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Tome 1, Chapitre 56 « Prise de risques (2) » Tome 1, Chapitre 56

Où Herezan prend des risques – pour le meilleur comme pour le pire (2)

J’aimais toujours autant survoler ce vaste paysage dégagé, dont j’avais appris à apprécier la sauvagerie dépouillée. La saison des coquelicots était hélas passée, laissant derrière elle des capsules emplies de graines que des caravanes venaient recueillir pour servir d’assaisonnement ou d'ingrédient médicinal. Les herbes de la plaine perdaient leur verdeur pour adopter différentes teintes de jaune et d’or. Les montagnes au loin semblaient plus pourpres que violettes, sous un ciel d’un bleu écrasant, sans le moindre nuage. Dans les champs autour des villages, la moisson battait son plein. J’imaginais les paysans en train de travailler d’arrache-pied sous cette chaleur étouffante, protégés par leur blouse de lin et leur large chapeau de paille, mais aussi les longues tablées du soir, les chants et les fêtes qui marquaient la fin des récoltes. Il m’était arrivé, enfant, de fuir le palais paternel pour participer aux réjouissances campagnardes, à la grande fureur de mon père qui m’accusait de ne pas savoir tenir ma position.

S’il avait pu me voir en cet instant, sans doute en serait-il mort d’apoplexie.

Comme l’usage le voulait, nous volions un peu en arrière du navire de transport que nous devions escorter, le Virisdan. Il s’agissait d’un appareil de taille réduite, aux flancs rebondis, dont la peinture rouge étincelait sous le soleil. Le capitaine Valkir était un Gandorien plein de faconde, d’une cinquantaine d’années, plus rusé en compétent que je ne l’avais pensé de prime abord. Il n’avait pas froid aux yeux et s’était déclaré prêt, en cas de menace, à employer les deux ridicules canons de petit calibre qui étaient autorisés sur les engins marchands. Certes, ces armes d’opérette ne pouvaient occasionner que des dégâts mineurs, mais ce n’était pas une raison pour prendre des risques.

Une fois les deux nefs en bonne route, je décidai de déserter la salle de commandement et son étouffante verrière pour le pont supérieur. Dès que je mis les pieds sous le ciel, une fraîche bouffée d’air m’accueillit, séchant la sueur qui perlait sur mon front. Je fus salué par le sourire canaille de Rasvick :

« Pas trop inquiet, capitaine ?

— Merci de m’y faire penser, rétorquai-je avec une petite grimace. Je me sens plus anxieux que pour une véritable bataille. Au moins, quand on sait qu’on doit pilonner son adversaire jusqu’à le rendre impuissant, l’issue est claire.

— Comme vous dites, capitaine. Allez, ne vous en faites pas trop. Pirenze est un fin renard, il fera ce qu’il faut pour éviter les problèmes. Tout se passera bien !

— Puisque tu l'affirmes... » répondis-je lugubrement.

À présent que ce combat qui n’en était pas un devenait imminent, ma nervosité s’intensifiait à chaque battement de mon cœur. Je me doutais qu’il n’aurait pas lieu avant d’avoir franchi les quelques escarpements proches de la frontière avec Gandoria. Mon compère se tiendrait dans le couvert des reliefs rocheux et en surgirait comme un loup d’un fourré. Je pouvais profiter de l’air frais encore un moment…

« Capitaine ! »

Je vis apparaître Arzechiel, qui affichait une expression paniquée.

« La vigie a repéré une nef armée qui vient droit vers nous ! »

Je le fixai avec stupéfaction, avant de reprendre mes esprits :

« Est-ce qu’il s’agit bien de la Cornuga ?

— Non, je ne l’ai pas reconnue… »

Je fronçai les sourcils, désarçonné.

« Manifeste-t-elle des intentions hostiles ?

— C’est difficile à dire. Mais si vous voulez mon avis, capitaine, mieux vaut être prudent ! »

Il n’avait pas besoin de me le dire. Je n’avais d’autres choix que me ruer dans la salle de commandement et me préparer à un éventuel assaut. Arzechiel marchait à ma hauteur, continuant à me donner des informations :

« Il ne bat aucun pavillon, mais d’après la vigie, il porte à son mât de beaupré les couleurs de la Confrérie ! »

Je me figeai sur place ; le long morceau d’étoffe noire, la couleur du corbeau, fixé juste au-dessus de la figure de proue, n’était identifiable que par ceux qui en connaissaient la signification. Il passait inaperçu pour tous ceux qui en ignoraient le sens – ce qui constituait le but de ce symbole discret. Si cette nef anonyme cherchait à engager le combat sans arrangement préalable, elle outrepassait clairement les règles ! D’un autre côté, j’étais censé faire le canard et je ne pouvais pas prendre l’initiative d’attaquer sans savoir ce qui avait pu motiver ce changement de plan, qui n’avait pu se faire sans validation de la Confrérie. Sans moyen de m'enquérir de nouvelles instructions auprès de maître Karolys voire de Harlon, je ne pouvais que jouer mon rôle en m'efforçant de limiter autant que possible les dégâts.

