dans l’exposé des faits. L’intelligence de Karolys déciderait du reste.


Texte publié par Beatrix, 21 novembre 2021 à 11h39
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