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Tome 1, Chapitre 52 « Herezan passe aux choses sérieuses (1) » Tome 1, Chapitre 52

Où Herezan s’attaque enfin aux choses sérieuses (première partie)

« Tu devrais cesser d’avoir peur ! »

La voix tranchante perça la concentration que je m’efforçai de maintenir ; jusqu’à présent, j’avais réussi à parer tous les coups d’Aspard, mais je le soupçonnai de se retenir. Je restai sur la défensive ; je reculai devant l’attaque. Je m’étais toujours targué d’être un bon escrimeur, même si je ne me considérais pas comme un bretteur hors pair… Certes, la longue inactivité due à mes blessures affectait ma résistance et ma rapidité, mais la technique ne s'oubliait pas si facilement… Pourtant, je perdais mes moyens, comme si mon cerveau refusait de me restituer les instincts acquis depuis l’enfance.

Les remarques cinglantes d’Initza n’arrangeaient rien. J’évitai de justesse un assaut ; la lame frôla ma chemise. Je soupçonnais le responsable de la sécurité et maître d’armes occasionnel de l’avoir légèrement détournée avant de me toucher. Même si nous nous battions avec des épées non aiguisées, un accident pouvait survenir. J’avais suffisamment donné durant ces derniers mois. Mon bras droit n’avait pas regagné toute sa force et la cicatrice qui barrait mes côtes me tiraillait désagréablement. Quant à mon genou, il avait récupéré une bonne part de son amplitude de mouvement, mais demeurait raide et s’échauffait aisément si je poussais trop l’exercice. Après ma convalescence agitée, je redoutais de froisser l’articulation encore fragile, ce qui me portait à restreindre mes déplacements.

Aspard rompit sa fente et effectua une retraite, pour me permettre de reprendre un peu l’initiative. Je sentais son regard sur moi, non sans une certaine bienveillance, mais je craignais malgré tout son jugement. Le bretteur élancé laissa retomber son bras et me fixa d’un oeil critique :

« Herezan… Je ne souhaite pas me contenter de ce que tu m’as montré. Tu possèdes d’excellentes bases. Je suis au fait des raisons qui peuvent te retenir. Il est normal, après une blessure, de se ménager inconsciemment. Mais il n’y a pas que cela, n’est-ce pas ? »

Je serrai les dents, peu disposé à lui donner satisfaction en déversant à ses pieds mes états d’âme. Je me sentais prêt à affronter n’importe quelle nef armée jusqu’aux dents à bord de mon sabot. Mais voir surgir devant moi un homme armé d’une épée suffisait à me nouer les tripes. Je n’avais jamais été un lâche ni un peureux… Alors pourquoi, soudain, me trouvai-je incapable de conserver mon sang-froid dans un simple duel d’entraînement ?

Aspard remit son épée au fourreau et tira à lui un tabouret à trois pieds, où il se laissa tomber, en me faisant signe d’en faire de même :

« Je ne voudrais pas que maître Lenagan m’accuse de trop te solliciter avant que tu sois totalement prêt, même si tu as fait beaucoup de progrès. »

Je le remerciai en silence de ménager mon amour-propre en lambeaux. Un rayon de soleil tomba sur le sol de terre battue devant moi. La « salle d’armes » de la Confrérie n’était qu’une ancienne grange conservée à l’arrière de l’auberge. Sur des soubassements de pierres grossièrement équarries s’élevaient de grands murs de torchis percés en leur patrie supérieure de vastes baies ; autrefois, elles s’étaient trouvées à la hauteur d’un plancher à présent disparu ; on discernait les corbeaux qui avaient accueilli les poutres. Complètement évidé, le bâtiment offrait un côté spacieux, mais aussi chaleureux. Même dans la pleine touffeur de l’été, il y régnait une température supportable.

« Comment te sens-tu ? » demanda Aspard avec une embarrassante sollicitude.

