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Tome 1, Chapitre 50 « Le jeu des apparences (2) » Tome 1, Chapitre 50

17 – Où Herezan reprend l’air et découvre le jeu des apparences (2)

Quelques jours plus tard, aux aurores, nous décollâmes pour notre première mission.

Même si notre dernier voyage n'était pas si lointain, celui-ci s’annonçait tout à la fois plus agréable et plus confortable, avec une Bravida dotée de permissions officielles et prête à commencer sa carrière d'escorteur.

Je goûtais avec bonheur ma santé retrouvée, même si mon genou peinait encore à se ployer. Ma jambe avait récupéré en grande partie sa force et j’employais la canne plus à titre de précaution que par nécessité. L’essentiel de mes épreuves se trouvait derrière moi, mais je me doutais que l’avenir ne serait pas toujours tapissé de pétales de roses ! Ou du moins, qu’il resterait bien quelques épines sur les bords. Mon équipage s’était fait à cette nouvelle vie avec plus de facilité que je ne l’avais craint. Les plus réfractaires avaient fini par admettre qu’ils n’avaient jamais connu de conditions de logement aussi confortables et que la perspective d’une paye régulière leur agréait parfaitement. Ils n’en avaient pas espéré tant en me suivant !

Certes, nous avions renoncé à la liberté dont nous avions rêvé, mais le peu que nous en avions goûté avait pris un goût si amer que nous n’étions pas prêts à boire de nouveau à sa source. Lentement, le printemps laissait place à l’été. Durant les quelques trajets que nous avions effectués pour tester les dernières réparations et améliorations sur la Bravida, nous avions vu se dérouler sous nos yeux une province transfigurée. Non seulement avions-nous survolé les champs de coquelicot qui m'étaient si chers, mais d’autres fleurs venaient éclabousser les vastes prairies de tâches jaunes, blanches et même parfois d’un bleu tendre. En ces moments, je regrettais de n’avoir aucun talent pour les arts, ou j’aurais immortalisé la beauté sauvage de ces paysages.

Quand la Bravida s’éleva, sous la poussée de son cœur nouvellement réglé sous la supervision attentive de Castein, j’éprouvais un tel sentiment de plénitude que j’avais envie de crier ma joie au monde entier. Je devais bien sûr m’en garder ; je n’étais plus un enfant et j’avais encore du travail pour reconquérir ma dignité, tout au moins à mes propres yeux.

Tandis que nous nous élancions au-dessus du port aérien, Levantir diminua pour ressembler à ces plans en reliefs que certains princes aimaient à faire réaliser de leur cité. Depuis la salle de commandement, par la verrière, je pouvais apercevoir les faubourgs chaotiques ainsi que la couronne de hameaux qui approvisionnaient les habitants en denrées de base. Le fleuve qui traversait la ville étalait les méandres de son corps argenté comme un serpent qui parcourait paresseusement la plaine. Les carrés bigarrés des champs, encadrés de haies et de barrières, s’évanouissaient peu à peu dans une vaste étendue sauvage. La chaleur n’avait pas encore jauni les graminées qui la recouvraient et le paysage se paraît d’un vert tendre qui en chassait la mélancolie. Pour un peu, je serais tombé amoureux de ces terres sur lesquelles je me trouvais proscrit !

Un vent léger gonflait les voiles de la Bravida. Ma nef évoluait avec aisance parmi les nuées ; à croire que la belle saison rajeunissait mon baquet ! Debout, les deux mains sur la plate-forme de commandement, je respirais l’air piquant de l’altitude qui se frayait un chemin jusqu’à l’intérieur de la Bravida. Devant nous, un peu en surplomb, j’apercevais le Felledarna, qui ne manquait pas d’élégance en dépit de ses flancs joufflus.

Des pas derrière moi attirèrent mon attention ; je me tournai pour trouver Arzechiel, qui arborait une mine soupçonneuse ; ce qui représentait une amélioration par rapport à l’expression inquiète qui ne le quittait plus ces temps derniers.

« Beau temps pour voler ! lui lançais-je avec désinvolture, soucieux d’alléger l’ambiance.