« Capitaine, que devons-nous faire ? » répéta mon second d’un ton crispé par l’urgence.

Je repris aussitôt ma route, bien décidé à me tenir à la stratégie prévue. Dans le meilleur des cas, la Cornuga avait subi un empêchement ou une avarie, et cette nef l’avait remplacée. Avec un peu de chance, Pirenze aurait eu le temps de transmettre à son successeur le schéma d’attaque et de défense que nous avions mis en place ensemble. Dans l'éventualité contraire, il me faudrait improviser, ce que j’avais tenté au mieux d’éviter…

En posant le pied dans la salle de commandement, je me tournai vers mon second :

« Il est trop tôt pour paniquer, Arzechiel, je propose que nous attendions de connaître ses intentions. S’il engage le combat, nous appliquerons le déroulement décidé avec Pirenze et nous verrons ce qu’il en découle. »

Arzechiel acquiesça ; il approuvait visiblement ma vision des choses.

Malgré mon inconfort croissant, ce n’était pas le moment de paniquer, alors que le moral de mes troupes reposait en grande partie sur ma capacité à faire face au danger. Danger qui, d’ailleurs, n’en était pas vraiment un, comme je m’évertuais à me le rappeler. Lorsque j’avais affronté les vaisseaux de l’Empire, nous nous trouvions dans une situation désespérée ; notre survie en dépendait. Je n’avais pas eu le temps de réfléchir au-delà de la nécessité de sauver mes hommes, ma nef et ma propre vie, dans cet ordre d’importance. Mais là, les enjeux ne comportaient pas la même gravité.

Je fis légèrement descendre la Bravida, afin de protéger plus efficacement la nef de transport. L’ennemi nous surplombait, mais venir à sa rencontre laisserait notre client à découvert et vulnérable. Il était tout aussi inutile d’accélérer l’allure, au risque de perdre en maniabilité. Le capitaine Varkil le savait probablement, ce qui simplifiait la situation.

L'engin inconnu se rapprochait inexorablement, comme un brochet d’un banc de petits poissons. Certes, la comparaison n’était pas très vraisemblable, vu que les trois nefs possédaient une taille a priori équivalente. Sa coque peinte d’un rouge sanglant la distinguait clairement de la Cornuga, d’une chaude couleur caramel.

Quand l’adversaire se trouva à portée de tir, au lieu de nous engager comme convenu, il se mit en position pour faire feu directement sur la nef marchande. Comme de coutume, il visait la mâture, afin de ne pas endommager la cargaison. Il ne s’agissait pas de la manœuvre prévue. Et encore moins des procédés de la Confrérie !

Il ne me restait qu’une seule réplique possible : placer la Bravida entre mon client et l’agresseur. Je transmis par l’intermédiaire des leviers le changement d’altitude à Castein, tout en criant aux timoniers de faire obliquer notre engin vers la gauche.

« Arzechiel, dis à Brunman de préparer les canons à sestre, à titre préventif ! Dans un premier temps, nous allons observer la situation. Notre mouvement devrait laisser au capitaine Varkil le temps d’échapper à la menace ! Nous monterons alors pour éviter le tir et passer au-dessus de la nef rouge.

— Bien, capitaine ! »

Le cœur battant, je me concentrai sur la manœuvre. À mon grand soulagement, Varkil opéra comme je m’y attendais, en descendant vers le sol dans une tentative d’évitement plutôt que grimper pour s’échapper en altitude, ce qui arrangeait notre situation. Après tout, l'engin rouge ne pouvait se partager en deux.

Le chargement des canons avait débuté ; je percevais déjà les vibrations flûtées qui montaient vers les aigus. Quand elles auraient atteint leur maximum, la salve pourrait être lâchée. Si nous laissions passer le bon moment, il nous faudrait tout reprendre à zéro. La Bravida commença à s'élever, mais contre toute attente, la nef inconnue nous suivit, comme si elle avait reporté sur nous sa hargne. Si elle parvenait à nous toucher en phase ascendante, elle frapperait notre coque, ce qui pouvait causer d’importants dégâts – matériels autant qu'humains. Nous pouvions encore lui échapper, en perdant notre opportunité de tir, mais cela semblait préférable en attendant de comprendre la situation.

« Montez encore ! »

La Bravida n’était pas un bâtiment d’exception, mais Castein la connaissait assez bien pour en tirer le meilleur des partis. La nef s’envola vers les hauteurs, plus vite que notre ennemi ne pouvait le faire. La salve de projectiles passa largement au-delà de notre coque ; pour l'instant, je pouvais respirer. Je préférais m'éloigner le temps de reprendre une phase de combat simulé, en espérant que l’action de notre adversaire n’était qu’un moyen de lancer les hostilités. De toutes les façons, nos canons s’étaient vidés et nous devions attendre qu'ils se rechargeassent en énergie cristalline.

Mon soulagement se révéla de courte durée. Déjà, la nef rouge descendait à la poursuite de notre client. Varkil, trop vulnérable dans sa position à ras de terre, hésitait visiblement à remonter. Il nous faudrait nous engager sans tarder.


Texte publié par Beatrix, 16 novembre 2021 à 10h55
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