Quand je m’étais imposé comme un élément permanent de la Confrérie, les membres du conseil avaient abandonné tout formalisme mon égard. Jusqu’à présent, ma naissance m’avait toujours valu d’être abordé avec la déférence due à mon rang de noble et d’officier, mais je ne m’en étais pas offusqué. Cela signifiait qu’ils me considéraient comme un frère ; je devais désormais me montrer digne de leur indulgence.

« Je vais bien, répondis-je d’un ton dégagé, je… aïe ! »

La pointe de la rapière d’Aspard venait de cingler ma cuisse ; mortifié, je frottai la marque cuisante qu’elle avait laissée à travers la toile de ma culotte. Derrière moi, j’entendis Initza ricaner. Les yeux habituellement rieurs de l’homme posaient sur moi un regard glacé :

« Il y a une chose que je ne tolérerai jamais, et Lenagan autant que moi : que tu mentes sur ton état, que ce soit celui de ton corps ou de ton esprit. À ton niveau de responsabilité, un mensonge sur ta santé peut mettre en danger non seulement ta vie, mais celles de ton équipage, voire d’autres membres de la Confrérie. À présent je vais répéter ma question : comment te sens-tu ? »

Me sentant acculé, je n’avais d’autres choix que lui répondre :

« Fatigué. Courbatu. Mon genou me lance.

— Voilà qui est mieux. Il était plus que temps de s’arrêter. La prochaine fois, ne tarde pas autant. Quand tu regagneras ta chambre, place une compresse froide sur ton genou et essaye de le ménager. Nous attendrons quelques jours avant de reprendre l’entraînement. Et pour le reste ?

— Quel reste ? maugréai-je.

— Après le corps, l’esprit. C’est tout aussi important pour remporter un combat.

— Les combats que je mène impliquent plus souvent les nefs que les épées. »

Il se pencha un peu plus en avant, me vrillant de ses prunelles claires :

« Herezan. Je t’apprécie, sois-en certain, mais si tu continues à te conduire comme un enfant, je vais être obligé de te traiter comme tel. Tu sais parfaitement que notre vocation comporte du danger. Tu n’es pas à l’abri d’un abordage… Ni de servir de cible à quelqu’un qui voudrait nuire à la Confrérie… »

Servir de cible…

Je repensai à un salon délicat, envahi par trois spadassins, décidé à me tuer… De nouveau, les lames déchiraient ma chair, un talon ferré brisait mes os… Un frisson parcourut mon échine. Pendant un moment, la salle d’armes cessa d’exister autour de moi.

Je sentis mon corps se replier sur lui-même, comme si je pouvais échapper au pire en réduisant le volume de ma grande carcasse. Un nouveau coup cinglant sur la cuisse me ramena à la réalité, m’obligeant à quitter cette position de protection embarrassante. Aspard me vrilla du regard :

« Hum… Je vois. »

Il se releva, alla poser sa lame sur un râtelier puis marcha un peu de long en large en ôtant ses gants. Enfin, il se tourna vers moi :

« Et si tu me racontais ce qui s’est passé ? Tu t’en sens capable ? »

Je n’avais pas spécialement envie de me remémorer les pires moments de mon existence, mais je ne souhaitais pas traîner cette crainte irraisonnée jusqu’à la fin de mes jours. Les yeux braqués sur le bout de mes bottes, les poings serrés sur mes genoux, je lui expliquai sans rentrer dans les détails et du ton le plus neutre que je pouvais employer l’embuscade chez Serafia. Il me laissa parler sans intervenir, ce dont je lui fus reconnaissant.

« … Mon valet m’a récupéré affalé sous la pluie, en train de me vider de mon sang, incapable de me tenir debout… Sans lui, je serais sans doute mort, soit par une main désireuse de finir le travail des spadassins, soit des suites de cette mésaventure… et voilà… »

J’éclatai de rire, un son un peu trop strident à mes propres oreilles.