— Oui… En effet. Mais j’espère que ce renard ne nous attend pas au tournant, grommela-t-il en passant une main sur son crâne chauve, comme à chaque fois qu’il était embarrassé.

— Ne joue pas les rabat-joie ! A priori, pas grand-chose ne peut nous arriver ! »

Je fronçais les sourcils, en me rappelant des coups d’œil entendu entre Marravin et son second.

« Enfin, rien de grave, en tout cas », ajoutai-je à mi-voix.

Arzechiel laissa échapper un soupir résigné :

« On va dire ça. Sinon, avez-vous des ordres à transmettre ? »

Je scrutais les cieux qui se déroulaient devant nous, où moutonnaient quelques nuages blancs :

« Dis à Rasvick de rester à vitesse constante. Nous devons conserver notre position vis-à-vis de notre… client. »

Nous n’avions jamais eu l’occasion de nous entraîner à l’art de l’escorte. Certes, j’avais appris à l’académie le vol en formation, mais protéger un appareil aussi démuni qu’un canard au milieu d’un lac entouré de chasseurs demandait un autre type d’expertise. Quand bien même ce canard-là était fort bien armé !

Pour le moment, rien ne semblait troubler le trajet en cours. Nous aurions pu faire une livraison de pâquerettes aux paysans de la région, cela n’aurait rien changé. Nous effectuions le plus routinier des vols de routine – et je ne m'en plaignais pas.

« Capitaine ! Trois navires en deuxième sestre ! » s’écria la vigie.

Je portai mon regard vers le lieu indiqué, pour voir approcher ce qui ressemblait à trois mouches suspendues dans l’azur du ciel. Des mouches qui se dirigeaient droit sur nous, à une vitesse conséquente.

Ces nefs allaient-elles nous agresser, en dépit des affirmations de Marravin ? Ou simplement croiser notre route ? Nous le saurions bientôt : la distance entre nos deux groupes se réduisait de façon phénoménale. Déjà, je pouvais distinguer les coques bleu sombre de deux esquifs, un peu plus petits que des frégates.

« Capitaine, lança de nouveau la vigie, je distingue leurs pavillons ! Ce sont des nefs de la Couronne tramondienne ! »

Je sentis mon cœur plonger dans ma poitrine. Que pouvaient bien nous vouloir ces engins ?

« Ils viennent de lever deux autres pavillons !

— Vous pouvez les distinguer ? »

Depuis que nous nous trouvions rattachés à un port tramondien, nous avions dû apprendre à déchiffrer les pavillons qui permettaient aux nefs de communiquer entre elles. Ils ne variaient pas grandement, cela dit, d’un pays à une autre, mais il existait néanmoins quelques subtilités particulières propres aux gouvernements locaux.

« D’après ce que je crois voir, poursuivit la vigie, c’est le pavillon de la douane royale ! On nous demande d’atterrir. »

Je sentis mon cœur plonger… Une réaction tout à fait irrationnelle, car je n’avais aucune raison de craindre ce contrôle. Certes, mes papiers et ceux de la Bravida étaient des forgeries, mais je pouvais me fier à l’expérience de la Confrérie dans ce domaine. Les agents royaux ne trouveraient pas matière à m’épingler, pas plus que mon équipage ; leur attention se focaliserait probablement sur Marravin plutôt que sur nous.

Déjà, le Felledarna opérait des manœuvres de descente, en direction d’une vaste cuvette herbeuse juste en dessous de nous, de même que l’un des trois bâtiments de la Couronne. Je suivis son exemple, supposant que les autorités verraient d’un mauvais œil que je demeurasse dans les airs si l’un d’entre eux se trouvait au sol.

Je me tournai vers Arzechiel :

« Nous allons nous préparer à atterrir, juste à côté du Felledarna. »

Mes mains abaissèrent les manettes qui transmettaient à Castein, isolé dans la salle de cœur, les ordres liés à la navigation cristalline, mais avec assez de douceur pour intimer qu’il n’y avait aucune urgence. Tout se passerait de façon détendue et plaisante… Du moins, c’était ce que j'essayais de croire.


Texte publié par Beatrix, 30 novembre 2020 à 21h53
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