« C’est amusant, non ? Un peu de sang versé, et un officier issu de la prestigieuse académie d’Harroldhem tremble comme un petit garçon qui craint les monstres sous son lit… »

Aspard crispa les lèvres, avant de déclarer :

« Je ne vois aucune raison de rire dans cette affaire. Nous sommes des truands, certes, selon la définition de la loi. Mais jamais aucun d’entre nous ne se conduirait envers un innocent de la façon dont tu as été traité. Notre honneur nous l’interdirait. Je viens à penser que contrairement à ce que croit Ilvar, la noblesse ignore tout du sens de l’honneur, que ce n’est pour elle qu’un manteau dont elle se drape pour agir à sa guise, de façon plus brutale que beaucoup d’entre nous. »

Sa voix restait calme, mais la façon dont son corps se ployait, tendu comme un arc, témoignait de sa colère profonde. Je ne pus m’empêcher de me sentir blessé par son jugement… Même si j’entrais dans la piraterie, je n’en demeurais pas moins un noble par mes origines et mon éducation.

« Certains d’entre nous croient sincèrement à ces valeurs. Je comprends vos doutes, mais je ne suis pas entré dans la guilde pour la pervertir… »

Il se redressa, ouvrant de grands yeux…

« Oh… »

Ses yeux se plissèrent ; il m’asséna une tape amicale sur l’épaule :

« Eh bien, je fais confiance à Ilvar pour avoir vu en toi plus qu’un godelureau au sang bleu. Mais revenons aux choses sérieuses. Ce que tu as subi t’a ébranlé, et c’est compréhensible. Tu n’es pas responsable des réactions que cela provoque en toi. Ni de la façon dont tu perds tes moyens même dans un combat d’entraînement. Mais si tu ne fais rien, cette faute t’incombera. Je vais t’aider, mais il faudra que tu suives mes consignes à la lettre… »

Je levai les yeux au ciel :

« Ai-je seulement le choix ? »

Aspard haussa un sourcil :

«À ton avis ? »

Je me penchai en avant, les coudes sur les genoux ; je devais ressembler plus que jamais à un chien battu. Le maître d’armes m’infligea une nouvelle tape sur l’épaule :

« Déjà, arrête de faire une tête pareille. Tu as plutôt bien tiré ton épingle du jeu. Il est rare qu’Ilvar se donne autant de peine pour quelqu’un !

— Il va finir par s’en lasser… répondis-je lugubrement. Surtout si je lui cause plus de peine que je lui apporte de bénéfice… à lui comme à vous tous. »

Aspard leva les yeux au ciel :

« Si tu crois que tu es celui qui nous cause le plus de tracas, tu es bien prétentieux… Tu as juste besoin qu’on te remette dans la bonne voie. Après tout, tu as été capable d’étudier quatre ans à l’académie d’Harroldhem et d’en sortir avec le grade d’officier. »

Je haussai les épaules :

« J’étais loin d’être le major de promotion…

— Mais tu n’étais pas le dernier… non ? »

Je me redressai, piqué au vif :

« Il ne faut pas exagérer ! J’étais juste meilleur en pratique qu’en théorie.

— Pour quelles raisons ? »

J’hésitai un peu avant d’expliquer :

« Apprendre par cœur toutes les batailles du passé et leur issue n’a jamais présenté pour moins un intérêt majeur. Cela empêche de se montrer créatif… et essayer de comparer une situation à une autre déjà connue peut en masquer les spécificités ! Cet enseignement pousse à la paresse de l’esprit et crée des gradés routiniers et sans audace ! »

Aspard éclata d’un rire tonitruant :

« Tu n’as pas dû être très apprécié de tes formateurs !

— Hum… »

Je marquai une pause avant d’expliquer :

« Disons que ça dépendait lesquels… mais de toute façon, quand bien même je me serais montré exemplaire, personne ne m’aurait accordé de reconnaissance… Il m’était interdit de trop briller, sous peine de porter ombrage à des gens plus importants que moi. »

Le responsable de la sécurité plissa pensivement les paupières… Sans doute en avais-je trop dit.

« De toute façon, me hâtai-je d’ajouter en haussant les épaules, les courbettes et les ronds de jambe devant les puissants, ça n’a jamais été ma tasse de thé. Et je n’avais aucun honneur ni aucune réputation à défendre… Mais enfin, tout ceci appartient au passé. »


Texte publié par Beatrix, 13 septembre 2021 à 10h21
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